DES HABITUDES SEIMSITIVES ET PROPRES DE L'IMAGINATION
Nous avons vu, en dernier lieu, que nos perceptions, nos idées et les divers jugements que nous portons sur la coexistence, ou la succession des objets familiers, sur l'identité, la ressemblance, lecbangement, les contrastes, la beauté, la laideur, étaient acconij)agnés ou suivis, dans leur nouveauté, de certaines modifications plus ou moins affectives que nous nommons surprise, admiration, crainte, joie ou tristesse. Ces modifications qui suivent le jugement et en paraissent inséparables, doivent cependant être distingués par une analyse exacte qui sépare tout ce que l'babitude confond. En considérant ces modifications sous le raj)port moral, on les appelle5e7i^2me/i/5</eràme(l);nousleur conserverons
(I) Les sentiments moraux se distinguent des sensations (avec lesquelles ils ont le rapport alTectif commun) en ce que les sentiments ne naissent qu'à la suite des perceptions, tandis que les sensations naissent immédiatement du jeu des organes. Une odeur, une saveur agréables sont des sensations. Les plaisirs de la vue et de l'ouïe sont des sentiments. On a trop confondu ces différentes affections.
Le sentiment est donc le point de contact des deux vies ; il a en grande partie sa source dans l'instinct. Le raisonnement ou la rédcxion le détruisent. Voilà pourquoi le chirurgien ou l'anato-
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ce nom (jui peint leur caractère essentiellement allectif et les range dans une classe ditlérente de celle des simples sensations (]ui sont inclépendantes de toutjugement et avec lesquelles nous ne saurions les confondre (1). Comme produits combinés de la fonction sensitive, les sentiments dont nous parlons doivent être sujets aux mêmes altérations deriiabitude que les produits simples et isolés qui nous ont déjà occupés (dans le premier chapitre de ce mémoire).
En effet nous avons déjà remarqué, et notre expérience nous coniirme à chaque instant, que ces diverses émotions de surprise, de crainte, d'admiration, etc., ne sont jamais excitées que par les objets nouveaux, extraordinaires, ou qui nous frappent après un longintervalle ; tout sentiment s'évanouit (quoif[ue la perception reste invariable) par la familiarité des mêmes
misle ne fréiuissenl pas en euiplojanl le scalpel ; voilà pourquoi aussi les artistes, pour (|ui l'imitation de la nature est un travail, sont moins touchés des beautés, parce qu'ils jugent moins par sentiment ijue d'après certains procédés techniques (jui appartiennent à la raison. (I-,.)
(1) Toutes les difficultés de la métaphysique et de la morale, toutes les (piestions (pji s'élèvent sur ces sujets, parmi les philosophes, viennent de ce que les mêmes termes expriment les modifications les plus opposées et en particulier les modes sensitils et intellectuels. Combien de différentes sortes iVamour, (Vnmourfiropre, A'intérrt, par exemple : 0"»-^' rapport entre le plaisir qui tient aux sens et celui qui lient à la conscience de notre perfection ! Ceux qui ont tout rapporté \\ l'intérêt donnent tout à la réflexion, et méconnaissent la spontanéité du sentiment moral ou relatif. Ils n'admettent que le boa et nient le heau. L'opinion de Descartes sur l'origine du plaisir, quelque éloignée qu'elle paraisse des théories sensuelles, s'en rapproche par un certain cAté, en ce (ju'elle fonde tout plaisir sur le témoignage (".') de notre perfection, et par conséquent sur une sorte d'amour-propre, toujours également sur un sentiment personnel. (K.)
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objets (1), ou à mesure que rimag-ination s'accoutume à les prévoir, à les retracer d'avance, h mesure enfin que les jugements deviennent plus assurés, plus faciles et plus prompts.
Cette fugacité, cette dégradation de tout effet sensitif, paraissent donc être une loi de l'habitude aussi constante, aussi générale que celle de la rapidité et de l'aisance croissantes des produits de notre force motrice; et en appliquant ces deux lois réunies à tous les phénomènes intérieurs que la réflexion nous découvre, il semble qu'il n'en est pas un qui ne puisse leur servir de preuve et de confirmation.
