DE L'EXERCICE ET DES HABITUDES DE LA MÉMOIRE SENSITIVE
I. La nuance qui sépare la mémoire mécanique de la mémoire sensitive est, dans certains cas, assez difficile à saisir. C'est comme le passage de la nuit, où l'on ne voit rien, à la lueur faible et incertaine du crépuscule, qui égare la vue parmi les ombres et les fantômes.
Du rappel d'un mot tout à fait vide d'idées au rappel d'un autre mot, accompagné d'un je ne sais quoi qui n'est pas idée, mais qui est quelque chose de plus qu'un son, qu'un simple mouvement, la différence doit être souvent insensible, surtout si ce je ne sais quoi disparait dans la rapidité de l'articulation et ne laisse pas plus de traces dans la pensée que le souffle échappé des lèvres.
La mémoire mécanique roule dans la sphère uniforme des mouvements articulés ; son exercice est simple ; ses matériaux sont à peu près de même nature, ses habitudes constantes, faciles à reconnaître et à signaler.
Mais, à partir de ce vague extrême qui confine au néant, jusqu'à ces sentiments énergiques, impétueux.
DKS HAUITUDKS AOTIVKS ill
<]uo tels in<»ls ((juoiqiie égaleiiu'iil vides de représentation) ont ac(juis le pouvoii* d'rxcitri', la distance jiarait i;rande; les nnances sont très multipliées, les termes siniiulièrement variés et hétérogènes, iJans l'extrême variété décos termes et de leurs produits seiisitils,nous nous attaclierons principalement à ceux qui peuvent le mieux nous déceler le caractère de la faculté qu'ils alimentent. Mais auparavant il est nécessaire de remonter encore aux premières associations du lancrage, pour y chercher les causes qui donnent aux sitrnes tantôt une acception si mohile, si incertaine, tantôt un pouvoir excitatif si énergique et si constant. De là se dé(hiiront aisément les diverses habitudes qui doivent naiti'e de l'usaue et de la répétition continuelle des signes de cette espèce.
I. Plusieurs de nos termes ont été destinés d'abord à exprimer des sensations ou modifications affectives, des appétits, des besoins, des sentiments. C'est là ce qu'un instinct premier nous entraine à manifester involontairement, et nous saisissons ensuite les siernes conventionnels qui peuvent nous en fournir les moyens disponihlfs, avec d'autant plus i\v promptitude et de facilité, qu'ils se confondent presque avec les mouvements ou actions que la nature seule avait auparavant employés à la même lîn.
Notre première lani:ue est donc nécessairement ceUe àcs scnsatiims. Mais pour peu que nous continuions à la suivre et à l'adopter pai' ( hoix, son usai;e })ourra produire des habitudes aussi funestes au déveb>pj)ement de l'intelIijLîence, que ses effets de rrcliunf avaient d'abord été utiles et nécessaires à la cnnservatinn o[ .ni maintien de la vie physique.
La lantrue des sensations, et en uénéral «hi srntimcnt,
212 ŒUVHES DE MAINE UE lîIHAX
ne saurait être représentaiice (comme nous l'avons vu); elle ne comporte point l'exactitude et la froideur de l'analyse, n'a pas besoin d'ailleurs de précision pour être à peu prcs entendue, s'accommode même très ])ien du vague et de l'indétermination (1), et retire quel(|uefois de là ses plus grands etfets; il n'est point enfin au pouvoir de l'homme de lui donner aucune lixité : ici toute mesure, tout module constant lui échappe. Elt comment le signe conserverait-il en eti'et quelque valeur tixe, lorsque la chose exprimée varie sans cesse? Supposons, par exemple, que l'on attache un nom à une odeur, une saveur, à une semation simple quelconque (dégagée, s'il est possible, de tout ce qui n'est pas elle), cette modification, agréable dans sa nouveauté, devient indifférente ou déplaisante par l'habitude : ce n'est donc plus la même, et cependant on lui conserve le même nom. Un vieillard se servira des mêmes termes, pour exprimer ces sentiments, ces plaisirs qu'il goûta dans la fraîcheur de ses organes : croit on que les signes aient toujours pour lui la même acception ? C'est donc par un jugement bien illusoire, par une habitude jjrofonde dont nous indiquerons ailleurs les eilets, que nous transportons l'identité du signe et la lixité des circonstances/>e/•ce/^/^6^^s associées à la modification qui n'est plus.
Si nous nous bornions donc à parler de ce que nous avons sen^/, nos expressions seraient toujours, ou à peu près vides, ou du moins très vagues, indéfinies et indé-
(1) (resl sur ce vague quest l'ondée la puissance de la langue des sons, de la mélodie ou de l'harmonie; elle pénètre, dit Mme de Slaol, bien plus avant dans les affections de l'âme; il semble qu'elle nous exprime les senlimenls indéfinis, vagues et «cpcndanl profonds que la parole ne saurait peindre. (K.)
DliS IIAIUTUDKS AcriVKs il.i
liiiissalilos. La irpôtiti 'uiiliinipll»' du inriiic lan-ai:»'
nous ferait une liahitmle de l'iiKlrtcniiiiiation <>u des illusions do plusieurs genres, d i)ai' la-nirmc ahsorlx»rait toute capacité, toute ty''ri/r Ac reprcscidation. toute énergie réelle de la pensée.
Tels seraient les eilets généraux de la langue molle et incertaine des sensations. Mais lexercice de la mémoire sensitive se fonde encore sur des ternies qui ont un pouvoir singulier d'excitation sur divers signes d'idées archétypes, qui acquièrent dans la pensée une consistance souvent égale à celle des objets réels, et un empire toujours supérieur. L'énergie de ces efï'ets va croissant, par la répétition ou le rappel disponihle des mêmes cous articulés ; et de là naissent les habitudes les plus profondes, les plus opiniâtres, celles dont il importerait le jdIus de reconnaître les causes pour en détourner ou modérer la terrible influence.
Ici se présente, sous une autre face, la même question que nous nous sommes déjà proposée (dans le chapitre 4 de la section précédente).
« (dominent se fait-il que certains soiitinients, loin de so flétrir par l'effet ordinaire de l'habitude, " acquièrent au contraire une force, une vivacité crois- « santé, par le /'«/>/?<'/ fréquent des signes associés qui '< les expriment... ? » On peut appliquer à la question présente tous les résultats que nous a fournis la première ; car le fond du sujet est bien le même, il se compose d'éléments semblables; mais ici,la j)ersistance des hal»itudes s'accroît encore, b's effets s'étendent et se compli(]uent par l'intervention des signes (lisponihles (]ue l'individu peut reproduire à chaque instant, et dont il s'électrise lui-même, par les idées fantastiques particulières qui se rallient à l'usage de ces signes, et n'exis-
teraient point sans eux (1); enlin, par les diverses combinaisons qu'ils fixent ou déterminent, les comparaisons et les jugements qu'ils motivent. C'est sous ces nouveaux rapj^ortsque nous examinerons les matériaux et les habitudes de la mémoire sensitive (2).
II. L'être sensilde et moteur est imitateur par instinct. Les mouvements, les gestes, l'accent, le ton, toutes les démonstrations extérieures de ce qui l'environne, le frappent de bonne heure et attirent son attention ; il est entraîné à imiter, à répéter tout ce qu'il voit faire, et ses organes mobiles contractent le pli de plusieurs actions, bien longtemps avant que sa pensée ne soit capal)le d'en saisir le ])ut ou d'en pénétrer les motifs (3).
(1) .l'ai cru devoii" distinguer cette faciillé de Vimagbialion, parce que cette dernière est phis en tableau.r, et l'autre plus en sentiments ; et qu'il me paraît d'ailleurs nécessaire de distinguer, par des noms ditTérents, l'acte du rappel par les signes articulés, de la reproduction spontanée ou déterminée par les signes, soit naturel», soit extérieurs ; enlin parce qu'il m'a semblé qu'on pouvait attribuer avec londcment à la faculté que j'ai ainsi désignée, plusieurs espèces de produits qui n'apparliennenl, ni à l'imagination, ni à la mémoire, dans le sens qu'on a coutume d'attacher à ces termes. (C.)
