DES HABITUDES ACTIVES
CIIAPITIÎK PUKMIER
DE LASSOCIATION DES SIGNES ARTICULES AVEC LES IMPRESSIONS DIVERSES. FONDEMENT DE LA MÉMOIRE ET DE SES DIFFÉRENTES ESPÈCES
Nous avons distingué, dans l'Inti-oduction de cet ouvrage, deux classes générales de signes : l'une, qui se compose de tous les mouvements volontaires associés par la nature même, et dès l'origine, aux impressions sensibles, qu'ils servent à distinguer, à lixer, à rappeler ; là est le premier fondement de la mémoire : l'autre, qui se forme de t<iutes les impressions quelconques, associées, par l'habitude, en un même faisceau, une même série, et dont chacune, en se renouvelant, a le jKmvoir de reproduire toutes les autres ; là est le mobile j)r<Mnier de Yimac/ination. Les signes de ïimar/inalion ne sont point disponibles ; c'est un objet extérieur à l'individu, ou une cause étrangère à sa volonté, qui rem])lit toujours cette fonction, et l'habitude même empêche de la remarquer, par la pronq)titude et la facilité singulière qu'elle lui fait acquérir. Les signes de la mémoire sont disponibles dans le principe (par leur nature même) ; mais l'habitude les transforme encore.
les dénature et rend leurs fonctions comme nulles, puisqu'elle les rend insensibles. C'est ainsi (voyez chap. 2, l""" part.) que nous méconnaissons tous l'origine que les images ou les représentations visuelles ont prise dans la résistance première, et les fonctions des signe.'i ou mouvements qui ont servi d'abord à les mettre en relief hors de nous. C'est ainsi encore que l'habitude nous cache l'intervention nécessaire des mouvements vocaux, dans la distinction et le rapf)el de nos impressions auditives. Tel est donc l'effet général de l'habitude dans le déveloj)pement progressif de nos premières facultés : c'est de tendre sans cesse à rapprocher, à confondre deux genres d'impressions distinctes par leur nature ; de cacher à l'individu, avec sa propre action, la différence qui sépare la sensation simple de la perception et du jugement ; de convertir enfin par là même les signes volontaires du rappel en signes passifs de l'imagination.
Lorsque la faculté 2)erceptive est parvenue à ce degré de perfectionnement d'un côté, d'aveuglement dans son exercice de l'autre, l'individu demeure donc passivement livré à l'impulsion des causes externes, qui le meuvent souvent sans qu'il s'en aperçoive, ou aux dispositions organiques, aux saillies involontaires de la sensibilité, à la renaissance périodique des mêmes besoins, qui ne le réveillent momentanément de sa léthargie que pour l'y replonger l'instant d'aj)rès ; circonscrit dans un cercle dopérations qui se répètent toujours de la même manière, il les exécute sans y songer, avec distraction et comme dans une sorte de somnambulisme. S'il y a en lui une capacité de réflexion^ un pouvoir de réagir sur tout ce qui l'environne et de se modifier lui-même, ce pouvoir est masqué par l'habitude,
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[)ar la facilité ot la spontaiirit»'* dos inouvoinonts proinicrs, ou sigiios luiturols, sur los((uols il so fond»'. Pour qu'il passe du virtuel i\ \effertïf\ il faut qu«' liudividu soit détonniiié à refairo avoc intontion tout <o ([u'il a fait auparavant par haliitudo; qu'il rouionto à l'oi'iiiine de ses signes, démêle leurs fonctions, les institue de nouveau par un acte de sa volonté, les associe fixement, et ])ar une suite de répétitions rêflrcjùps)^ à tout<'s les impressions de ses sens, tous les produits de sa pensée, t(»ut ce ({uil aperçoit, tout ce qu'il sent en lui et hors de lui. Ici s'ouvre à la perfectibilité une carrière indélinie ; tAclions d'y suivre les premiers pas de l'être intelligent et de découvrir comment l'habitude peut alternativement le servir et lui nuire. Nous avons vu ([uels sont les eiTets de cette puissance, lors(ju'elle domine exclusivement ; voyons-la maintenant aux prises avec la réfleorion.
