M. DE H. II
114 ŒUVKES Dli MAINE DE BIRAN
nature ne l'a pas directement approprié à cette impression ? Une association aussi intime, une adhérence aussi invincible entre deux genres d'impressions hétérogènes, atteste bien ce que peut l'habitude pour changer le caractère propre et individuel des impressions de nos sens, les composer, les combiner les unes avec les autres en conservant au produit total l'apparence d'une simplicité parfaite.
Les organes du tact et de la vue sont essentiellement liés l'un à l'autre par les rapports naturels de motilité ; et c'est de là que dépendent surtout la coïncidence parfaite et la transformation réciproque de leurs impressions. Du concours premier et non interrompu des deux perceptions, visuelle et tactile, en résulte une troisième qui tient des deux, mais qui n'est ni l'une ni l'autre isolément; car certes (et quelque idée que l'on puisse se faire d'ailleurs des fonctions propres de la vue) nous ne voyons point comme si nous n'étions pas habitués à toucher, et nous ne touchons pas comme si nous n'avions jamais vu.
Lorsque l'œil (1), se confiant à ses premières habitudes, aux leçons qu'il a reçues du tact, commence à voler de ses propres ailes, et va saisir la couleur à l'extrémité des rayons où la main avait déjcà rencontré la résistance, cette impression simple et isolée de couleur suffit pour effectuer dans le centre cérébral la détermination ou l'idée de résistance, associée par une
(1) Les objets de la vue sont, comme dit Berkeley, une sorte de langage qui s'adresse h nos yeux et comme dans le langage parlé, les mots et les sons ne ressemblent point aux choses qu'ils désignent, ainsi les objets visibles n'ont aucune ressemblance avec les tangibles qu'ils représentent, mais nous passons des uns aux autres avec la même rapidité que du signe écrit à l'idée. (E.)
DKS HAltlTlDES PASSIVK
constante répétition ; les produits de l'oi-^ane int«';rieur se mêlant, se eonl'ondant ainsi avec ceux du sens externe, l'individu qui voit s.ins toucher se retrouve dans le même état ({ue lois([n"il voyait et touchait siinultancment. C'est pai' le nicnic cih't (jiie le simple contact d'une face rej)réscntait à l'aveucle cité ]>ré<é(h'iiiiiiriil la forme totale du solide familier.
(>»mme la vue seule croît saisir la résistance dans la couleur, la main à sou tour croira embrasser la couleur dans la résistance. Les deux impressions se servent ainsi de signes réciproques : et, confondues par riialtitude dans une perception indivisible, sont à jamais inséparables. La fixité de ce lien, formé ou préparé en partie par la nature, devra peut-être moins nous surprendre lorsque nous verrons des associations tout artilicielles, cimentées par l'habitude seule, au point de devenir presque aussi indissolubles.
La vue re(;oit le complément plus tardif de son instruction, par l'exercice répété et varié de la faculté locomobile ; c'est alors qu'elle atteint à des distîinces où le tact ne peut la suivre, pour confirmer et rectifier ses rapports trop souvent précipités ; les déterminations de ce dernier sens deviennent plus obscures, à mesure que celles de l'autre prennent plus d'ascendant ; alors l'œil semble avoir pour fonctions propres et exclusives de mesurer l'étendue, d'assigner les distances, de déterminer les formes; tout module est dans la couleur, dans le degré d'ombre ou de lumière ; le jugement a perdu sa base naturelle; il n'y a plus de rappoit fixe ; tout est léger, mobile, coumic l'organe ([ui semble avoir usurpé le domaine entier de nos pevceptions. Une habitude en remplace une autre, et détruit souvent son effet : l'individu accoutume, par
cxoiiiple, à juger de la grandeur d'un objet par la distance, et de la distance par l'intensité des rayons lumineux, ou le nombre d'objets interposés, suivra tantôt l'habitude, malgré l'expérience évidemment contraire, tantôt l'expérience, malgré l'habitude qui devrait s'y opposer. Si l'image d'un objet familier est fortement empreinte dans le cerveau, quelles que soient les apparences visibles qui correspondent à sa position, à la distance, à la dégradation des nuances dont il est coloré, l'imagination lui restituera ses formes, ses dimensions, presque toute, sa clarté première, et réagira ainsi pour modifier le sens externe, comme celui-ci avait agi précédemment pour la monter. L'avertissement le plus léger, la circonstance