(2) Je m'étonne, dit Meislcr, que l'on n'ait pas observe davantage rinfluence remar([uable qu'ont certains sons sur les affections de noire âme, sur notre habitude et notre conduite. Il est tel moi qui fut probablement le germe d'une folie décidée, comme il en est devenu l'enseigne el la marotte. On ne voit guère de l'ous qui naient quelque mol, quehiue cri dhabilude relatif au genre de manie dont ils sont atteints, et on peut juger que ce mot, ce ci'i doit les avoir frappés d'une façon toute particulière. Pourquoi n'existerait-il pas aussi des sons, des accents, des mots consacrés par la nature ou l'usage habile qu'on saurait en faire, au dévelop- I»emcnt d'une disposition raisonnable et vertueuse. Pour son Dieu, pour son roi, pour sa dame, patrie, gloire, liberté, honneur, etc. Sont-ce là des mots comme les autres? Qui pourrait ou voudrait le croire et ne rougirait avant de le dire ? (E.)
(3) Il ne serait pas impossible que la même chose eut lieu dans
HAiinui)E>
Ces actions, ('«'S sinnos extérieurs (|iie l'eiitHiif imite, sont liés (dans l'esprit de ceux (jui lui servent de modèles) à des sentiments; ces sentiments le sont peut-être à quelques idées, et les sentiments comme les idées, à des sons articulés qui expriment en même temps et les uns et les autres; l'enl'ant saisit d'abord les mouvements et le mot par le même principe tl'imitation {{); bientôt sans doute, par un autre eilet symj)atliique, il éprouvera le sentiment; mais l'idée (si elle existe) ('tant toujours la plus diflicile, la plus éloignée et la moins intéressante à connaître, ne viendra que tard et denjeurera peut-être toujours flottante et incertaine (2).
les animaux. (|iii se dirigent ainsi en parlie par iniiladon : par exemple, la poule fuit en apercevant l'épcrvier, ses poussins fuient avec elle et eonlraclcnl peul-ètre l'habilude do la fuite (dans la mr-nic occasion) avant celle de la peur, et celle de ce sentiment avant ViiJi-e expérimentale du danger iiui servirait de motif SI linslinct seul n'en tenait pas lieu. (i'. )
(1) C'est sur ccl instinct d'imitation ipie se l'onde la svmpa- Ihie.
L'imitation est presque entièrement fondce sur la mobilité, car ce ne sont guère que des mouvements que nous pouvons imiter. Or l'habitude n'est qu'une sorte d'iinitaiion de nousmêmes: ou le même penchant ipii nous porte à imiter les autres, nous porte aussi à refaire ce que nous avons déjà fait. C'est ainsi que nos facultés se rallient à la détermination motrice, et on voit ici combien ceux qui rapportent tout à la sensation ont mal vu les phénomènes. Le sentiment affectif détermine bien (l'abord les mouvements, mais lorsque l'individu refait volontawement ce qu'il a fait d'aboril par l'instinct sensilif. il n'obéit plus au même principe : autrement il n'v aurait point de langage possible. (K.)
(2i C'est ainsi que les manit'res (qui ne sont, comme on l'a dit, que lies habitudes «lu corps) contractées de très bonne heure, par la force d'imitation, se tonnent avant les mœurs, et les mœurs avant les idées, ou notions des rapports moraux, cpii devraient leur servir de fondement.
C'est ainsi encore que les diverses cérémonies, formules, ou pratiques religieuses qui ne sont encore, pour les premiers Age»,
Que l'on frappe souvent, par exemple, les oreilles d'un enfant de certains termes corresjDondants à des idées archétypes quelconques ; que l'on joigne à cette articulation d'autres signes ou mouvements du corps, du visage, qui expriment la vénération, le respect, l'admiration ; ou l'effroi, la crainte, l'horreur, le mépris, etc. L'enfant, assurément, n'attache point d'idées nettes à tout cela ; mais il répète et retient fort bien les mots, les gestes, les attitudes qui le conduiront bientôt à éprouver quelques nuances des sentiments qu'ils expriment, et cela en proportion du développement de sa sensibilité, que ces circonstances mêmes peuvent rendre plus précoce.
Lorsque, par l'effet d'une répétition assidue, ces sons, ces mouvements et ces sentiments se sont étroitement associés ensemble, tel mot qui vient ensuite frapper l'oreille ou se présenter à la mémoire, détermine, comme par une force involontaire et mécanique, la même action dans les organes moteurs et l'excitation accoutumée dans le système sensible (1). C'est ainsi que des exemples répétés et d'anciennes habitudes entraînent la plupart des hommes à admirer, à s'extasier, à frémir, à trembler, à s'indigner, à se passionner enfin
que des habiliides des sens, on du corps, influent ensuile [niissammenl sur les sentiments et les idées qui s'y joignent, les fortifient et les perpétuent ; voilà pourquoi les manières et les religions (]ui sont entées sur elles, survivent souvent aux niu>urs, comme les mœurs et les manières survivent aux idées, aux inslilutions. ou aux causes générales qui les ont fondées. Aussi les institutions qui réunissent celte triple forte de l'habitude ont seules un caractère de durée et d'éternité. (G )
(1) Les signes qui excitent le sentiment sans réveiller dans l'imagination des idées directes ou déterminées sont ceux qui ont le plus d'empire. Voilîi pounjuoi les arts qui font usage de ces signes vagues sont aussi les plus attrayants. (E.)
DKS HAI!nUDK<< ACTIVR^; 217
(le toutes inaiiièrcs, sur les mots les [)liis iiisiuiiiliants, les plus vagues, les plus vicies didées, et qui, par la violence même des sentiuients qu'ils excitent, sont condamnés à demeurer toujours daus rindrtoriuiii.itinn la plus complète (1).
Si les termes ainsi a})i)ris et rangés paruii les preuiiers matériaux de la mémoire sensitive, vout se rallier à des êtres invisibles, jugés ou supposés existants dans les profondeurs du temps ou de l'espace, l'imagination s'en empare bientôt comme de ses aliments propres, et se liAtede les nuancer de quelques couleurs, de les revêtir de quelques formes : cette réprésentation, plus ou moins confuse, fortifie lejugement iVexis-
(1) La pliiparl du temps, dit Mérian, les mots n'excitent «[iie des passions immédiatement, et par un saut, des idées intermédiaires. J'ai vu souvent les auditoires les plus émus et les passions les plus fortes inspirées par des paroles et des phrases, qui ne signifient rien du tout. Saint Bernard préihait la Croisade, en latin, à des hommes <|ui ne l'ontondaienl pas et il les éleolrisait .
On se laisse souvent entraîner et persuader sans savoir pourquoi. C'est un sentiment sympathique qui nous maîtrise et nous dispose à partager toute les affections, ;\ entrer dans toutes les vues d'un homme, sans savoir même où il nous mène.
L'éloquence qui emploie toujours des foi'mes 1res sensihles produit le même effet. La /tersuasion apparlienl au cuMir. autant qu'à l'esprit, la conviction est toute du ressort de ce dernier.
En associant toujours la sympalhie, les éloges, les alTeclions aux actes de bienveillance et de générosité, l'éducation peut lier avec lanl de force ces sentiments et ces idées que celles-ci ne se représentent jamais sans exciter les autres Les mots eux-mêmes de bienveillance et de gi-nérosité ne sauraient être prononcés sans exciter un sentiment de plaisir. C'est là un pouvoir que les signes tiennent des habitudes de l'imagination. Sous le nom de nature, de rertu, tïhonnfur, de Dieu, les âmes peuvent s'éleclris^r de la même manière. Olez la dilTérence «les mots, il n'v a point de différence dans les effets produits sur l'imagination. Un Stoïcien ([ui se prosterne «levant le Grand Tout ou l'Ame du monde na-t-il pas une idée aussi nette que celui qui adore le créateur de l'univers".' (K.)