Je supposerai un individu isolé qui, parvenu à ce point où sa faculté perceptive aurait acquis, par un exercice répété, le développement ordinaire dont elle est susceptible par la seule éducation des chnsrs, sentirait tout à coup le besoin de réfléchir (1) sur lui-même et concevrait, comme par ins/iirafion, (car la cause déterminante ne fait rien au Imtque j'ai en vue), le dessein de recommencer l'instruction de ses sens, d'entretenir désormais une communication intime avec sa pensée, d'en observer tous les progrès, en se tenant bien en garde contre cette facilité, cet automatisme d'haltitude dont les ellets lui sont rerr/és [\).
(1) Jai clioisi celle hypothèse oornine une forme rominode ' I ahrégée pour exprimer ce iiue j'ai à dire des signes artiiuiôs, <•( les rapports particuliers sous les'juels Je les envisage. Je n'ignore pas que le IoikI de l'hypothèse est inadmissible en lui-
Cet individu commencera donc par donner une attention particulière à l'exercice de chacun de ses sens, car ce n'est que de cette source que peut lui venir la lumière ; il ne tardera pas à reconnaître et à distinguer certaines impressions qu'il concourt de lui-même à se donner, qu'il crée, en quelque sorte, par son action propre, et d'autres où il est ou se sent absolument passif et modifié malgré lui ; il remarquera encore, après quelques expériences rélléchies (1 , que les premières impressions sont celles qu'il distingue le mieux les unes des antres. Lors même que la cause extérieure a disparu, il sent en lui le pouvoir de les rappeler, en réagissant sur les organes qui en ont été le siège ; et, les remettant dans la même disposition, il observe aussi (lorsqu'il se surprend dans des états de rêverie) que les images ou copies de ces impressions, et surtout celles
même ; mais Je prie que l'on lasse attenlion seiilemenl aux conséqueni-es ([ue je veux en déduire ('). (C.)
(I) Herder, philosophe allemand, a fondé l'origine du langage sur la réiloxihilité propre aux opérations el aux modes de la sensibilité humaine ; sans cette condition fondamentale toutes les autres seraient inutiles. C'est aussi celle que je saisis sans disconvenir de la nécessité des autres conditions accessoires. (E.)
(') Langage des sensations et des idées, ou de la vie animale el de la vie intellectuelle (Voyez comte de Gobelin, Origine du langage et de l'écriture].
Nos sentiments, nos opérations et tous les modes de notre être ne se transforment en idées et ne peuvent recevoir de nom qu'autant (pie nous en puisons les modèles extérieurs dans les sentiments el les opérations de nos semblables avec lesquels la nature nous a liés par une étroite sympathie. Ainsi les sentiments moraux et les idées intellectuelles ont une même origine ; mais ces sentiments avant d'être convertis en idées ont un fondement en nous-mêmes. Or c'est ce fondement ou ces conditions qui le déterminent, qui sont l'objet de la science de rhotnme, considérée mélaphysiquement. La logique s'occupe des idées et la grammaire des signes correspondants. (E.)
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(le l;i vue, se retracent avec clarté et sans qu'il les ajipelle ; tandis que celles qui l'ont pins vivement a/f'ecti', et qui intéressent ses appétits, ne se réveillent mèuie confusénieut qu'aJors (jue le malaise du l>esoin se fait sentir, et, dans tout autre temps, demeurent aussi irreijrésentablea dans le souvenir qu'elles ont été vagues et, pour ainsi dire, turl)ulentes dans la sensation.
En la/Jijelaiit et iiuafjinanl (ce qu'il ne cjutond i)as plus que sentir et percecoir), l'individu qui réfléchit et ne se perd jamais de vue a observé que les images sout liées ou groupées entre elles, dans leur reproduction volontaire ou spontanée, comme les objets le sont ou l'étaient au dehors ; eu rappelant, par exemple, la forme du corps qu'il a touché ou en imitant les bruits, les sons qu'il a entendus, il reproduit, par le même acte, plusieurs autres impressions contemporaines qu'il n'avait point en vue, auxquelles il ne songeait même plus, et que, par conséquent il n'aurait jju directement rappeler si elles ne s'étaient pas trouvées unies à celles dont il dispose, découverte bien précieuse ! car dès lors la réflexion lui indique qu'il n'a qu'à imiter volontairement ce qui s'était fait de soi-même ou par la répétition des mêmes circonstances ; lier ( par une attention commune et répétée) des modifications, des idées quelconques, aux mouvements ou aux impressions qui sont toujours en sa puissance, pour faire participer les unes à la même activité qui dirige les autres, et ac(piérir ainsi sur sa pensée le même pouvoir qu'il exerce sur ses organes mobiles, et par eux sur la nature extérieure (1).