accessoire la plus éloignée, suffiront pour déterminer ce jeu intérieur, qui transforme la perception directe en lui ajoutant un signe. Je vois de loin, par exemple, un objet dont toutes les parties me paraissent rétrécies, confondues, sans qu'il me soit possible d'en démêler aucune, à la distance où je suis; mais si je viens à être prévenu, de quelque manière que ce soit, que c'est tel ol)jet, dont la perception m'est familière, je distingue à l'instant sa forme, sa grandeur, etc. ; pourquoi ce changement subit dans la portée de l'organe ? Qu'un homme s'avance ou s'éloigne, je le vois toujours de la même taille ; pourquoi, l'angle optique variant, la perception est-elle fixe? (1)
(1) Voulons-nous dérouler ces liabiludes et en séparer ce qui appartient réellement à l'impression actuelle, Iransportonsnous dans des circonslances toules nouvelles; prenons, par exemple, un télescope, un miroir concave, et fixons une image qui s'avance du loyer vers l'œil relie nous paraîtra grossir exactement dans les proportions de sa dislance. C'est qu'ici la perception est isolée de
DES HAIUTUDKS P.\s>*lVKS 117
Si l'Iiahitudo navaif pas ciujin'int (ravancc, dans le cerveau, des ima,::es ([iii se mêlent, se confondent perpétuellement avec les apparences extérieures actuelles, et les modifient de mille manières, on pourrait sans doute fixer, d'après les lois de l'optique, les hornes de la vision distincte; mais combien ces ]»ornes s'éloignent et varient, selon la connaissance plus ou moins familière ({ue nous avons des objets, selon le jeu et les habitudes de l'imagination ! et comment, en faisant abstraction de ces habitudes, pourrait-on concevoir les «hangements prodigieux qui devraient s'ojiérer dans la configuration et la courbure de l'œil, pour voir distinctement à des portées si dill'érentes ?
Remarquons bien ici que tous ces effets de l'imagination, ces jugements, ces souvenirs qui donnent à la perception sa forme actuelle, coïncident avec la promptitude et la facilité des mouvements et du jeu de l'organe externe ; l'habitude rendant les jugements comme les mouvements toujours plus prompts et plus insensibles, l'activité de l'individu finit par se transporter tout entière dans l'objet extérieur ; la couleur, la forme, la distance, tout se cumule sur le noyau solide, et se confond dans une impression, une sensation indivisible (jue l'œil semble recevoir naturel lenient en souvrant à la lumière. Telle est la grande loi de l'habitude, des opérations, des mouvements sans nombre associés entre eux, devenus extrêmement prompts et
tous SCS accessoires, de loiiles ces comparaisons très-réelles, «luoiqiie inapen.-ues auxquelles se rattache noire manière de voir liahituclle. Ccsl par le même effet que la lunette isolant un astre à l'horizon, détruit le prestige de son grossissement, et lait évanouir ces dimensions exagérées c|ue créaient les habitudes de l'imagination. (C.)
faciles ; aflaiblissemeut et disparition de l'effort, insensibilité dans l'action, clarté et précision dans son résultat.
3° Tout ce que nous avons dit dans les deux articles précédents doit s'appliquer aux impressions de l'ouïe et aux mouvements vocaux : il suffira de remarquer ici les analogies principales.
Les impressions de l'ouïe sont naturellement successives comme celles du tact (l), et l'habitude nous apprend de même à distinguer d'aljord les ternies successifs par autant de mouvements ; puis à les réunir et à en percevoir nettement plusieurs ensemble : elle crée ainsi une harmonie pour l'oreille, comme elle créait une symétrie pour le tact; parité de moyens et deifets ; à mesure que l'instrument vocal se monte, et contracte des déterminations parallèles à celles de l'ouïe, la succession mélodieuse est plus distinctement perçue; la promptitude peut s'accroître indéfiniment, les termes se toucher, rentrer les uns dans les autres sans se confondre; bientôt la voix, en vertu de ses habitudes, les prévient, les supplée, ou les accompagne ; l'ouïe est-elle frappée du dessus, la voix peut lui répondre par la seconde partie ou la basse. Le son dii'ect (2j se sépare intérieurement du son harmonique réfléchi, et tous les deux, perçus ensemble, se distingueront
(1) Vojez les articles harmonie, mélodie et. consoimance dans le dictionnaire de tnusiqiie. L'harmonie, dit Grétry, n'est qu'un problème dont le chant est la solution. (E.)