Conmient se fait-il pourtant que certains sentiments acquièrent une vivacité, une énergie singulière pendant que les idées propres à les exciter sont plus fréquemment reproduites ? Gomment se fait-il que ces idées elles-mêmes conservent tout leur éclat et deviennent quelquefois plus attrayantes par leur répétition ? Pourquoi reprennent-elles, tout à coup, leur ascendant, après l'avoir perdu par la familiarité ? Qu'est-ce donc que ce
(1) La coiiliime et la répétition fréquente des impressions, produites par un objet ou idée quelconque, parviennent enfin à façonner l'esprit ou à ployer lorgane de manière à lui donner cette disposition ou celte forme liabitnelle qui les dispose à recevoir une telle impression, sans passer par des changements brusques et violents fSmitli. UEuvres posthumes). M. Dugald Stewart observe (|ue Ihabilude détruit graduellement certaines frayeurs, comme celle qu'on éprouve en regardant du haut d'une tour en bas. C'est l'habitude qui rassure les couvreurs et les maçons, mais elle produit cet effet, non pas, comme le dit Slewart, en leur donnant un pouvoir direct sur leur sentiment et leur permettant de s'occuper d'autre chose, mais en affaiblissant le sentiment de crainte par la familiarité, l'habitude les met ainsi dans létalchi somnambule qui n'éprouve aucune émotion parce qu'il est tout préoccupé de son objet. (E.>
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protrr (riial)itu(l(Mjiii nous ('ch.ipix' (jiiaiid nous croyons lavoir saisi, <|ui, tant»"»t ('inoiisso. tantôt ii-iito notro stMisiWilili', tantôt ailaildil, fant<'>t ravive nos inodilications ?
pour conciliei'ces contradirlions. et l;'i(licr «le reconnaître les causes de ces anomalies notjibles dans les produits ordinaires de l'habitude, recliei-chons d'abord quelle est la nature des idées et des sentiments dont la force résiste aux altérations du teujps, aux répétitions les plus fré(iuentes, et saccroît par sa durée même. Nous examinerons en second lieu quelles sont les dispositions organiques qui concourent à alimenter, et quelquetbis à produire ces sentiments et ces idées.
Ce sujet, traité avec quebpie étendue, et comme il mériterait deTètre, serait trop au-dessus de notre portée, et déjjasserait d'ailleurs les bornes où nous devons nous circonscrire. Tâchons seulement de saisir les points de contact qu'il peut avoir avec la question qui nous occupe, et le but auquel nous tendons.
I. Tant que les idées sont véritablement images, et demeurent circonscrites dans la pensée, comme le sont au dehors les objets qui leur ont servi de modèles, et aux({uels elles peuvent se conq)arer à chaque instant, les effets de l'habitude et de la répétition, sur ces idées ou sur les déterminations qui leur correspondent, rentrant dans les cas simples et ordinaires que nous avons étudiés, peuvent toujours se concevoir, se représenter sous des îovmcH pn/pa/j/rs en quelque sorte ; on ne manque absolument ni d'expériences pour les conlirmer,ni d'expressions pour les peindre.
Mais, sil est des idées ou plutôt des fantômes (comme les apixdle llobbes, phaiilasmata) vagues et indéterminés par leur nature, se raillant à des èti-es chiméri-
ques ou réels, mais hors de la portée des sens ; moteurs puissants de crainte ou d'espérance, séduisant ou effrayant l'imagination, dont ils sont l'ouvrage, par des couleurs et des formes tantôt gracieuses, tantôt sombres ou terribles..., on voit bien que ces idées, ces sentiments, dont le foyer est tout intérieur, doivent former, parleur persistance, une classe d'habitudes séparées de celles qui naissent et s'entretiennent par l'action constante des mêmes causes externes, par l'exercice uniforme et répété de notre faculté perceptive : le mécanisme de ces habitudes est aussi bien plus difficile à saisir ; on en sent mieux les effets qu'on ne les conçoit, et on les conçoit peut-être encore mieux qu'on ne peut les exprimer. Recourons à des exemples et choisissons dabord les plus saillants, ils nous fourniront toute la lumière dont le sujet est susceptible.