(1) L'exercice tlisponihle de la mémoire proprement dite snp-
Parmi les divers mouvements ou signes qu'il peut choisir pour accomplir ce grand dessein, il s'arrêtera plus particulièrement à ceux de la voix, dont la nature et un instinct premier d'imitation avaient déjà déterminé l'exercice. Ces signes sont les plus rapprochés de lui, les plus commodes, les mieux appropriés à son but: lorsqu'il exerce avec intention l'organo vocal, son moi
pose toujours l'emploi de deux espèces de signes dilTérenls dont l'une est donnée immédiatement ou par les habitudes premières, l'autre qui étend et traduit cette première est instituée par un travail de la réflexion. Les gestes que le sourd-muet a pratiqués depuis l'origine ne peuvent seuls servir au développement de ses facultés : il faut qu'ils se lient à d'autres gestes institués ou à des caractères écrits qui sont arbitraires, disponibles et par là-même appropriés à la réflexion. A peine retirons-nous quelque avantage de l'exercice premier de la parole pour le développement de nos facultés, avant d'avoir lié ces sons à des caractères écrits, qui nous les font analyser, et distinguer des idées mêmes que ces sons réveilleraient trop immédiatement sans l'écriture.
Sans cette sorte de cascade d'une espèce de signes à une autre espèce, ou sans cet intermédiaire artificiel, le signe unique ne fei'ait bientôt plus qu'un avec l'idée et n'étant plus remarqué par l'esprit ne lui lournirait aucun moyen disponible pour revenir sur lui-mètne. Dans l'usage de l'alphabet manuel, le sourd-muet songe à l'expression de l'idée dont il aie signe écrit, ou exprimé immédiatement par un autre geste (avantages d'une langue orale sur une langue usuelle, (voyez le mémoire de Tracy sur la posigraphie); dans l'écriture le même sourd-muet considère chacune des lettres composantes comme exprimée par un signe de l'alphabet manuel. Il a des expressions artificielles et médiates d'une même idée.
Supposez que le mot écrit ou le geste la représente immédiatement, ces signes artificiels seront bientôt inaperçus comme des signes naturels. L'imagination se fonde sur une double représentation comme la mémoire sur un double signe institué. V^oilà pour(iuoi nous sommes frappés par l'imitation des choses qui nous sont iudilTérentes, quand nous les avons directement sous les yeux. Nous voyons avec plaisir à la scène les mêmes choses qui se passent souvent dans l'intérieur de nos maisons sans exciter notre attention en aucune manière. (E.)
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seiiihlo sp (livis(M* on doux personnes distinctes (jni se correspondent : l'une parle, l'autre écoute ; l'une exrcute le niouvenient, l'autre juge de l'exécution, en jxrvoit en détail les effets, en recueille les produits ; ;in<un<> impression, aucun autre mouvement ne jouit à ce de.i;ré d'une doul)l<> lumière ; aucun ne remplit aussi parfaitement la l'onction de signe, ne favorise la méditation solitaire, ne replie la pensée sur elle-même d'une manière aussi intime ; aucun ne retentit ainsi dans le cerveau et ne lui procure cette sorte d'électrisation sonore ; aucune espèce de signe enfin n'est susceptible de cette variété de caractères, d'inflexions et de nuances, qui peut se prêter à toutes sortes d'imitations, de peintures, satisfaire tous les besoins de la pensée, la guider ou la suivre dans la formation de ses tableaux les plus composés, comme dans les détails de ses analyses les plus délicates.
Tels sont les titres justificatifs de la préférence qui devra être accordée aux signes de la voix sur tous les autres mouvements disponibles (1), dès qu'un commencement d'expérience, joint à la réflexion, en aurait fait pressentir les avantages.
Notre être fictif va donc travailler à donner des noms aux divers objets qu'il perçoit, aux modilications (ju'il en éprouve, enregistrer ainsi toutes ses expériences, et se procurer le moyen le plus eflicace de les raj)[)cl('r, de s'en rendre conq)te.
(Il La lanffue qui de tons les organes contractiles est celui qui reçoit le plus de nerfs cérébraux, est aussi celui de tous ceux qui sont soumis à l'empire de la volonté dont les mouvements sont les plus étendus, les plus libres, les plus variés. Les muscles du larvnx n'en roroivcnt ïuère moins (Hidioraud, P/}i/sin/offie).
