‹ uvres de Maine de Biran (volume 4)Chapitre 2 sur 35 · LE PREMIER JOURNAL DE MAINE DE BIRAN · texte numérisé non relu

LE PREMIER JOURNAL DE MAINE DE BIRAN

Dans son Premier Journal, Maine de Biran se montre à nous comme moraliste plutùt que comme philosophe. Certaines pages du journal de i794-lJo évoquent d'une façon irrésistible pai" la forme comme par le fond les Confessions et les Promenades de J.-J. Rousseau. Dans cette période agitée, en pleine tourmente révolutionnaire, il médite sur les conditions privées et publiques du bonheur. Pourtant dès cette époque ses goûts le portent vers l'étude de la philosophie. Il lit et critique les ouvrages de Locke, Condillac, Bonnet. On ne peut pas dire, quelle que soit l'influence qu'ils exercèrent sur le développement de sa pensée, qu'il se rallia jamais entièrement à la doctrine d'aucun d'eux. Peut-être était-il plus près de Locke que des deux autres, par le souci qu'il manifeste, dès cette époque, de l'observation directe et précise des faits.

Mais il aperçoit déjà très nettement, par conséquent plusieurs annéesavant qu'il ait eu connaissance des Mémoires de Cabanis (1), l'importance des sensations organiques dans la vie morale (1), l'influence qu'elles exercent non seulement sur notre sentiment de l'existence et sur notre bonheur, mais

(1) Les six premiers Mchnoircs sur 1rs Rapports du physique et du mo7'al Wu'unl lus en l7i)Gel 171)7 à riiisliliit (Classe des Sciences morales et politiiines).

INTRODL'CTION DE LI-DITEUH V

aussi sur W cours do nos pensées, et c'est là uno dtVouvprlo (|ui devait avoir en p«<y<-hologie une portée considérable. I.(! sensualisme de Condillae, comme celui de llobbes, était en quelque sorte moulé dans les formules du sensualisme traditionnel, (|ui considère l'esprit comme un produit des sens externes et de l'habitude. IJien loind'e.vpliquer la vie humaine, celte philosopliie n'exidique même pas la vie animale. Déjà dans son DiscDurs sur l' homme, plus tard, dansses A'o/e.ssur le 7'raitr des animaux, Maine de Hiran soutient que l'instinct ne se réduit pas à l'habitude, (ju'il dépend de dispositions intérieures (|ui ont leur source dans les profondeurs de la vie ori^anique et qu'il en est ainsi non seulement de nos sentiments, mais de la plupart de nos liaisons d'idées.

lîonnet, malgré des elTorts louables pour expliquer scientifi- ([uement la pensée, et mettre sous les mots, qui désignent les opérations intellei-tuelles, des images précises, est tombé dans les mêmes erreurs (lue ("ondillac. Bien plus, il en commit d'autres qui lui sont personnelles. Kn reluisant la liberté au pouvoir que nous avons d'exécuter nos désirs, on peut dire (|u'il en méconnaît la nature. Maine de Biran, se référant au témoignage du sens intime, lui répond qu'elle est le pouvoir d'agir sur nos représentations et par ce moyen de mtdilier le cours de nos d(''sirs comme de nos idées.

(I) On manipic, cl peiil T'Ire iii.in<|iicra-lon lonjours lie données cl d'ohsci'valions siiriisiinlcs [toiii- di-leniiincr, dans Ions les cas, quelle est la disposiliun géncrale, dans les organes inlcrncs, qui correspond à Icis modes, à telle allure de la pensée, ou encore quel est l'organe partiiulier dont l'action lait naître tel genre li'iilées. Mais celte correspondance est une vérité de sentiment pour tout homme (jui sait s'observer lui-même, siwtout lorsqu'il est doué dune constitution déliiale. .le n'ai pas l>esoin de nommer les [)liilosoplies dont j'ai empriinté dans cet article les idées, et queli|uclois peut-être les ex|)ressions, mais j'ose dire que ces idées m'étaient devenues [»ropres depuis longtemps, et m'avaient été suggérées par ma constitution mcuMî, quoii|ue je n'eusse pas su les développer, ni peut-être même me les éclaircir parfaitement à moi-même. l*. 169.

Fatalisme physiologique, liberté, tels sont rlonc les deux pôles contraires autour desquels gravitent, à cette époque, les idées de Maine de Biran ; mais leur centre principal d'attraction est l'idée du destin. Elle se rattache dans son esprit à un ensemble de faits précis : les sensations organiques. Les moments où il échappe à leur influence sont si rares, qu'il est parfois entraîné à douter du pouvoir de sa volonté. 11 n'a pas encore trouvé la base organique, ou, pour parler plus exactement, l'instrument d'un tel pouvoir. Dès lors il devait être conduit à le mettre en question. (Ine autre raison qui l'inclinait à cette opinion, c'est qu'il partageait l'opinion des philosophes de son temps surl'otjjet delà science. L'esprit humain doit renoncer à la recherche des causes premières, car il ne peut connaître que des effets. L'important c'est de remonter à l'effet le plus général, comme l'ont fait Newton en astronomie, Condillac et Bonnet en philosophie. Mais si la sensibilité physique joue dans la vie morale un rôle analogue à l'attraction dans le monde astronomique, si toute connaissance se réfère aux sens. à quel sens faudra-t-il rapporlerla liberté'? Qu'est-ce que le sens intime ? Et si l'on ne peut lui attribuer aucun organe, aucun instrument, qu'est-ce qui nous garantit son existence ? N'est-ce pas l'objet d'une croyance morale, comme Maine de Biran le suppose à certains moments, plutôt que d'une certitude psychologique? Ces uLijections ne se trouvent, du moins à notre connaissance, formulées nulle part, dans ses premiers écrits, avec une telle précision ; il est visible néanmoins qu'il n'a pas encore découvert une preuve décisive delà liberté, et qu'il a plutôt le sentiment que la certitude d{! son existence. L'unité n'est pas faite dans son esprit. Il reste soumis à des impressions rontradictoires, et comme la plus forte, celle qui est le f)lus profondément enracinée en lui, est celle de l'influence du corps, il est plus porté à gémir sur son impuissance qu'à la combattre par le libre usage de sa volonté, comme si, par moments, il venait à douter de sa réalité.

Il semble que les méditations qu'il fit sur l'inlluence des signes, et qui sont postérieures aux méditations précédentes

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