1" L'imagination semble tendre, par une sorte d'instinct, à la production des idées superstitieuses de tout genre. Liée par des rapports intimes avec les fonctions sensitives dont elle suit l'impulsion, indépendante de la volonté à qui elle donne des lois plutôt qu'elle n'en reçoit, cette faculté réclame, appète en quelque sorte les aliments qui lui conviennent, s'attache au merveilleux, poursuit avidement tout ce c[ui se dérobe aux sens, et se couvre d'un voile, tout ce qui flatte un penchant aveugle de crédulité, un besoin toujours ])rogressif d'émotions fortes et profondes.
L'histoire des erreurs, des folies bizarres ou atroces de l'esprit humain, depuis le berceau des sociétés jusqu'à leur vieillesse, prouvent assez la force et l'ascendant général des illusions, des croyances et des pratiques superstitieuses de toute espèce, l'énergie et l'impétuosité des sentiments, l'opiniâtreté et la persis-
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tance «le toutes les hahitudes (|ui se rattachent à cette origine.
La crainte des puissances invisibles, (jiii nnil de /'ignorance des causes naturelles^ doit être d'abord la plus puissante des craintes, l'espérance, qui a le niènie loudenient, doit aussi dominer sur toutes les esj)érances ; car la vivacit»' et la durée des sentiments, se proportionnent toujours à l'étendue illimitée des perspectives, à l'éloignement des objets, au vague et à l'indétermination des idées qui leur correspondent.
Dès que les tableaux mystiques et tous les ettets du délire superstitieux commencent à s'établir dans l'imagination (et ils s'y forment et s'y développent surtout par suite de certaines dispositions primitives ou devenues habituelles du tempérament), ils la remplissent, ne cessent de l'obséder, ne lui laissent plus de relâche (1). Les mêmes images, les mêmes sentiments, les mêmes pratiques, loin de s'attiédir par l'intluence ordinaire de l'habitude, j^rennent au contraire plus d'ascendant; charme on tourment, c'est un besoin et un
(1) « On ne doit point se dissimuler (dit le citoyen Pinel dans « son excellent Traité sur la Manie), l'extrême dilTiciillc de dis- « siper le prestige qui vient d'une dévotion exaltée, ou du lana- « tisme... (Jiiels propos peuvent contrebalancer letTet des visions « mystiques et des révélations, sur la vérité desquelles un aliéné « s'indigne qu'on puisse former le moindre doute? etc. ». Il y a bien des degrés d'aliénation dans ce genre : lexpérience du citoyen Pinel, les exemples frappants ([u'il riipporle, joints à tous ceux que nous savons d'ailleurs, prouvent bien quelle est l'opiniâtreté des habitudes fanatiques, et ledangerqu'il yaàlesfomenter('). (C.)
(') Voyez le Traittf dp l'e-rperieme par Zimmermann (tome 3, p. iUâ). In iis qu;L' sunt ûdei el religionis, pliantasia supra ipsaiu rationem scandil et eveliitur (Bacon, De Auijin. Scient, livre 4, ch. 3). (K.)
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bcsoin toujours plus pressant de s'en occuper. Concentré dans la sphère des mêmes moyens d'excitation, l'individu s'y attache tous les jours avec j)lus de force et dopiniàtreté, les appelle sans cesse, et ne peut ni ne veut plus s'en distraire. Ces fantômes, inhérents à la pensée dont ils deviennent les idoles (idola mentis) semblent être pour son organe, ce que les irritants artificiels accoutumés sont pour les organes des sensations, même nécessité, même inquiétude, même besoin d'exaiiérer des impressions auxquelles rhal)itude a exclusivement lié un sentiment de l'existence qui tend incessamment à se raviver (1).
Voyez en efi'et comme ces sombres fanatiques aiment à rendjrunir sans cesse les couleurs de leurs tableaux ; ils s'excitent à craindre comme à souifrir, ils raffinent sui' la douleur qui perd son aiguillon, comme les Syl)arites sur la volupté qui s'enfuit (2).