(x)mme notre objet unique est de retrouver dans les premières associations des signes du langage avec les idées, et dans la manière dont ces associations s'exécutent, le fondement et l'origine des diiierentes hal)itudes de la mémoire ; nous éviterons ici tous les détails qui s'écarteraient de ce but, en nous bornant seulement à quelques remarques essentielles.
1° Dans les notes vocales que l'individu attache aux objets de ses perceptions, ou à ses propres manières d'^'tre, il est conduit assez naturellement à suivre la double analogie des signes aux objets ou aux impressions, et des signes entre eux. D'abord il y a des inflexions données comme signes naturels du plaisir, de la douleur, de la surprise, de la crainte (1), de l'admiration, etc. ; ces inflexions, qui sont comme le cri de rame, s'appliquent bientôt aux objets même, propres à faire naître les sentiments quelles expriment, deviennent les racines premières et générales de leurs noms composés, et peuvent déterminer un commencement de classification des objets qui ont entre eux, si je puis m'exprinier ainsi, les mêmes rapports d'analogie sentimentale (2). Quant aux objets bruyants, sonores, ils
(1) 11 y a certaines inflexions ou certaines modulations qui expriment naturellement certaines affections. Telles sont celles par lesquelles les oiseaux et les quadrupèdes expriment la tendresse maternelle, l'amour, la colère, la peur, etc. Les animaux qui n'ont vécu ([u'un jour les entendent comme ceux qui ont vécu plusieurs années ; on observe quelque chose de semblable dans l'espèi'.e humaine. Avant de pouvoir parler, les enfants savent très bien distinguer la voix qui les gronde de celle qui les approuve. (E.)
(2) C'est à cette sorte d'analogie que se réduit la peinture par les sons. L'art du musicien consiste, en général^ à trouver des modulations propres à inspirer le mode du sentiment que l'àrae éprouverait dans telle situation donnée, et comme le sentiment se
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dictent cux-iiirmcs les uonis (|ui tloivoiit los p<'in(ir<>; autre soiircr l'éfoiule daiialoiiie, que l'on retrouve diuis
trouve va^'iicincnl lio ii diverses espèces d'idées propres à lexciter, il arrive que ccl effet imisical se partage entre l'imagination et le senlimenl et une sorte de rêverie vague est son plus grand cliarine. L'imitai ion n'est pas le but (jue se propose l'artiste, et si celle imitation était au poiul de prévenir chez le spectateur le jeu de rimaginalion, elle nuii-ait à iarliste et détruirait l'cirel de sa composition. La musi(]iie agit on excitant jtar un sens des alTections seiiiblaldes à celles que l'on peut exciter par un autre, et comme le rapport ne peut être sensible que l'impression ne soit forte, la pointure dénuée de cette force ne peut rendre <'i la musique los imitations que celle-ci tire d'elle (Encyrhpf^die, article (imitation)). Les impressions faites sur l'ouïe ont bien plus de pouvoir direct pour réveiller le sentiment que celles qui s'adressent à la vue, parce (jue ces dernières avant un oITet déterminé fixent l'imagination sur leur objet. Tous les sonlimonls ou passions qui peuvent être excités par la vue, ont leur expression musicale, mais cette expression généralement sentimentale s'étend de plus à des objets (jue la peinture ne peut rendre, ou qui ne s'aiiressent aucunement h la vue. Voilà pourquoi la peinture ne peut rendre à la nuisique les imitations que celle-ci tire d'elle.
Dans les perceptions associées des deux sens, la peinture semble [)Ourlant reprendre l'initiative. Le caractère visible nous rappelle bien micu.x le son articulé que ce dernier ne nous ramène au signe visible, et dans l'art de la lecture, la vue emprunte plus de l'ouïe que celle-ci ne tire d'elle. La musique dune expression vat/ae a un charme plus magnifique peut-être que la musiiiue déclamée, c'est fiour les paroles saintes qu'on doit l'adopter (Grétry, Essai sur la musique). « Si vous donnez trop à la mélodie, dit le même auteur, la vérité d'expression se perdra dans le vague charmant de son empire idéal, et l'harmonie ne sera plus que son piédestal. Voilà la musique de coticert, celle qui plaît à l'imagination exaltée qui veut créer elle-même ses fantômes. Voilii la musi(|ue des anges et peut-être celle de la nature. »
i'oulo nuance de sentiment ou d'idée qui est sus(e|)tible d'être exprimée dans la langue |)ar un accord particulier peut aussi être notée en musique, et le musicien compositeur prend ses leçons à l'école de déclamation. Tel est le système de (irétry. Il en a fait une heureuse ap[»lication, mais il me parait s'être beaucoup exagéré le nombre et ros[»è<'e d'idées que la musiiiue pouvait peindre. (EL)
toutes les langues ; et d'autant plus fr«>quemment qu'elles sont plus anciennes, ou qu'elles ont mieux conservé le type primordial de leur origine.