(2) Les sons de la musique ne sont point propres à devenir signes de perceptions et d'idées comme les sons articulés ; ils ont cela de commun avec toutes les sensations qui concentrent sur elles-mêmes l'attention A(î/(s?7/ye. S'il y avait un langage d'attouchement la pression de la main d'une maîtresse pourrait-elle deve- BJrsigne? (E.)
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ensuitr au doliors bien plus ais«''nient. lloniarquous cependant (juo lOroillc s'accoutuuic plus ou moins dilticilemeiit aux cllets d'harmonie, tandis que la m(''lo<lie est un plaisir de tous les Ages, de tous les lieux; et cela même ne contirme-t-il pas nos principes ? La source; de toute distinction est dans la motilité : sans l'oruane vocal, les facultés de l'ouïe seraient extrêmement bornées : or, ce premier organe ne peut jamais exécuter qu'un mouvement, un son à la fois (1).
L'exercice du tact et du mouvement progressif rentre aus<si dans les habitudes de 1 ouïe, mais cette association n'a peut-être pas tout l'eifet (]u'ou hii attrii)ue. N<»us aurions beau savoir et reconnaitre que deux sons viennent de deux corjjs dillerents, nous ne les confondrions pas moins, si l'organe n'était pas disposé et exercé comme nous venons de le voir. Nous apprenons aussi par certains signes (que l'habitude nous crée et nous fait ensuite confondre dans l'impression même) à juger de la distance de l'objet d'où part tel bruit, tel son connu, qui nous frappe : ces jugements très rapides (2) sont toujours plus confus, moins assurés, fondés sur un plus grand nombre de répétitions que ceux de la vue, qui leur correspondent; mais le mécanisme en est absolument le même.
(1) Il vaudrait mieux renvoyer ce chapiire au commencement de la deuxième partie et le réunir à celui des signes du lan^'age.
(2) L'ouïe et la vue s'unissent d'une manière merveilleuse dans l'art de la lecture et de l'écriture. Digression sur cet art et les fondements de l'association des ligures tracées aux mouvements vocaux et aux sons articulés —examen des principes de Sicard sur le principe de lecture des sourds-muets — du princi[»e de Tracy sur les cléments du son [ ] et sur les signes permanents de nos idées. Ces matières seront le sujet d'un chaiiitre nouveau dont j'ai les matériaux. • (f-)
Enfin toutes nos sensations affectives même, pourvu qu'elles soient tempérées jusqu'à un certain point, s'associent avec l'impression de résistance, avec l'exercice de nos divers mouvements (1), et rapportées à l'extérieur ou aux parties de notre corps qui en sont le siège, reçoivent ainsi le faible degré de lumière dont elles sont susceptibles : quelquefois elles prennent place parmi les signes de l'imagination, mais c'est le plus souvent pour la troubler ou la distraire ; elles entrent dans nos jugements, mais c'est pour en confondre les termes; leur puissance excitative domine sur tout, mais obscurcit tout.
Psous avons vu par quelle suite de moyens, quelles répétitions d'actes, notre faculté perceptive se forme et se développe ; nous nous sommes transportés à la naissance de ses premiers produits, pour observer l'ordre le plus simple de leurs com])inaisons. Continuons à examiner comment ces produits s'étendent et se compliquent par l'addition répétée de nouvelles circonstances, quels sont les divers ordres d'opérations et de jugements qui en résultent, ce que peut enfin l'babitude pour rendre ces opérations toujours plus promptes, plus faciles, ces jugements plus inflexibles et plus opiniâtres, pour aveugler enfin l'individu sur l'origine et le nombre dos unes, sur le fondement et la légitimité des autres.
(1) (Jnrire otiam quod olet, non tam facile esse videhis. Inveslif/are in qua sit reqion^ locatum : /le/'rif/esrie enim cmiclnndo plafja per auras, Nec calida ad sensum decurriuit nuntia rerum.