Toute exacerbation continue ou répétée de la sensibilité, quel qu'en soit le mobile ou le foyer intérieur, doit avoir, en effet, des résultats parallèles, et qui se
(1) Il est reniari|iuible aussi que lésons intérieur et ses produits parliculiers consiilérés dans les créations des beaux-arts ne sont guère plus perfectibles que ne le sont les organes externes des appétits, .\ussi ne voyons-nous pas que ces arts tels que la peinture et la poésie se soient perfectionnés à l'instar des sciences de faits, dont les générations subséquentes héritent et senricliissent, sans avoir d'autre mérite en cela que de naître à propos. (E.)
(2) Comme les ouvrages de pure imagination passent toujours les limites de la vérité, leur lecture accoutumant l'esprit à des peintures exagérées, fait ensuite (ju'on est moins touché des maux réels dont on est témoin. C'est ainsi que les romans comme toutes les contemplations mystiques émoussent ou pervertissent la sensibilité. IMus on se livre à ce genre de lecture, plus on éprouve le besoin de s'y livrer: mais moins on ressent les peines dont ces ouvrages nous offrent le tableau (Prévôt). Ceci s'acconle bien avec ce que nous avons vu à l'article des sensations répétées. (E.)
i>K> ii.\itrii:i)Ks l'AssivKs ir.T
(•()ri'(>s|)iiii(l(Mil (l.llis les sr/fidlin/is rf les sriit iiiiriils thl'ànir. (l.ilis \v itlll/siijKr rt le //inif// <\r notre T't !<' ; mais, l()is(|iii' I.i caiiso nuit (1(1111' maiiirrc intime sur la source même delà sensibilité, sans pei-lnrhation étranyèro ou (lu dehors, les ellets doivent (di-e hien plus inteuscs et plus vai'i(''s. les liahitiides plus piofondes et plus opiuiAtres.
•J" Toute /y^/w/Vj// est une s(n'te de culte superstitieux, rendu à un objet fantastique, ou ({ui, dans sa r(!'alité nièuie, sort du domaine de la faculté perceptive, pour passer tout entier sous celui de l'imagination (1). Cet objet est toujours plus ou moins euveloppt'', indéfini; il s'oUre dans un certain éloignement et sous plusieurs asjjccts divers ; il met successivement enjeu les ressorts de la crainte et de l'espérance : pour l'atteindre, obstacles, diflicultés, chances nond^reuses ... tel est le premier mobile des passions (|ui nous tyrannisent ; voilà la cause de l'inaltérabilité, de l'énergie croissante des idées qu'elles font naître, des sentiments qu'elles excitent.
(le sont les perspectives vagues, illimitées, les périls, les hasards, les chances diverses de l'audjition, de la gloire; c'est l'attrait idéal des jouissances attacln-es à un grand pouvoir, à une grande fo)(r de siiuolion ([ui entraînent d'abord tant d'hommes dans cette carrière brillante, et les ) lixent ensuite par b(^S(jin, par habi-
(1) On connaît le mnt de .Mmo lio i.a Salilicic à i.a i'onlaino. ijui saperrcvait pour la premi('M"e Ibis, après vin^'t ans de lréi|iienlalion, d'une niainue (luclie avait au visage : .\li ! « mon ami, vnus ne m'aime-: /)lii.s ». Toutes les lois que nous sommes aniujés de quelque sentiment un peu (jnergi<iue, nous ne distinguons rien, nous sentons trop pour percevoir; et i|uand llialulude a émousst' le sentiment, nous sommes loiil ctonnt's de voir, pour la prcniièro fois, les clioses comme elles sont. (<'..)
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tude, malgré les dégoûts, rinsuccès. C'est encore tout ce vague des désirs, des craintes et des espérances, ces obstacles à vaincre, ces idées de puissance qui alimentent l'amour du jeu, l'avarice et les rendent insatiables [crescit indulgeiis sibi ciints hydras nt'C silim pellit Horat) (1).
L'habitude, dans tous les cas, loin de flétrir l'imagination, lui rend, au contraire, plus chers les mômes mobiles d'activité : la fixe opiniî^trement dans la môme direction, et rive les fers qui l'y tiennent asservie ; mais c'est que dans l'unité du but il y a une grande variété de moyens (2) dans un seul genre d'excitations, une foule
(1) Une vérilé abslraile, dit Mme de SUiël, s'éclaircil toujours davantage en y rénéehissant, mais une affaire ou un événement qui nous touche s'exagère, se dénature, lorsqu'on s'en occupe perpétuellement. (E.)