218 Œt;VKES DK MAINE DE HIRAN
tence réelle (voyez la note, chapitre IV) et donne un motif à la crainte ou à l'espérance Dès lors, les images prennent un nouvel ascendant ; le jugement qui les réalise en reçoit une nouvelle force ; toutes les déterminations s'approfondissent par leur durée, par la répétition des mômes signes, des mêmes causes qui leur ont donné naissance. Ainsi l'on croit d"al>ord à ce quon imagine, on croit d'autant plus que Ton sent, et qu'on aime à seritir (même à avoir peur); lorsqu'on a cessé d'imaginer, on croit encore aux mêmes mots, par iiabitude, et parce qu'on ne se souvient plus des motifs premiers et matériels de sa croyance.
C'est ainsi que les enfants, et tant d'hommes enfants, ont appris à croire fermement à l'existence des sorciers, des revenants, des fées, des génies, du tartare, de l'élysée, etc. Lorsque des associations de cette nature, où l'imagination et le sentiment entraînent le jugement ou la foi, ont été cimentées par une longue iiabitude, c'est alors que les mots qui les ont fixées par une longue répétition, semblent doués d'une puissance magique surnaturelle; leur articulation, leur rappel, ébranlent le système entier, comme d un coup électrique. Gomment donc ces termes pourront-ils supporter dorénavant l'examen froid et réfléchi, le coup d'œil sévère et calme de la raison ? Interrogera-t-elle les fondements d'une croyance aveugle ? Mais elle s'arrête involontairement devant ces titres nominaux que leur ancienneté consacre ; elle tremble et s'humilie. Pèsera-t-elle à sa balance une foule de notions confuses qui flottent au gré des habitudes, des préventions, des préjugés aveugles de l'enfance? Mais ces termes, en frappant l'oreille ou la vue, font vibrer encore quelque ancienne corde sensible, et le philosophe redevient enfant. En vain il lutte
1>KS HAHITUKKS Ai TJVKS iJ»
contre cotte ten-ililc lorcc. en \aiii il < roit s'être affranchi de ses liens, et percer iivce toute la liljert«3 et la profondeur de la réflexion, jusqu'aux régions pures (le la vérité ; les premiers produits de la mémoire aeNsitive se i^lissent |)eut-ètre sans (ju'il s'en u[)err<)ive parmi les éléments d'une sai;e analyse ; et l'ouvra,!:;»' construit avec ces matériaux hétérogènes, sera comparable à ces vieux édifices réparés, où l'œil attentif démêle encore les traces des formes gothiques et bizarres que tous les travaux et les talents de l'architecte n'ont pu entièrement effacer. Telle est la force des premières habitudes !
111. Si nous rapportons encore à la mémoire sensitive tout terme qui, dénué de capacité représentative quelconque, excite néanmoins quelques sentiments plus ou moins énergi(|ues, plus ou moins obscurs ou confus, nous trouverons un vaste champ ouvert à l'exercice et aux habitudes de cette faculté dans les abstractions, les rêveries, les hypothèses des philosophes (ou de ceux (jui ont longtemps usurpé ce titre), et surtout dans les comparaisons illusoires sur lesquelles ils ont souvent bâti de vains systèmes.
Lorsque, transportant à des concepts cbimériipies quelques-unes des propriétés, et par suite les noms mêmes des objets familiers (1), ds détournent la valeur
(1) i;iialiiliide détennine lonjoiirs le dioix de nos toniios de comftaraison, parmi Jos noms des objets les plus l'amiliers ; elle nous fiv." ainsi de fausses analogies, des rcssemblanres souvent tout à l'ail illusoires. On en voit à chafiuo instant des exemples dans la conversation des hommes qui axercent ditTérenles professions : ils trouvent partout quelque ra{)porl avee leur art. et font des applications conlinuelles de leurs termes techniques. C'est toujours par la même cause, dont nous ()arlions (cha[t. "^ de la première partie). ('■•)
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des signes, les font passer d'abord, à dessein, du sens propre et naturel, au figuré et à l'abstrait ; puis, par l'habitude même de les considérer sous ce nouveau rapport, oublient ou méconnaissent leur première origine ; lorsque, à force de contenijDler le sensible dans l'abstrait, ils finissent par les identitier ou les confondre ; lorsque enfin leur imagination, mise en jeu parle vague, l'incertitude et le double sens des termes, jette un reflet trompeur sur des ombres, et leur imprime la couleur, la consistance de la réalité ; ... font-ils autre chose qu'étendre le domaine de la mémoire sensitive, accroître (par des expressions m^x/e^, par des noms simples devenus mystérieux) le nombre de ses matériaux, fortifier enfin des habitudes dont la durée et la vogue de leurs systèmes suffiraient pour montrer toute l'opiniâtreté ?
Les visions systématiques des philosophes, les illusions séduisantes des poètes, les besoins de l'imagination, et, avant tout, ce pouvoir des premiers signes d'halntude qui nous entraîne à juger de l'identité par les analogies les plus imparfaites (voyez chap. 3, l'"*' part., art. l*^""), tout a contribué à altérer le titre des termes d'abord représentatifs, à les faire passer insensiblement, et par un ctïet même de l'habitude, (hi propre au figuré, du sensible à l'abstrait, de l'imitatif à l'arbitraire : de là ont dû résulter, dans les communications ordinaires, plusieurs a})us du langage à peu près semblables à ceux qui ont servi de fondement aux systèmes abstraits des philosophes.
Lorsque le sens figuré est devenu propre, par l'emploi répété qu'on en a fait, la première empreinte sensible étant al)solument elTacée, le signe n'a jjIus exercé qu'une fonction arl)itraire et a dû souvent dégénérer en
DKS IIAIUTL'DKS Ai TIVKS ÎH
un pur iiH'cauisuir, «(ininii- nous I.inous <)l)Sorv('' dans le cliajtilrc jdcccWruI ; uiais, a\aul tl altcindrocc (lej^r*;, il est souNcnl aiiivr, saus doute, ce (|ui nous arrive à nous-iuèiues loi'S(jue nous transpoi-lons par ciioix, et peut-t'tre saus néiessité, le nom «l'un ohjef sensihlc à une idt'e ahstraite. i/expressicui niétaphoricjue seud>le nous éclairer alors dune double lumière, l'une direet«', l'autre rélléeliie ; mais ces deux espèces de rayons peuvent se croiser dans la pensée, (jui, se trouvant ainsi éclairée par un faux jour, ne voit rien de distinct et demeure indécise, ou, n'apercevant que des apparences tromjîeuses, prend une fausse direction et laisse la réalité pour suivre des ombres ; cette incertitude, ces illusions, ces surprises, qui sont si propres à exercer le sentiment, atlaiblissent d'autant la faculté de représentation. L'usage répété et immodéré des figures, augmentant toujours le nombre des expressions vagues et indéterminées, fortifiera donc les habitudes de la mémoire sensitive et les rendra prédominantes (1).
En général, plus une langue abondera en tropes de toute espèce, allégories, métapliores, inversions, etc., plus les signes v rempliront une fonction excitative, et
de la
(I) Comparaison des langues composées de signes scnsilifs ou analogues aux moteurs et d'une langue composée de signes arbitraires (Ucgérando, vol. 1:2, lome ^2). Habitudes (|ui devaienl résulter d'une écriture liiéioglypliique ; elle devait Miulti|dier singulièrement les figures dans la langue parlée, et toute la science consistait à trouver dans les iflées quelques rapports plus ou moins éloignés qui les rendissent susceptibles d'être |»einlos aux yeux; l'imagination était toujours en activité, au détriment de la réllexion. L'institution des sourds-muets comporte ce grand désavantage. Il faut toujours ramener pour eux labslrait au sensible ou il l'imaginable. (K )
222 ŒUVRKS DE MAINE DE HIRAN
faculté dont nous parlons. Les systèmes abstraits, les visions systématisées, dans tous les genres, y naîtront et s'y propageront comme dans leur élément naturel ; ce sera la langue favorite des séducteurs et des ennemis de la raison humaine ; elle pourra fournir aux uns des armeSy aux autres des (alismans.