(LucHET. liv. 4). {E.>
ciiAPiTHE m
DES PERCEPTIONS ASSOCIEES ET DES DIVERS JUGEMENTS D'HABITUDE QUI EN RÉSULTENT
« Onntps prrceptinnes tam scnsus, quam fue/i/is, sun/ u ex a/ia/of/ia hominis, non ex analogia ituiuersi ; est « que intellectus Innnaniis instar spcculi ad radios rerum « in.vf/îiaiis, gin suam naturam nature rerum immiscet, « eamque distorqiiet et inficit » (Baco).
La nature de rentendeinent n'est autre chose que l'ensenilile des habitudes premières de l'oreane central qui doit être considéré comme le sens universel de la perception. Les déterminations propres de cet organe, et persistantes dans son sein, constituent cette faculté que nous avons appelée i7naf/ination.(yes\ qUo qui, réagissant sur les sens externes, et mêlant sans cesse ses produits à leurs impressions, devient comme un miroir m«?(/a/ et mobile, propre à. transformer les rat/ons des choses, à en moditier les rapports.
A mesure que le champ de notre faculté perceptive s'étend et se diversilie, ([ue les impressions se combinent, que les opérations et les jugementsse multiplient, le miroir imaginaire acquiert plus d'inthience, et c'est par sa hnniérc réfh'ciiie, bien jjIus <jne par h-s rayons
directs, que nous finissons par percevoir et contempler les objets.
Nous avons déjà vu quelques-uns de ces efl'ets premiers de l'imagination, suivons-les dans un ordre plus élevé d'associations et de jugements.
Pcrceptioiu associées par simultanéité.
I. Nous ne pouvons guère plus cesser de percevoir quelque chose qui nous résiste, que cesser de sentir notre propre existence. L'impression d'effort est la première et la plus profonde de toutes nos habitudes ; elle subsiste j>endant que les autres modifications passent et se succèdent ; elle coïncide donc avec toutes, et leur fournit une base où elles s'attachent, se fixent.
Mais l'effort suppose deux termes, ou plutôt un sujet et un terme essentiellement relatifs l'un à l'autre ; c'est bien toujours le sujet qui est modifié, mais, s'il ne faisait que sentir, il demeurerait identifié avec sa modification, et s'ignorerait lui-même ; il ne peut se connaître sans se circonscrire, sans se comparer à son terme ; c'est dans ce dernier qu'il se perçoit, qu'il se mire en quelque sorte, c'est donc là qu'il rapportera également tout ce qu'il distingue et compare.
Tel est le fondement de ce rapport à'inhérence de nos modifications plus ou moins affectives (pourvu qu'elles n'occupent pas toute la faculté de sentir) aux parties du corps qui en sont le siège et surtout des impressions indifférentes et distinctes au soutien extérieur et résistant sur lequel elles se cumulent : jugement premier et devenu si profondément habituel, qu'il ne fallait rien moins que toute la puissance de la
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réflexion pour s'oii ('iomirr et en iiit(M-i'()f:ei- les causes !...
Nos niodilications associées par simultanéité à la résistance, et transportées li(jrs de nous, sont déjà loin, sans doute, de l<'ur caractère simple et individuel; comme sensations pures, elles seraient en quelque sorte isolées ou sans lien comnmn qui les unit ; comme (jutililés de l'o^ye/, ellesse groupent, se pressent autour de lui, y adhèrent avec force, et se combinent en une seule perception, représentée au dehors par l'unité résistante, de même qu'une série d'unités simples se trouve réunie et fixée par un signe unique ; et en ellet, le signe naturel remplit le même office pour les sens et l'imagination, que le symbole artificiel pour la mémoire (comme nous le verrons ailleurs).