(2) Cette variété de moyens qui conduisent à dosohjcls toujours nouveaux et variés eux-mêmes, rend également inaltérables les jouissances attachées à l'exercice de nos facultés inlellectuclles : quoi de plus varié, de plus inépuisable en effet, dans les moyens et dans le but, que les créations du génie !... Lorsque s'élevanl toujours à de plus grandes hauteurs on découvre, à mesure que l'on monte, de plus belles et de plus vastes perspeclives, Tœil ne se lasse point; les sentiments de surprise, d'admiration ne sauraient se refroidir : l'ardeur est toujours nouvelle, la sensibilité toujours remplie et l'habitude n'étend f)lus sur elle sa triste influence... Appliquons encore ceci aux plaisirs de la bienfaisance qui, semblable à la nature qu'elle imite, reproduit des objets partout et sous des formes toujours nouvelles, les ravive, les rajeunit en s'y attachant (*). Quelle différence entre ces jouissances pures, inallé-
iM.I'cii semblable aux autres genres d'émotions, ce sentiment se fortifie par l'usage et la répétition desactes rend la bienfaisance de plus en plus intéressante pour celui qui l'exerce (Le Uoi). La bienfaisance se compose de sentiments et d'actions. Les uns s'alimentent par la variété des objets, les autres deviennent heureusement nécessaires parla répétition et remplissent le besoin dacti- Yilc. (1-:.),
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de modes divers. I.o cadre du tahleau imaizinaire peut bien être fixe, mais c'est comme uu tableau mouvant dont les figures successives se î^roupeiit, se combinent en mille mani«'res ; il n'y a point là de continuité d'impressions, point de monotonie, de répétitions uniformes.
C'est peut-être tnuji»ui's la même imai:e (pii [toui-snit le jeune bomnie amoureux; mais de combien d'accessoires variables son imagination mobile se plait à la nuancer ! L'ambitieux contemple dans un poste élevé, le conquérant voit dans la gloire, l'avare dans son or, la représentation d'une multitude de biens, d'avantages, de jouissances, qui se diversifient à l'infini ; car le monde imaginaire est sans bornes (I ... Ainsi enchaînée d'un côté par riiabitndc. libre de Tautre dans ses
rahles el les plaisirs liiiiuilliicux et IVagilos <Il' la seiisualilé {') ! .Mais je me ri-serve de traiter aillenrs de ces grands ohjels que j'indiiiiie seulement ici par occasion et pour lairc voir qu'ils ne m'ont point échappé, '^^•)
(1) Inlellecfus roliipfates eas, quœ snnt affectaum, trunsceni/unt ; in cœleris oblvctaiiovibus, satictas est finitima, et post 'jiKim paulo inveteraverunf flos ipsarumet rcnustax mnrcessit ; '/uo doremur non i/los liquidas rêvera voluptatea ac sinceras fuisse, sed umhras tantum et fallacias roluplatum njn tam f/ua/itate nua quam novitate jucundas . (K.)
Bacon. De nutjm. livre I.
(') L'iiommc vertueux, dit .M'"c Condorcel, est en giMK-ral content de la vie, parce qu'elle lui oITre toujours des jouissances à sa portée que lliahilude ne peut lléirir. Les sentiments dune douce sympathie qui nous unissent ;i nos semblables et nous rendent loui- bonheur sa<'ro, ne font que s'accroître en s'exen-anl. Ils sont aussi inaltérabh's <pie ces sensations dont nous parlions dans le premier chapitre el auxquelles un besoin naturel rend toujours la frafcheur et la nouveauté. I.,es unes semblent dépendre de linstinct moral comme les autres de linsliuit physi(|uc et la cause finale y est également apparente. iK.)
excursions, rimagination trouve dans ses mobiles appropriés, tout ce qui peut flatter à la fois deux penchants généraux, dont le contraste fait harmonie dans le monde moral : l'un, principe de mouvement qui donne à l'être actif le besoin perpétuel de changer ; l'autre force d'inertie qui retient l'être faible et borné dans le cercle étroit de ses habitudes (1).