En second lieu, le nombre des touches de l'instrument vocal, et par conséquent celui des intonations simples de la voix humaine, est limité et déterminé : leurs combinaisons possibles sont, sans doute, prodigieusement étendues, puisqu'elles suffisent, et au delà, à toutes les variétés de peinture, par les sons, à cette multitude innombrable de mots qui composent diverses langues, entre lesquelles on n'aperçoit aucun rapport, au premier aspect ; mais, en n'ayant égard qu'aux tons élémentaires et à leurs combinaisons les plus simples, on voit que les premiers mots imitatifs conserveront d'abord entre eux l'analogie qui résulte de la répétition constante des mêmes éléments, et devront représenter ou imiter ensuite les analogies que suit la nature dans les productions du même climat, dans les couleurs uniformes sous lesquelles elle s'y présente, et les impressions habituelles que font naître ses tableaux (1).
L'individu qui se crée un langage (2) ne multipliera donc pas d'abord les signes autant que semblerait
(1) La nature trop servilement rendue n'a plus de charme ; les effets physiques tels que la pluie, les vents, le tonnerre rendus en musique me font une espèce de pitié (Grétry), Esftai sur fa musique. . (E.)
(2) « Les hommes, dit le Président Desbrosses, dans la mécanique des langues, appliquent un petit signe vocal à toute une classe d'idées, à toute une manière de considérer les choses ; ce signe leur sert ensuite constamment de [ ] primitif pour former la-dessus une infinité de dénominations des objets extérieurs, parce qu'ils viennent k les envisager abstraitement sous certaines faces et à se servir de cette racine comme d'un noyau autour duquel ils rassemblent toutes les circonstances de la pensée relative à l'objet dénommé. Ce signe ne désignant pas un objet physique, mais indiquant seulement la forme de son existence, il s'ensuit que
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roxiiicr la vari<'t<" des ohids (juil (lisliii-iic ; il suivra bien plus los analoi^ics (|iir les (lillÏM-niccs, et sci-a conduit à classer SCS signes et ses iiiiiircssioiis, j»ar la iiiriiic pente ipii porte déjà reniant à classer les oi)jets (jui se ress<Mnl)l('nt, soit en généralisant d'abord les noms individuels, soit en leur appli(]uant ensuite les noms de nond)re, etc. <lette méthode, qm abrège et facilite singulièrement l'opération de dénommer comme celle de rappeler, sera donc une des premières habitudes de l'individu.
2** L'analogie qui règne dans le ])renner système des signes vocaux, doitintluer d'abord sur le matériel même du langage, et secondairement sui- les associations d'idées qu il détermine.
Si les mêmes tons élémentaires sont fréciuemment reproduits, et si leurs combinaisons sont assujetties à des lois uniformes, les touches correspondantes de l'instrument vocal acquerront, parla répétition continuelle du même exercice, une très graiule mobilité. L'habitude fixera, sur un ton persistant, ces touches animées; et le système des mots ne roulera plus bientôt que sur lui-même, en excluant tout élément nouveau qui ne serait pas dans son analogie. Il en sera donc ici conmie de tous les mouvements, de toutes les opérations qui se répètent le plus souvent ; à mesure que l'habitude nous les fait exécuter avec plus de promptitude et daisance, elle y restreint nos facultés, et les empêche de s'étendre hors du même cercle.
On sait la peine ({ue l'on a (surtout à un certain j\ge) à articuler les mots d'une langue étrangère ; elle ne
pris seul il doit (Mre inusité dans le lim^'aj,'e ou il ne |»oiirrail exisltr séparément du sujet dont il est la forme ». «les |)elilsmols radicaux ont dii surtout donner lieu aux verbes. {V. )
peut être comparée qu'à la facilité automatique dont on parle sa langue maternelle.