La répétition des signes exclusivement propres k exciter le sentiment (et on voit qu'ils peuvent produire cet elFet de bien des manières) parvient à modifier, en quelque sorte, l'organe de la pensée, comme l'usage des irritants factices modifie et dispose les organes internes ou les centres de sensilnlité. La pensée s'attache de même à ses mobiles habituels d'excitation, les réclame, les appelle sans cosse, ne peut plus se passer d'eux, ni sortir de leur enceinte, et cependant elle se dégoûte de tous les aliments de bon suc et perd, si l'on peut s'exprimer ainsi, la faculté de /es digérer. Aussi voyons- nous ces hommes accoutumés à se repaître de chimères, repousser opinicUrement /ow.v les produits de la raison éclairée, comme des éléments hétérogène'^ à leur nature.
Pour exprimer les habitudes (ou les dispositions constantes de la pensée) qui naîtraient de l'exercice répété de la mémoire mécanique, nous avions pris pour terme de comparaison cette espèce de tempérament où les forces motrices dominent et absorbent les forces sensitives ; nous rapportons maintenant les hal)itudes dont nous venons d'indiquer la formation et les efïets généraux à cet autre tempcraniont, où la sensibilité prédomine sur le mouvement. Quoique ces dispositions paraissent opposées entre elles, elles ont néanmoins pour résultats communs l'entraînement de la volonté, riiifiipacité d'attention et de réflexion, l'inertie de la
DKS HAMITUnr.S ArnVF.S
faculté représentative. Voyons coininont cette dernière faculté peut naître rt se lortifiei- par la répétition des moyens propres à ranieiin- et à maintenir l'éfjuilihi'e des forces.
CHAPlTUr^ IV
DE L EXERCICE ET DES HABITUDES DE LA MÉMOIRE REPRÉ- SENTATIVE. INDICATION DES MOYENS PROPRES A FORMER CES HABITUDES.
Mémoire ou rajjpel des signes, riiémoire ou rcitréscntation des formes et des figures, voilà peut-être où vont se réduire, eu dernière analyse, toutes les opérations, tous les produits réels et consistants de ce que nous avons appelé l'intellig-ence humaine.
Les signes ne peuvent avoir de valeur représentative que par les idées auxquelles ils sont associés ; les idées (en prenant ce mot dans son acception propre et directe) ne peuvent être que les images ou copies des perceptions, et il n'y a de perception réelle que des formes, des ligures et des sons (voyez l'Introduction) ; tout le reste fuit comme l'ombre. i<.Par levions ce/itis vohicriqiie simillima somno ».
Nos perceptions, nos idées et nos signes dérivent de la même source, appartiennent à la même classe d'impressions actives ; on peut donc, sous ce rapport, les considérer comme éléments homogènes; et, en effet, la facilité avec laquelle ces éléments s'unissent, la persistance, la durée et la clarté toujours ég-ales dont jouissent leurs composés, ne peut dépendre (juc de leur nature, de leurs propriétés intrinsèques ; l'art peut ])icn les rapprocher, les mettre en contact,
Ur.S H.MUTUUES ACllVKS itH
mais lit' .Irtcnuiiio point rariinitr. la r<.iTe (raj^rriiation (jiii Icui' est propre.
Le silène articulé ot rul)j<'t xisildr ou taiiuihle, par cxouiplo, auquel ce siune saltaelie, sont deux perceptions également distmctes, également lixes et disponibles : la foio»^ motrice peut se i)ai-ta.i:er entre ces deux termes, les envelo])per dans le même acte sans qu il n ait là de perturbation sensitive qui arrête ou distrait son déploiement. Le même exercice peut être continué ou répété, selon la volonté de l'individu. Les conditions premières d'une association étroite et durable se trouvent donc parfaitement satisfaites (voyez le cbap. l*"", S*" section). Désormais la présence de rol)jet déterminera le rappel du signe, et ce rappel provoquera l'apparition de l'imag'e. La fonction est comnmuc et réciproque (I); le rappel se facilite par la familiarité de la perception, et la représentation par la fréquence du rappel volontaire. La mémoire s'appuyant ici également sur le signe qui conduit à l'idée et sur l'objet qui ramène au signe, aura donc un double mobile ; ses babituck';s acquerront aussi une doul)le persistance. Les noms ne seront point à vide et ne laisseront dans la pensée aucun nuage qui ne puisse être promptement dissipé par de nouvelles expériences ; enfin (et cet avantage inestimable est exclusivement attacbé à la classe de nos impressions perceptibles) la fixité de l'image correspond à celle du signe articulé disponible ou à la />e/'innni'itrr du signe écrit, dessiné, etc., comme la valeur constante de ce signe repose à son four sui- liiivaria-
(1) Celle récipi'ocilé n'a |toinl lieu dans les siicnes îles sensations ;
une odeur, une saveur ou une modilicalion intérieure, que je sens
acluellcmenl, me l'ail bien rappeler le nom associé; mais j'aurai
heau articuler le nom, je ne ferai point revivre la sensation. ((..)
M. i>K B. II- ■- 12
bilité de l'objet quil représente ; il n'y a point là d'illusions, de prestiges, ni d'habitudes mécaniques. Fixée par ces instruments admirables, que le besoin ou le génie inventèrent et dont elle-même a facilité l'usage, l'habitude produit la persévérance dans la pensée, comme la nature l'entretient au dehors. Heureux si tous les matériaux de nos connaissances, tous les éléments de nos combinaisons étaient toujours aussi solides, aussi inaltérables !
Les besoins variés de l'être sociable et indéfiniment perfectible^ l'activité j)ropre de la pensée, le développement et l'extension que procure à ces besoins, à cette activité, l'emploi constant et continuellement répété des signes du langage, entraînent luentôt l'individu hors du cercle trop étroit des perceptions, des images et des signes directement associés à leurs objets ; partant de ces éléments comme de points fixes, il les soumet à de nouvelles opérations, les élabore, les combine, les groupe, les sépare d'une infinité de manières. Qu'est-ce qui pourrait mettre des bornes à sa puissance ?
Il a le mouvement on lui-même, la matière dans les signes et il crée... ou plutôt il arrange, il forme le nouveau monde de ses idées avec les matériaux extraits du monde réel. En habitant l'un, il ne doit donc jamais oublier l'autre ; il doit y chercher et pouvoir toujours y retrouver le nombre, la qualité, la place des éléments qu'il en a tirés. Or, c'est la mémoire représentative qui peut seule fournir ces indications ; c'est d'elle que dépond la liberté de communication des deux mondes, et le passage qu'elle fournit est toujours d'autant plus prompt et plus assuré qu'elle a été plus fréquemment appelée à visiter et à vérifier en détail les parties du
DKS HAUITUDKS ACTIVES 2i7
compos»' idéal. <>ii (|uo ces pai-fics cllos-nir'im's sont moins altrivcs, moins dé^uiséps, plus rapprochées (Miliii (le leur orininr sciisihl»'.
Pour apprécier la nafunMlcs lonctions df la mémoire représentative, dans l'emploi do ces fermes ou r(.m])osés secondaires, pour juij;er de la facilité avec lacjuellc elle peut remplir ces lonctions et reconnaître les liahitudes quelle contracte par la répétition de ces divers exercices, il ne sera plus inutile d'examiner (ou du moins d'indiquer ici rapidement) quels sont, dans les principales classes de nos idées composées, les caractères particuliers qui les approprient davantage à la faculté dont nous parlons.
Ecartons d'abord de cette dénomination (Vidée tout ce qui se rapporte à l'exercice du sentiment, tout ce qui appartient à la fonction e.rcitative du signe; si ce dernier n'est pas un son vide, il ne pourra exprimer qu'un objet représentable, ou susceptible d'être ramené aux représentations claires des sens (par une chaîne plus ou moins longue d'opérations d'analyse, etc.).
1" Prenons pour premier exemple les ternies des notions morales, qui nous otIVent la double propriété sensitive, que nous avons indiquée dans le chapitre j)i-écédenl, et ropr/'scntative, dont nous nous occu})oiis maintenant.