Parmi ces qualités hétérogènes dont l'expérience grossit le nombre, et dont l'habitude cimente l'association, il n'en est pas une qui ne puisse servir de signe à toutes celles qui concourent à former le même composé ; il suffit pour cela (jue l'organe central ait conti*acté, parla fréquence des répétitions, les déterminations nécessaires ^îour en reproduire l'ensemble, par l'action simple et renouvelée de l'un des éléments associés. Même mécanisme que celui dont nous avons parlé (chapitre précédent), dans l'exercice du tact et de la vue. Mais cette fonction de signe n'appartient pas également à toutes les impressions élémentaires ; l'habitude l'attribue quehjuefois d'une manière exclusive à celle qui a plus continuellement frappé l'organe, ou qui .joue un rcMe plus essentiel dans la perception totale; celle enfin sur qui l'attention s'est plus particulièrement et plus souvent arrêtée. Las signes d'/iahidtde sont ordinairement tirés des formes, des figures, des.
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couleurs (1) ; le tact fournit toujours les plus fixes, les moins trompeurs ; là est l'origine première du Jugement et la base de tout bon jugement ; Toùl donne les plus superficiels, les plus légers, et de là une multitude d'illusions ; les autres sens prennent une part moins active, moins générale dans nos jugements ; leurs signes sont ordinairement plus incertains et plus confus ; mais quelque accessoire, quelque incertaine que soit la ([ualité qui remplit cette fonction de signe, elle peut toujours en vertu des habitudes acquises et des déterminations persistantes dans le centre commun, provoquer la réaction plus ou moins énergique de ce centre sur les sens externes, entraîner ainsi mécaniquement l'apparition imaginaire de l'ensemble des qualités, ou impressions associées, et, sinon leur perception illusoire, du moins la supposition actuelle de leur coexistence (2).
Là, est une des principales bases de l'expérience qui nous dirige, mais aussi une source trop féconde de préjugés qui nous aveuglent.
Familiarisés avec les apparences extérieures des objets qui nous ont assidueiuent frappés, nous jugeons rapidement sur la plus simple de ces apparences,
(1) et des qualités les plus permanentes des corps. Il faut observer pourtant que si une qualité était fixe et invariable, nous cesserions de la distinguer en elle-même, et Thabitude nous la cacherait (comme elle nous cache le sentiment intime de notre existence). Cette qualité fixe deviendrait un substratum. Nous ne percevons que par des contrastes. Il n'y a queux qui fixent notre attention. (E.)
{i) .M. Dugald Stewart a apprécié de son côté rinduence qu'ont siu" notre manière actuelle de percevoir ce qu'il appelle les conceptions ou les souvenirs d'impressions antérieures d'un sens, associées avec les perceptions actuelles d'un autre sens. (E.)
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DKS nAlMTUUKS PASSIVKS 125
|)r(ijiii(lrs les plus ciilicr (le nuiivcan ; supposons sans examen, nous les voyons jiai- l'iinaiiiiialion. lors nn^ne qu'elles se dérobent à l'oil.
Ainsi le niédeein expérimenté lit dans un sijL;nc extérieur tons les pi'onosties et les diai;-nostics d'une maladie ; le eliimiste dira sans hésitei- à la première inspection d'un minéral, quel est le nombre, la nature des éléments (jui le composent; le peintre embrasse d'un coup du'il (1) tout l'effet d'un tableau ou dune perspective ; le musicien voit et croit entendre simultanément, en parcourant une page de partition, letlet barmonique de toutes les parties ; le marin, avec une vue ordinaire, distingue un vaisseau dans le point obscur qui s'avance des bornes de l'borizon... Tous croient voir et sentir immédiatement ce qu'ils imaginent, jugent f>u conqiarent, tant l'habitude a rendu ces
(1) C'est ainsi (|ue liinaginalion sfipplée à la sensation et lui donne le degi-t} qui lui manque pour égaler telle autre. Les tons d'où résulte la mélodie ou rharn)onie et les Ions tempérés en particulier servent à nous rappeler les tons justes aux.juels l'oreille aspire. L'imilation iniparCaile suffit en tout goni'C pour nous l'aire éprouver à (pielquc degré la sensation (pie produit l'objet imité. Ce principe de notre nature sur lequel se londenl nos habitudes les plus constantes est la source de runilormilé ou de la permanence que nous allribiions aux objets, malgré l'extrême variabilité des apparences sous lesquelles ils peuvent se montrer.