Supposons donc maintenant que, par les effets réunis de ranaloaie et de l'habitude (1), l'individu soit parfaitement familiarisé avec le système des signes articulés qu'il s'est fait, et voyons quels seront les résultats de cette facilité extrême, qu'il a pour trouver, rappeler et articuler les noms.
3" Dans le principe, lorsqu'il s'agissait de noter un objet, une impression ou une idée, il fallait chercher le signe, l'articuler lentement et avec un effort proportionné à linllexibilité de l'organe vocal, et en même temps fixer l'objet ou l'idée, ne pas les perdre de vue. Cette énergie d'une double attention, ce déploiement simultané de la force motrice sur deux organes, ne pouvait que favoriser l'association, approfondir l'empreinte de l'image et du signe, et préparer en même temps la netteté de représentation de l'une, et la facilité du rappel de l'autre ; mais il pouvait arriver aussi que la difficulté d'articulation concentrât trop exclusivement l'attention sur le signe, et alors celui-ci demeurait isolé dans la mémoire ; son rappel n'était plus qu'un simple mouvement ; il ne donnait aucune prise sur l'image, qui se voilait au regard de la pensée. Au contraire, lorsque le langage s'est transformé en habitude, la rapidité avec laquelle les mots se présentent et
(1) IMiis il y a ilaiialogie sensible entre les signes, plus on passe facilernonl de l'un à l'antre, moins il faut do répétitions pour entretenir les suites, roninie nous le verrons dans le chapitre suivant. L'analogie entre le signe et l'objet, réveille aussi naturellement l'idée de ce dernier ; mais lorsque les noms ont perdu toute trace de limilalion et de l'analogie premières, leur associalion entre eux, et avec les idées, n'est plus absolument (jue l'ouvrage de l'habitude. (C.)
L)KS MAHITfDKS ACTIVES \'>i
s'articulent, (•(»iiiim' (i'ciix-iiirincs. I.iiss*' la lor-cc iiiotcice inactive, ne dcvclnpi)»' point l'attention, on la fait glisser avec nne éirale léuèreté sur le si,i;ne et sur son idée : le premier pouri'a donc ensuite «''cliaj)per au rappe/, comme l'autre à la rt-présentatioii, ou les deux facultés demeureront respectivement dans leur état d'indépendance ; l'imagination ne sera point réglée [>ar les sig-nes, ou les signes seront à vide et sans objet (1). Lorsque l'individu, par exemple, préoccupé d'un côté par la vivacité et Tattrait des images, est entraîné de l'autre par la familiarité des termes associés, le faible degré d'attention ({u'il accorde aux signes ne permet pas aux imagres de s'approprier au rappel ; elles n'auront donc ])rillé (juel(]ues instants que pour disparaître ensuite comme des météores, sans qu'il soit possible de retrouver leurs traces (2) ; ou si l'activité du cerveau, qui les a produites, les ramenait encore, l'individu, n'y ayant point attaché ses signaux de reco)inaissance, croirait les voir pour la première fois (3). 11 doit donc bien se méfier de cette extrême facilité du langage ; car s'il
(1) IMacez ici l'examen des avantages respeolifs des signes t'orils et des signes arlirulés. i/image ou la peiiiUire qui est du département Je la vue, dit le président Desbrosses, étant aussi permanente que la voix ipii est du di-partement de l'ouïe l'est peu. il y a plus de lixité dans les associations de l'une que dans relies de l'autre. J'observe que le noudjre des répétitions volontaires et l'intituilé des habitudes produiront plus de conslance et l'eronl plus que compenser la ra|»idil('' des impressions auditives. (E.)
(2) l^es idées, dit .Michatdis (dans une dissertation couronnée en I7.'i9 par lAcadr-mie do Merlin et que je ne connais que par citation) les idi'-es pour lesquelles il n'v a point de mots sont des idées perdues, elles échappent et ue laissent aucune impression dans l'esprit. (E.)