Ces termes, comme on sait, embrassent sous eux des idées de ditl'érente espèce, qui admettent plusieurs sortes d'éléments composés eux-mêmes, etc. ; en sorte f[u'ilest toujours plus ou moins difficile de les ramener aux perceptions sinq)les et jirimitives des sens. (]ej)endant, comme le fonds réel et principal de ces idées ne peut jamais être tiré que des ])ercej)tions mêmes, combinées et transf(»rmées de diverses manières, il n'\ a
228 ŒUVfttS DE MAINE DE BIRAN
point de doute que la mémoire ne puisse contracter l'habitude de les représenter exactement à l'aide de leurs signes ; et avec d'autant plus de clarté, de promptitude et d'aisance, que les mêmes combinaisons auront été plus soigneusement exécutées, plus souvent répétées, et surtout que les exemples, qui en ont déterminé la formation, se seront plus fréquemment reproduits au dehors. Ces exemples, en effet, quoique composés d'un très grand nombre de circonstances, se circonscrivant alors dans un même tableau, deviennent l'objet d'un seul, ou de plusieurs actes rapidement successifs delà mémoire représentative.
C'est ainsi que nous nous représentons, avec la vitesse de la parole, ce qui compose, en général, le mat rr ici de différentes actions ou circonstances, que nous sommes accoutumés à rattacher à tel terme de morale (aussi n'est-il guère de rer/n.s ou de vices qui ne puissent être représentés par des images sensibles ; aussi la morale est-elle susceptible d'être mise en tableaux; et c'est ainsi peut-être qu'elle atteint le mieux son but). Mais les termes dont il s'agit ici ne sont pas seulement destinés à représenter le matériel des actions avec leurs circonstances perceptib/es, ils indiquent de plus des rapports de plusieurs genres, et la plupart de ces rapports sont de telle nature, qu'ils ne doivent et ne peuvent point être mesurés (comme tout ce qui porte, à plus juste titre, le nom de rapport), mais bien sentis] tel est, par exemple, le rapport d'un fils à son père, dans le mot parricide ; celui d'obligé à son bienfaiteur, dans le mot ingratitude, etc.
11 faut bien distinguer le tal)leau ou la représentation claire que se fait notre esprit des actions et des circonstances morales, liées à un signe, du sentiment dont
I>is HAUI lUDKS ACTIVKS ii'J
nous pouvons être afrectrs |iai' le i'ajt|i(l du signe, ou par la représentation du tableau. Os deux derniers actes, dépendant des habitudes de la mémoire ou de l'imairination, peuvent eu aecjuérir la constance et la iixité ; mais le sentiment est très sujet à varier dans chaque individu (et souvent dans le même en dillérents temps), selon les dispositions physiques, le tenipérar ment, le degré de développement moral, (jui se proportionne à celui d'une sensibilité plus ou moins exercée, enfin selon l'éducation première et l'expérience acquise des biens et des //lai/x de la vie, expérience qui peut seule faire concevoir ou partager ces biens et ces maux, et déterminer pour eux notre sympathie ou notre aversion. Quelquefois même (comme nous l'avons déjà vu) ce sentiment, ne se fondant sur aucune rej)résentation, aucune idée, s'attache uniquement au son articulé, qui tient d'une première habitude d'imitation le pouvoir de l'exciter. Enfin il est toujours possible de définir \/'(/ée : les analyses ou cond>inaisons antérieures, fré«|uemment répétées, peuvent faciliter a la pensée les moyens d'en retenir et d'en embrasser les nond)reux éléments ; mais le sentiment échappe, par sa nature même, à la puissance de ces moyens artificiels, qui lui sont étrangers, et ne sauraient pas plus le captiver que le faire naître.
Il en est du ùeat/ /norft/ atuiuw du heau phi/siijur I j ;
( I ) L'iniiij.Mnalion. loHJinirs itp[)iiycT sue l'Ii.iliitiulo, nous rroe <tos iiiodèlt's ou |)rototy|)L's du lipua moral roinini> du hi-au pfiy- .■<iguf (soyez, le iliap. 3 ili- la prcuiif>n' |)ai-li(>), rt nous apprenons «'•galerncnl h juger, par une lOtnparaison rapide avec ce modèle, de la l»on(é, de la régiilarilé et de la convonanee des ndions (]ni nous l'rappenl. Mais il [leiit y avoir iei deux modèles bien dilTérenls : l'un, qui correspond aux actions, aux caractères (jue nous avons lo pluscomruunément observés dans la sociél»'- où nous vivons,
011 peut apprendre à saisir et à juger l'ensemble d'un tableau, par une application prompte et facile des règles de l'art, dont on a l'habitude; mais on n'apprend point de même à en sentir vivement les beautés. Peut-être parviendrait -on à faire concevoir à un Asia-
détenninc les jugemeals liabitiiels portés sur la convenance ou la propriété des actes : ici le juge, larbitre intérieur de la conduite morale, la conscience, se conlond avec l'habitude et ne connaît souvent dautre règle que la mode, et c'est ainsi que les actions les plus condamnables en elles-mêmes passent en effet, dans une société corrompue, comme des modes, que chacun suit sans pudeur comme sans remords (').
L'autre modèle se forme, comme celui du beau physique idéal,
(') On s'accoutume à voir les méchants sans horreur comme on s'accoutume à voir les malheureux sans pitié.
L'habitude ou le spectacle fréciuent du mal, dit M'"e Condorcet, diminue indirectement le remords ei la crainte do s'y exposer. Nos sentiments sympathiques et naturels se flétrissent par l'habitude même d'y résister et par les percurbations continuelles qu'ils éprouvent dans un état social mal ordonné. Cet instinct moral que la nature a mis dans nos âmes disparait donc, et il se forme à la place des appétits factices et capricieux comme au physique. Alors la laideur du vice disparaît encore par la coutume parce qu'au moral, comme au physique, rien n'est beau ou bon que par comparaison et que le point d'où l'on part pour soulïrir'ou jouir, admirer ou blâmer est un des éléments essentiels de lintensité des sentiments que l'on éprouve. Les passions haineuses et irascibles sont si tristes par elles-mêmes et les sentiments bieuveillants sont si doux que la nature ou l'expérience première nous porterait à écarter les premiers et à cultiver ou rechercher les autres. Mais d'autres habitudes sociales ou artificielles nous font au contraire éprouver quelquefois une certaine jouissance dans les passions haineuses. Les préjugés d'éducation et quelquefois la raison même nous font un triste devoir de condamner et de haïr et un crime de la pitié, de l'indulgence, alors, si le premier sentiment de haine tst pénible et si une sorte d'instinct en écarte l'être bienveillant, la réllexion. le devoir et quelquefois la vengeance y font trouver une sorte de satisfaction, mais il faut bien distinguer ce qui appartient au premier mouvement de la nature de ce qui est le produit de la réllexion et des habitudes. (K.)
DES llAl!ITUI>i;s ACTIVKS i31
tiiiue. par cxeniplo, les i(l«''es réollos ([iie nous pouvons altaclicr aux Icvmc^ palrio/isnie, hoinu-ur, etc.; mais il sciait tout aussi diflicile de lui en inspirer les seiitinienls, tjue de lui fairtî parta.ner les goûts physitpies et sensuels appropriés à nos climats et aux premières lial)itudes de nos sens (1).
des impressions ou des exemples, toujours tin'-s, il est vrai, des ohjels <|ui nous environnent, mais ctioisis dans une nature moins imparfaite, et recueillis, fixés, exagérés ensuite par l'imagination, «lui se compose un tableau unique des beautés ou des vertus éparses dans le monde moral, comme ce peintre ancien (il sa Vénus, en réunissant les beautés éparses des filles de la Grèce. I^a représentation Iréquenle. la conlomplation assidue de cet archétvpe du beau moral, peut élever Ibomme au-dessus de lui-même, lui faire atteindie le plus haut degré de perfection dont il soit susceptible, imprimera sa sensibilité la direction lapins heureuse pour lui et pour ses semblables, lui faire une habitude îles alTeclions les plus douces, les plus bienveillantes, comme des sacrilices les plus grands et les plus généreux, lui créer enfin cette conscience épurée, (jui juge avec infaillibilité, ou plutôt qui sent, recherche et saisit, connue par instinct, tout ce (|u'il y a de bon, de beau et d'élevé dans notre nature morale. (<"..)