Aulrcmont les hommes ne poiirraienl jamais parler sur aucun sujet d'une manière positive; car ton! serait dans une fluctualion continuelle. Ces! surtout relativement aux jugements ipie nous portons sur le «araclére moral de ceux qui nous entourent et sur le nuire propre qu'il importe <iue nous avons dans nos habitudes on certains signes [)ermanents sur lesquels elles se fondent un type de fixité qui n'est pas souvent dans les objets mêmes. (II.)
opérations faciles, promptes et assurées. Sans doute il est heureux de juger rapidement, mais il importe surtout de bien juger et de ne voir que ce qui existe ; or, les signes, qui se fondent uniquement sur Ihabitude, remplissent-ils toujours ces conditions essentielles ?
Quels rapports, quels liens si étroits cxiste-t-il entre les apparences extérieures et superficielles qui nous ont toujours frappés, et ces qualités intimes qui se sont dévoilées, dans certains cas seulement, à nos expériences ? Parce ({u'elles se sont rencontrées quelquefois ensemble, peut-on affirmer leur coïncidence fixe, nécessaire ? De ce qu'elles se sont associées dans l'imagination, s'ensuit-il qu'elles soient invariablement unies au dehors ? Ces mêmes apparences no peuvent-elles pas se retrouver dans des composés essentiellement ditierents, ou manquer dans des substances qui sont, d'ailleurs, parfaitement semblables ? Quelles erreurs, si nous concluons par habitude l'identité dans le premier cas, la diversité dans l'autre ; si nous jugeons, par exemple, des propriétés de l'or, par la couleur jaune ; de la douceur du sucre par la blancheur, etc. !
Ce sont des signes (riial)itu<lo qui, abstraits, en quelque sorte, des perceptions familières, et transportés au sein de formes nouvelles tout à fait différentes, donnent à nos premiers jugements une généralité trompeuse, et commencent à ouvrir le cercle de l'erreur avec celui de la connaissance. Ainsi l'enfant, séduit par quelques apparences grossières dans la forme, les vêtements, etc., applique à l'étranger le doux nom de père (1) ainsi l'homme encore enfant, étend son moi
(1) C'est aussi sur cet elTet premier des signes d'habitude qu'est fondée la conversion prompte et naturelle des noms individuels en
DKs HAitrrui)i:s passives 127
sut' loiitr 1.1 iialmc, pirir sa volonté, sa foi'co propre, à fout ce <iiii souliciil avec lui le rapport f^énéral de uiol)ilitf, aiiiiue de son Ame les astres, les nuages, les
termes ;:t'n('M-aux, et a|>|>elliitils. .1. J. Itoiisseaii méconnaissait bien eet elTet, lorsiiiie, s'exa^'éranl les diriicultés «le la naissance des laniTiies. il «lit (dans son « Itisroiirs sur rorii,Mnc et rinégalilé des conditions») que : « Si le saiiva;,'c appelait un chêne A lien nommerait un autre 13, etc. » Il est bien plus probable que tout ce qui aurait des branches et des leuilles, serait nommé A, comme le |)remier cliène Cq n'est pas la trop grande multiplicité des signes qui est à craindre dans l'origine, c'est an contraire leur tro|) petit nombre. Tout se ressemble au premier coup d'œil ; les dilTérences éclia(ipent. et l'on est toujours disposé à voir comme on a vu, et seulement ce qu'on a toujours vu ('). (C.)
(') C'est l'imagination qui d(''lcrminc la lorMiation des premiers termes abstraits ou généraux de nos langues, et en transportant les mêmes noms à des objets qu'un [)remier coup da-'il l'ait trouver semblable, nous avons à la l'ois les termes ap[)ellatifs et métaphoriques ou figurés qui se multiplient d'autant plus que l'imagination est plus active et le jugement moins développé, car la l'onction de l'un est d'apercevoir les ressemblances, tandis que celle de l'autre est de distinguer les dilTérences les plus légères. Ce rapport (jui existe entre les premiers termes abstraits et ligurés n'a [)as encore clé assez examiné, il se rallie à la loi d'association s[tonlanée ; mais, dans le progrès des facultés, le jugement qui sépare ou abstrait et forme ainsi les idées générales se trouve opposé à l'imagination (jtii réunit, rapproche ou confond les idées ou les termes les [)lus éloignés en se fondant sur (pieliiues faibles analogies d'expression. Aussi les dispositions cl les habitudes qui constituent ce (jue l'on ajipelle psprii sont-elles inconciliables avec celte force de réflexion ipii abstrait et compare. On ne saurait même donner le nom idenli(|ue iV abstraction à ces images vagues que l'enfant flénomme et dont il appliipie ensuite les signes ;i tous les objets analogues, et h ces idées distinctes dont la réflexion détache avecchoix un certain nombre d'éléments poiu- en faire le type des genres, espèces, etc. — Cesopé-ralions n'ont presque i-ien de commun. Le fondement de la première est dans les animaux comme dans l'homme. La dernière apparteini à riiomme exclusivement, lui seul étant capable de réflexion et de volonté, il n'y a donc rien de plus important en métaphysique que de distinguer les liaisons de l'imagination ou les associations spontanées Kpii
fleuves, les plantes, et peuple de génies, de puissances motrices, le ciel et la terre.