3° Tant que les obstacles se succèdent, que le but s'éloigne en promettant toujours de se laisser atteindre, l'être sensible qui vit de mouvements, comme de l'air qu'il respire, jouit de son activité, de ses désirs, de ses espérances ; ses sentiments sont à l'abri des altérations de l'habitude... Mais dès que l'objet est atteint, si l'imagination ne voit rien au delà, si la possession est paisible, uniforme, non contestée, le prisme séducteur se brise, le charme est détruit, et l'habitude reprend ses droits. C'est une loi générale de notre sensibilité, quels que soient les modes de son exercice, de ne pouvoir jamais se fixer au même degré, au même ton jiersistant ; il faut toujours qu'elle s'élève, et in altum rehi- ////•..., jirc re/jerit locum consistendi (2) (eh ! de là vient tout ce que nous sommes, en bien comme en mal). Si la sensibilité tend progressivement à s'élever, l'objet
(I) L'iiinoiii' (lu repos ol le désii- d'exister vivemeiil. soiil deux besoins eoiilradicloires (jui iiilliieul l'un sur l'autre et sc! modifient. (E.) (i.e Hoi : Lettres sur riiomiiie).
(:2) (".'est par là que l'imagination devient le grand ressoi-t de l'activité humaine et la cause principale du progrès et du perleclionnemenl de l'homme. C'est elle qui l'ait que nous ne sommes jamais satisfaits de notre condition présente et des qualités acquises dans un temps qui n'est plus. C'est là ce qui lait que nous cherchons à agrandir notre être, à exister où nous ne sommes pas, qui porte nos désirs dans l'avenir et nous lait poursuivre de nouvelles jouissances ou une perl'eclion idéale. (E.)
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uniforiur, posst'dr s;ins conlradictioii. (jiii ne lui en roiiiiiit plus les 1111. yens, cessera de l.i remplii-, mais c'est l()is(|uc riial)itu(le lui lait trouver le nièuie aliment plus insipide, (ju'cUe le lui rend en eilet plus nécessaire... Ici revient tout ce (pie nous avons déjà dit des sensations ailaihlies dans les organes, devenues indisj)ensables pour le système sensitif. La cause organi(jue est bien la même, sans doute, dans les deux cas ; mais quelle difl'érence dans les produits ! combien les etl'ets se compliquent, les sentiments prennent plus d'énergie par la réaction du sens intéricui-, par le ncjinbre et la variété des idées associées (I) !
L'objet trop familier qui nous luit, passe de nouveau tout entier sous l'empire de rimauination (2) : brus-
(1) Si les plaisirs (!'; la bieiifaisance sont inalh'rablcs, c'est donc • l'abord parce qifils sont londés sur une loi de noire nature, en secoufUieu parcequils tiennent aux plaisirs intellectuels ou d'imagination. Tous nos plaisirs sensuelssont purement relatifs, c'est-àdire que sans dépendre d'aucune comparaison réfléchie entre un état et un autre, ils se proportionnent au changement produit dans l'organisation et à ht différence entre les modes successifs qu'éprouve le ton de la sensibilité. De là suit celte règle pratique très importante qu'il faut toujours maintenir autant qu'il est en nous le Ion delà sensibilité dans cet état, où les plus simples excitations puissent être une source de plaisirs, ménager notre susceptibilité [tour la jouissance. (E.)
(2) L'imagination ne sert qu'aux objcis que nous n'avons pas sous les yeux et dont il faut se faire image. L'homme riche, fatigué de tout, ne décrit pas les di-lircs île l'opulence; ce sera celui qui ne la possède point, mais qui la désire : c'est dans un cachot qu'on écrit bien pour la liberté. Homère aveugle fait la plus belle flescripliondu char du soleil. Est-ce l'arlisle favori des riches, assis au centre des voluptés fjui saura les peindre ; non, c'est alors (jue son imagination se plaira dans les cabanes ol qu'il peindra les vcriiis champêtres. Est ce au sein de l'amour qu'il saura nous eu retracer les douceurs, non, c'est quand il lesdésire ouïes regrette. L'arlisle doit s'abstenir, autant (|u'il pcul,de<e qu il veut peindre. Il ne bnileplus dèsqu'il possède. (E.)