;1) Nous pourrions déduire de ce qui précède deux conséquences, qui sont en opposition avec les principes avancés par Locke (chap. G et siiiv. du livre 3 sur l'I-'utendemeut) : c'est (juc \^ les termes de modes mixtes ne sont point réellement archet i/iies, c'est-A-dire formés sans modèle et sans refile, comme dit ce philosophe. Il n'j a que les images fantastiques, dont nous avons parlé, qui puissent être ainsi désignés; toutes les idées de modes mixtes que les législateurs ou les moralistes peuvent se former, sont toujours des copies d'actions diverses qui les ont frap[>és, ou iju'ils conçoivent lomme possibles, (ra[)rès leurs expériences ou leurs habitudes : la seule différence qu'il v ail entre res idé-es, et celle où l'on reconnaît une règle, un modèle, c'est que re modèle permanent dans les substances, est fugitif dans les actions qui nous frappent au dehors simultanément, ou en diiré'rents temps, et ipie nous réunissons ensuite sous un signe. Vouloir imaginer arbitrairement des actions (pii ne seraient point dans l'aniiiogie des mœurs ou des habitudes de la société où l'on vit, c'est comme si l'on voulait imaginer la forme et la ligure des habitants de la
232 ŒUVRES DE MAINE DE lilRAN
Concluons que les termes des notions morales, que Locke a nommées modes-mixtes^ ont en général deux fonctions relatives, l'une aux habitudes de la mémoire représentative ; l'autre aux habitudes ou aux dispositions sensitives. Nous avons vu comment ces dernières peuvent se former (chapitre précédent) ; les autres ne sont que des perceptions ou des imaires, simultanément associées entre elles et à un signe ; cette association est d'autant plus difficile, et exige un nombrs de répétitions d'autant plus considérable, que les éléments du tableau sont plus nombreux, plus variés, plus hétérogènes, et surtout enfin plus fugitifs, puisqu'ils ne vont point se rallier à aucun modèle extérieur et fixe : ajoutons encore que le sentiment excité par le rappel du signe trouble et obscurcit souvent la netteté de représentation.
2° La mémoire représentative renq)lit encore les fonctions les plus importantes, les plus nécessaires dans la formation régulière comme dans le rappel des termes de nos diverses idées abstraites, générales, et complexes mixtes de tout ordre (1) ; et d'abord dans leur
lune ; ou ce serait iiiiitei' le peintre dont jtarle Horace : Hamano capiti cervicem pictor eqiiinam, etc.
2o S'il est vrai que les rapports moraux sont sentis et jamais mesurés ; que les modes variables de notre sensibilité entrent toujours comme termes de rapport dans les jugements que nous portons sur le mérite dos actions, il s'ensuit bien évidemment qu'il n'v a point de démonstration possible en morale, du uioins dans le vrai sens que nous attachons au mot démontrer; il {)eut y avoir seulement description, énumération complète de toutes les idées d'actions, ou de circonstances pcrce()tibles, que l'on ai'énnies sous un tel mot. (C.)
(I) J'aime à reconnaître ici les obligations que j'ai à l'ouvrage sur les Sir/nes, du Cit. Degérando. La théorie lumineuse que nous a donné cet auteur estimable, sur la formation des idées abstraites
DKS HAltll i;i)KS ACTIVE'^ i.J3
formation, c'est cllr <|in l'oiiniit. riiiiloniit'iiiciif ;i ses hahitudos ac(|uises, les silènes et 1rs images, on idrfs sensibles éléniontaires, dosobjcfs poniis siiiiiillaii»iiMiit ou en (lillV'rents temps : riiidividii (((iitcmplf alors, dans CCS copies rapprocliccs, ce (pi'il n'avait point apci'(;u dans I(^s modèles; il établit dans son monde idéal un oidrc, (pii, transporté d<' nouveau au monde extérieni-, en étend, en facilite sinirulièrement la connaissance, (l'est ainsi (piil distribue ou range ses idées à côté les unes des autres, selon leurs diverses analogies, ou en abstrait les propriétés commune.s, forme de nouveaux groupes repr(''sentatifs de ces propriétés ; donne à c'naque groujjc un si,i:ne particulier, (pii devient ainsi le titre commun d'un plus ou moins grand nond)re d'individus, et les détermine à venir se ranger sous ces étiquettes de (jenre,c]c classe. (Yrspi-ce, etc., comme dans autant de cases où il est toujours facile de les retrouver.
Les tennes formés de cette manière, sur les rappoi-ts de la mémoire, sont encore confiés h son dépôt; c'est elle seule qui peut les représenter exactement, avec la valeur réelle qui leur a été donnée ; son intervention habituelle, sa fidélité, peuvent seules prévenir les erreurs, les illusions et les habitudes opiniAtres, qui se rattachent si souvent à l'emploi vague et mécanique de pareils termes... Mais abrégeons des détails (pii nous éloigneraient troj) de notre but; ])renon^ an linsar<l le
cl coiiiplexcs lie (lifTôrcnls oi-di-cs, sur la dislinrlinn «le leiu's <iiialitôs on propriétés diverses, sur les formes de nos jiigenienls abstraits, etc., m'a été très utile dansoetic dernière jtartie de mon Iravail. En lui rendant ici ce <|ui lui apiiartient. je remplis un devoir: en lui expriuiaul ma n'ionnaissance, J'oln-is au sentiment. ('• )
234 ŒUVRES DE MAINE DK UIRAX
signe d'une idée abstraite ou complexe, d'un ordre quelconque ; s'il n'est pas un son vide de sens, ou une simple habitude de l'oreille, quelle pourra être sa fonction, sinon de r«/j/;e/er un certain nombre déterminé de qualités sensibles, que la faible vue de notre intelligence, ne pouvant embrasser à la fois, saisira, ou percevra en détail, dans les signes ou idées intermédiaires qui se sont groupés pour former cette combinaison élevée, ou bien de nous retracer, et de nous déterminer à parcourir de nouveau, dans un ordre inverse, la suite d'opérations, de comparaisons, que nous exécutâmes sur les rej)résentations directes des sens ou de la mémoire, avant de parvenir au terme abstrait dont il s'agit?... dans tous les cas, rappeler un faisceau, ou une série d'images, par les signes associés qui les lixent ou les circonscrivent ; exercer la mémoire représentative.
Lorsque Findividu a fait lui-même ses idées, exécuté d'abord, avec les soins et l'attention nécessaires, puis fréquemment répété de la même manière, les opérations qu'elles supposent; lorsque enfin il a solidement attaché au premier anneau sensible le fil qui doit le diriger, il peut s'élancer hardiment dans les régions éthérées du monde abstrait ; sa mémoire tidèle le ramènera au point de départ, avec toute l'assurance et la rapidité de ses heureuses habitudes... Hors de ces conditions, c'est le vide, le vague de l'espace imaginaire, c'est le néant.
3" Ce qui rend les fonctions de la mémoire représentative si difficiles, si incertaines et si souvent nulles dans les opérations qui ont pour objet de former ou de résoudre les termes abstraits ou complexes mixtes, c'est surtout riiétérogénéité qui règne entre les éléments
DES HAUITUDKS ACl'IVKS i35
coiiihiiH's OU ;"i (•(»iMl)iii<'r,i'iihc les idrt-s ou losciualitrs scnsihlt'S, priuiitivi'UK'iit sépaiV-cs ou aljstraitos do diverses peire})tious comparées, puis iM'uuies sous uu seul sit;ue. Paiini ces (jualités, s'il eu est (\m corresjKiudeut à des uiodilicatious puieuieut allectives, elles serout irrepréseutahles, ot apporteront nécessairement leur iudéterminatiou dans les composés artilicicls dont elles font partie. En les supposant dailleurs appropriées aux facultés perceptive et représentative, elles ne le sont pas toutes également, et ne con»portent point la même distinction ; enfin, quoiqu'il y ait une sorte d'affinité naturelle entre nos pcrccplions proprement dites, on ne saurait douter néanmoins (ju'il ne faille plus de temps et d'habitude pour associer les impressions qui aj)partiennent à des sens séparés, que celles qui s'adressent ensemble au même organe (1).