Le même princij)e d'illusions nous suit depuis le berceau jusqu'au développement complet de nos facultés : ce sont les habitudes de l'imagination qui altèrent presque toujours les simples rapports des sens, nous font préjuger du fond des choses, par quelque portion familière de Fécorce, de la nature des objets par nos impressions accoutumées, de l'identité des faits par les plus faibles ressemblances. Ce sont ces habitudes qui nous entraînent dans une précipitation ennemie de tout examen, nous donnent cette confiance aveugle qui ne sait plus douter ni s'enquérir, et perpétuent ainsi les erreurs, les préjugés qu'elles ont fait naître ; par elles tout ce qui est relatif devient absolu ; ce qui est circonscrit dans un point de l'espace et du temps, s'étend à tous les temps à tous les lieux. Ainsi, des expériences tronquées, des faits isolés ou mal vus, acquièrent dans l'imagination prévenue, qui s'obstine à en reproduire le sinmlacre, la généralité et l'inflexibilité des lois de la nature.
Nous verrons dans la suite comment les sigues artificiels concourent à étendre et à cimeuter cet ordre d'associations et de jugements d'habitude ; il suffit ici d'en avoir reconnu les bases et indiqué les effets généraux.
paraissent être une loi nécessaire de la nature sensible) <lcs liaisons (le jugement ou des associations volontaires et réfléchies.
DI> HAHtTUDES PA'^SIVK
Percp/itions a<soci(''(^^ ilans l'ordre snrccssif
11. Lorsqu'une impression est convertie en siunecriuibitude, sa présence renouvelée secouant, pour ainsi dire, tout le faisceau de celles qui lui sont associées par simultanéité, l'individu perroit en un instant indivisible, une multitude de qualités ({u il rapporte à l'objet familier ([uoicpielles n'y soient point actuellement comprises (1). (Juaud même l'habitude lui permettrait alors de revenir sur lui-même et de songer à séparer les produits de son imagination d'avec ceux de ses sens, leur instantanéité, leur coïncidence parfaite y mettrait le plus souvent un obstacle invincible. U n'en est pas tout à fait de même dans les associations formées par la répétition d'un certain ordre successif : ici le jeu de l'imagination, s'intercalant en (juelque sorte dans l'intervalle (]ui sépare deux termes d'une série habituelle, peut s isoler de l'un et de l'autre et se manifester à la plus simple rétlexion.
(I) C'est sur un tel elTet d'associations que se londent les beaux arts mais surtout la poésie cl la musique que l'on ne peut assimiler sous les rap[)orls île Vimitation avec la peintui-e. On ne peint pas pour l'oreille et pour l'imagination comme l'on peint pour les yeux. Ce n'est jamais l'objet même que la musique et !a poésie peuvent représenter d'une façon sensible et directe. Tout le mystère de leurs procédés consiste à réveiller le |dus vivement et le plus agréablement possible une impression analogue à celle qu'eût excitée la présence même de l'objet et c'est par cette impression (|uc l'objet même se trouve rappela. .\u lieu de rassembler péniblement les di'lails dont on compose une image, ces arts ([ui s'adressent plus à l'imagination (ju'aux sens, se bornent à faire ressortir uniquement les traits particuliers que leurs moyens peuvent rendre de la manière la plus sensible, la plus frappante, la plus propre à reproduire l'effet de l'ensemble. (E.)