(3) r'i'esl ce qui nous arrive souvent à nous-mêmes. Comme une ancienne et longue habituile nous a parfaitement familiarisé avec les signes écrits ou parlés, toute notre attention se concentre
l'J2 ŒUVRES DE MAINE DE BIRAX
n'y prend garde, l'habitude tend, par là même, à le ramener à son premier point de départ, à l'aveugler sur l'origine et le nombre de ses propres opérations, à intercepter enfin cette communication intime qu'il voulait toujours entretenir avec sa pensée ; s'il n'y prend garde, rabscnce de tout e/f'orl, dans le mouvement vocal, va endormir l'attention et la distraire même des images, comme l'articulation sentie tendait auparavant à l'y réfléchir : alors toutes les associations pécheront par trop de légèreté ; les séries de mots se succéderont inu-
oi'dinaireinenl sur les idées ; et ({uoique nous n'en prenions connaissance que par le moyen des mots ou des caractères qui les représentent, ceux-ci disparaissent complètement, ou la perception en est devenue si légère, qu'elle est elTacée aussitôt que produite. 11 arrive de là, ou que les idées nous échappent avec les mots, et (jne nous oublions ce que nous avons lu, ou que ces mêmes idées, reproduites sont considérées ensuite comme nouvelles, comme sortant du fond de notre propre pensée ((luoiqu'elles ne soient, comme on dit (iiielquelois très improprement, que des réminiscences). Il n'en serait point ainsi, si nous rappelions en même temps les signes ou les caractères, car ceux-ci nous reconduiraient par la liaison des idées, au livre, au nom de l'auteur ; il en est ici comme des jugements (dont nous avons parlé chap. 111, 1er part.) par lesquels nous reconnaissons les objets ou les personnes que nous avons déjà vus ; l'incertitude sur leur identité dure jusqu'à ce que quel(iues-uns des signes, associés à la perception principale, se présentent à la mémoire : mais, aussitôt ([ue nous pouvons rappeler le nom, ou une circonstance de lieu, de temps, nous prononçons avec confiance. Cela prouve bien, comme nous l'avons déjà observé, que le jugement de réminiscence n'est pas inhérent au caractère de l'impression renouvelée, mais qu'il se l'onde absolument sur l'usage des sif/nes, ou mouvements associés.
Hcmarquons aussi que nous nous rappelons ordinairement bien mieux ce que nous avons lu dans une langue étrangère ; parce que nous sommes obligés alors d'insister davantage sur les signes, et que la traduction qu'il faut l'aire avant de parvenir à l'idée, développe doublement la force motrice, rend l'empreinte plus profonde, etc. (C.)
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tiloiiient dans la iiu'inoiro, nu eiiti-aiuci'ont les idées dans leur course, sans (ju'il icsto aiicim vcsliue des unes ni des autres ; ou bien enlin rhidividii, MK-cduuaissant les fonctions de scssi.ynes, ne s'apcrcevantplus de raction qu'il exerce dans le rappel, finira par le conlondre avec l'exercice passif de rinia,i:ination, et se laissant aller au torrent, oubliera qu'il est doué d'une force pour réagir sur sa pensée et se niodilier liiiniénie... Mais, préoccupés des clfets que produit sur nous-mêmes, dans nos communications, la faraude habitude du langage, nous oublions qu'un solitaire qui aurait créé ses signes, et ne s'en servirait que pour lui, serait bien moins exposé à de tels inconvénients ; d'ailleurs une réflexion continuelle le ferait veiller toujours sur les liens qui unissent ses signes à ses idées, de peur qu'ils ne se relâchent au point de paraître isolés, ou (|ir!ls nese resserrent de manière à se confondre ; effets «le l'habitude également pernicieux, comme nous aurons lieu de nous en convaincre par la suite. Arrêtons-nous encore sur quelques autres formes d'association du langage, pour arriver aux conséquences que nous voulons déduire de tout ceci.
\° Nous avons supposé jus(ju'ici (jue l'indivithi ne donnait des noms (pi'aux ol)ji'ts ou aux images de ses perceptions; mais les secours puissants qu'il retire de ses signes, les avantages, les progrès qui en résultent, devront le porter à les étendre à tout ce qu'il peut >entir, fhstinguer, ou concevoir en lui-même. 11 lui >('mble en effet qu'il approprie, (ju'il incorpore, en • (iiehjue sorte, à sa pensée, tout ce (pi'il y tient par un nom : ce nom est comme un cadre, ouvrage de ses mains ; il circonscrit le tableau, le lui rend jilus cher, et en i'ioi-ne ce voile (rinilillV'iciir.-, (pie l'habitude l'épand