Mais s'il est un système d'idées qui prenne son origine dans une seule classe d'impressions, ou encore dans une môme perception fondamentale, éminemment et toujours également distincte; si cette perception ne fait que se transformer, se répéter, s'ajoutera elle-même pour produire une variété intinie de modes et de combinaisons ; si l'analogie et l'identité réelles qui existent entre ces modes et ces combinaisons déterminent, dans les signes conventionnels qui les expriment, une analogie et une identité telles que les opérations, (pii ont fixé la valeur des premiers termes, ne fassent ensuite
(I) r/esl ce i|iie l'on voit par l'cxeiiiftlc des enfanls qui apprennenl h lire, suivant la niélliode de Sicard ; ils assoi-ient, avor bien jtlus de faoililé, les caraclères lisibles avec la peinlure de l'objet, • luavec les sons articulés; cette dernière association est utilement préparée par la iircmicre, «lui lui sert dintcrni.'iliaire et abrège le travail. (<••)
236 ŒUVRES DE MAINE DE lUKAX
que se répéter suivant des lois constantes, pour produire les combinaisons les plus élevées, en sorte que l'on puisse toujours remonter et descendre avec une égale facilité, et parle même fil continu, de rorigine au sommet, du sommet à l'origine; enfin, si cette précieuse analogie se ligure, se dessine à l'œil d'une manière permanente, et frappe l'ouïe par une suite de désinences périodiquement égales, etc., nous trouverons dans ces conditions autant de mobiles appropriés à l'exercice et aux habitudes de la mémoire représentative.
A. Nos idées de modes simples ont leur source commune dans la motilité ou dans l'impression de résistance, base fonclamentalo de toute perception, de toute idée. Cette impression première, qui communique en partie à toutes les autres sa distinction et sa fixité, s'obscurcit elle-même en se combinant ; mais si nous pouvons parvenir à l'isoler, k la dégager de tout mélange, elle recouvre sa clarté et se présente sans nuage à l'entendement qui la saisit et la contemple (1).
(i) Ce flegi'é d'absiraclion, qui nous présenleraiL ainsi la résistance, dégagée de loule qualité, de tout accessoire sensible, nous est toujours d'aulanl plus pénible, qu'il lutlo conire loutes ces habiludos des sens et ces associations simulliuiéos, dont nous avons étudié les lois dans les premiers chapitres de (;e mémoire. Laveugle géomélre est bien plus rapproché que nous de ce liegré d'absiraclion ; aussi se dirige I il par la force et la netteié de ses conceptions, dans tout ce qui a rapport à la quantité : plus nous examinons de qualités ou de propriétés à la l'ois dans un objet, plus notre connaissance est confuse ('). (C )
(') Le nombre considéré en général et hors desobjetsesl l'idée la plus abstraite, la plus métaphysique que les hommes puissent se laire; aussin'esl-il pasprobahie queleslangiiesdcs peuples sauvages expriment des nombres séparés ; tout au plus peuvent-ils faire varier les terminaisons pour distinguer la pluralité ou la dualité,
DKS IIAItl riliKS A< ilVKS iM
l.a résistaïu-o se iM'|K'tc, se rcpicKltiil sans cosse dans tout ce (juc nous palpons, et uiènic, (pi(>i(jue plus obscurément, dans ce (jiic nous voyons, dans tous les pas, tous les mouvements (pie nous faisons hoi's (\r nous. Si nous t'cartoMN toute .uitii' pioprii'-lc sensiltlc, puni- ne considérer les corps <pie comme résistants ou capables de résister à notre etloit, ils ne sentnt plus (jne des unités îno/iér/i/uC'< ci 1 idée de l'unit»' ne piend-elle j»as en ellet son oriiiine dans une impression on le souvenir d une impression inrlivisible de résistance \' ). Donnons un siiine à l'unité ainsi conçue. Ce signe acquiert tout de suite la j)lus lirande généralité, puisqu'il s'applique à tout ce (]ui résiste séparément, ou qui est *//< ; et cependant il conserve sa clarté, sa détermination parfaite.
Happrochons mainteii.int ou considérons à la fois dans doux ol)jets, u/i et un, ou 1 et 1, et exprimons cette collection par un nouveau signe doux ou 2; rapprochons encore un autre itn, et désignons par l'articulation ou le caractère f/ois ou 3, la collection de 2 -h 1 ... ainsi de suite jusqu'à cinq ou six.
La simplicité du rapport que nous cijusidérons nous permet d'emljrassor ou de nous i'oprésenter simultanément tous ces ///*.s ; nos premiers signes seront donc repiésentatifs ; mais ils cesseront de l'être dès que nous leur ferons exprimer des collections supérieui'os.
ou le trois dans lo concrel. .Mnsi il est |)rol)al>lo (jne co mol si composé, (|iii, suivant l.a Condaminc, oxprimail trois dans la langue de ces sauvages de r.Vmi-rique «'-tait un nom do nombre concret, comme <|ui dirait trois cailloux, etc. l>es (Irecs cl les Latins n'ont cxpriuié les ra[)[)orls les plus abstraits comme <ff. fuir. etc. et les nombres i|u'cn variant les terminaisons, il a fallu un plus haut degré d'abslraclioii |iour considérer ces rapports séparément. (K.)
Que faisons-nous alors ? nous arrêtant au dernier signe représentatif, nous confondons, ou supposons confondues en une seule, les unités qu'il exprime.
Nous avançons ainsi, en répétant les mêmes opérations, nous arrêtant toujours au nombre où la représentation cesse, pour en faire l'unité d'un ordre supérieur, qui sera notée par un signe indicatifde cet ordre, et analogue à celui de l'unité simple, etc. ; c'est ainsi que .nous pouvons atteindre les combinaisons les plus élevées, sans perdre de vue la lumière directe qui nous éclairait dans les premières.
Les signes qui représentent chaque collection d'unités sont généraux comme celui de l'unité première ; ils n'expriment que la répétition d'une même propriété simple, qui se retrouve partout, dans tous les objets qui s'offrent aux sens, comme distincts et séparés, quelles que soient d'ailleurs leur nature, leur dissemblance. Nous aurons donc à chaque instant l'occasion de répéter et d'appliquer les noms des nombres, et à force de les appliquer à tout, nous ne les appliquerons plus à rien ; ils se détacheront d'eux-mêmes des objets résistants, sul)sisteront isolément dans la mémoire. C'est alors que les signes, ayant passé du concret à l'abstrait, cessent vraiment d'être représentatifs ; tout roule sur le matériel des caractères qui s'adressent à l'œil ou à l'oreille. L'analogie parfaite que la nature du sujet a permis d'établir entre ces caractères et leurs diverses combinaisons, cette répétition continuelle d'un petit nombre de termes, ce cercle uniforme d'opérations et de formules, sont bientôt appropriés à la mémoire mécanique. Cette faculté peut diriger alors les calculs avec l'assurance, la rapidité et l'automatisme de ses habitudes'; et si l'on n'y prend garde, elle
DKS HAIHTUUKS ACTIVKS iV.i
tend à obscurcir loriginc des prcinièros idées de nombres, à cacher le vrai roiideiiieiit des opérations, à luiner eiiliii toute faculté de réllexion... (loniiuent le calculateur routinier pourrait-il en ell'et souproiuiei- (iuel(|ue mystère <lans ces o[)érations, qu'il prati([ue en aveuL;le et avec tant de facilité ? (le n'est pas à lui, ce n'est même pas toujours au mathématicien préoccupé des résultats, et peut-être aussi aveuglé en partie par l'habitude, qu'il est réservé de conuaitre les linesses de la langue du calcul, de percer jusqu'à ses racines, et de dévoiler la métaphysique, profonde par sa sinijdicité même, qui a présidé à sa construction.
Telssontles avantages iubérents à la nature des idées de modes simples, mais aussi les inconvénients qui peuvent résulter de l'usage habituel de leurs termes : ces idées sont les plus claires, les mieux appropriées à notre faculté représentative, les plus susceptibles d'une exacte détermination ; mais, parce que leur objet est abstrait, l'idée se confond bientôt avec le signe (et l'habitude même tend à les identifier plus complètement) : puisque tout se rapporte aux signes, la niémoire mécaniqjie y trouvera souvent un aliment ; et comme l'analogie qui règne entre eux ramène fréquemment les mêmes opérations, que les formules apprises ou retenues d'avance s'appliquent à peu près de même à tous les cas, l'emploi continuel des mêmes procédés, des mêmes formules, pouvant dégénérer en une sorte d'automatisme, n'exercera plus l'activité de la pensée, et laissera lan,i:uir on perdre ses forces (l).
(t) Que sera-ce, si l'on a appris lessif,'nos abstraits des nombres comme ceux des objets n'-els, ol pratiqu*'- lonpicmps par routine les 0(»érations de l'arithmélifiue, sans avoir nii-mc une idée nette des premiers prin<Mpos sur b'snuels se l'onde la numération ? La
240 ŒUVRES DE MAIXE DE HIRAX
B. De toutes nos idées de modes simples, celles qui se rapportent à Y étendue ou aux propriétés uniformes de ce plan solide, que nous mesurons sans cesse par notre mouvement progressif, sont toujours les plus clairement circonscrites dans notre mémoire, les plus dociles à la représentation, les moins sujettes à s'obscurcir dans le vague des signes ou le mécanisme des opérations dont elles font ro])j('t.
Los idées de nombre, de temps, ne s'acquièrent que par abstraction. Toute la lumière et la réalité qu'elles peuvent conserver dans notre pensée, dépendent des signes qui les expriment. L'idée d'étendue ne suppose que notre mouvement, et en est inséparable. Sans signes numériques, il n'y a que des unités simples ou des impressions qui se succèdent irrégulièrement et sans uniformité : sans signes artificiels, il y a encore une étendue mesurée figurée, représentabie au sens et au souvenir par des points de division lîxes, des marques, des notes prises et conservées dans la nature même.
Les divisions et classifications numériques ne sont rien, sans l'oijération (jui rappelle la valeur conventionnelle des ternies qui les exj)rinient. Les divisions de la durée n'ont rien de fixe bors (lel'élendue; maiscelles de l'étendue môme sont actuelles, permanentes : elles frappent le sens et se vérifient toujours exactement, par le concours des deux principaux organes de la perception auxquels elles s'adressent, du tact et de la
science du ealciil s"ii|iprcn(ira ensiiilc avec d'autant plus île dinirulté et d'incxaclilude, <iuo la mémoire mécanique se sera emparée d'avance des termes numériques el de leurs premières combinaisons : les preuves en sont journalières, et viennent à l'appui de nos principes. (C.)
iiKs HAiirni»i;s aitives 241
\ 110 (1 . Si l'nii (oiiiparr les idt-cs .ihslr.iilcs des
(l) Supposons It'Ire inoleiir |)ai-roiiraiil l'élcndiie soliili', cl v laissanl rciiiprciiile de ses pas; qu'aii premier mouvement (pi'il l'ail, i^ la première impression de résistance tpi'il éprouve, il arliiiile ou noie un: an second mouvemenl. deiia:. etc.. le dernier lermc exprimera, dans la sounne des mouvements et des pas •juil a laits, les parties de l'esftace lihre ijuil a traversées, comme celles de létendue solide où il a empreint ses pas. et de plus le nombre d'impressions distinctes de résistance (ou d'elTorI) (|ui se sont succédé depuis qu'il a commencé de se mouvoir : il a donc, dans ses signes, t-'ois expressions qui sont étroitement unies entre files, et dont le mouvement perçu est le module comnmn. L'individu [lourra s'arrêter à l'une de ces expressions, en Taisant abstraction des autres: mais, s'il veut considérer les rapiporls des parties de l'espace ou de la durée, ce ne peut être que dans les signes tpii servent de point d'appui aux souvenirs confus de ses mouvements: il n'y a, liors de ces signes, aucune prise pour la perception, aucun moyen de division possible ; l'étendue solide lui oITre seule, dans les traces ou les distances égales de ses pas, des divisions permanentes, qui sont les signes sensibles et naturels des mouvements qu'il a laits, des imjjressions qui se sont succédé, ou «les parties de la durée comme de celles de l'espace libre traversé. La perception ou ridée d'étendue solide, étant immédiatement connue par notre propre mouvement, fournit donc des signes sensibles à toutes les idées de modes simples, et a sur elles la supériorité <ie détermination et de clarté, que ces dernières ont sur nos autres idées mixtes ('). ((1.)
(') L'activité de l'esprit bumaiu ne se montre aussi clairement dans aucune autre brandie de nos connaissances que ces combinaisons infinies des modes intelligibles de l'étendue (pic la pensée peut créer et construire. Les Cartésiens ont cru que les arcliétypes •le nos idées mathématiques étaient innées ou tirés du sein de la divinité même. L bomme, disent-ils, n'est pas la cause de l'universalité, de l'éternité, de la nécessité des tbéorèmes de géométrie. Ce n'est point parce ipie je le vinuc qu'un triangle a deux de ses côtés [»lus grands (pie le troisième, (pie son aire est le produit de la moitié de sa base par sa hauteur, etc. .le ne suis point le créateur de ces vérités éternelles, etc. L'idée du triangle étant con(;ue d'après l'expérience, les rapports de ses parties en sont une suite nécessaire. Si nous créons les idées, nous créons les rapports qui s'en déduisent. Il n'en est |ias de mi'-me riour les vérités phvsi(pies, absolues. (K.)
.M. UK H. II. — Itt
242 ŒUVRES DE MAINE DE LilRAK
autres modes simples aux abstractions sensibles de l'étendue figurée, on verra combien ces dernières sont supérieurement appropriées à l'exercice de la mémoire représentative, et faites pour développer ses meilleures habitudes.
En séparant l'étendue des autres qualités du corps, on la dessine, on la représente à l'œil ; en contemplant ces images, nous ne sortons point du monde sensible ; il semble, au contraire, qu'on n'ait fait qu'écarter le voile qui offusquait le regard, pour lui faciliter une perception plus distincte ? (1 )
[.es rapports des figures peuvent être saisis et perçus assez exactement par la vue seule, et en s'exerçant à ces comparaisons, le sens acquiert plus de justesse et de précision et la pensée plus de rectitude.
C'est toujours sur les perceptions ouïes idées mêmes qu'il s'agit d'opérer, et non point seulement sur les signes. Il n'y a pas là de formules toutes préparées, de termes évalués à l'avance ; tout ce qui est démontré, conçu, ne peut l'être que sur une représentation actuelle du sens, ou de la mémoire, et tout dépend de l'exactitude, de la fidélité de cette représentation, qui acquerra, sans doute, plus de promptitude et de facilité, par une répétition fréquente, mais que l'habitude ne saurait transfor.iier en un pur mécanisme.
(I) 1] y a encore ici des précaiiUons ù prendre pour passer du concret à l'abstrait. I. 'étendue et ses modifications considérées dans la nature ou sur la terre sont aux lignes tracées sur le papier ce que les nombres concrets sont aux nombres abstraits. Le carré champ ou jardin est une idée concrète sensible, le carré linéaire est une idée abstraite. Il faudra donc avant tout mesurer les terrains et ne se servir des figures sur le papier que comme moyens ou signes représentatifs; c'est ainsi (pfcn a commencé (Voyez les cléments de géométrie de Clairaut). (E.)
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Les iKHiis iiiriiics, associés aux limircs. ;iii\ iiioililicaliciiis (li\(M'scs(lc l'étciuliip, sri'Nciit ;i (Idinicr mi('i»i-iso iitilr. lin ,n>|)iii iWM'cssaii'c à la iiiriiioiiT irpirscntative. Ici If siuiic cl ri(l('M> sont si bien l'aifs liiii pour l'aiitro, (lu'uiic lois unis ils ne [xîuveut plus se si'jiarcr, leur (•()iTcs|)oii(laiicc niiitucllc ost toujoui's piT)iiipt(3, exacte, infaiHihlc. l-a siinplicitc et la symétrie des liiiui'cs frappent la \ ue aussi distinctement (pie le sdii rra[>j»e louïe ; ces perceptions, également claires, deviendront également persistantes : aussi voit-on les plus jeunes enfants apprendre très aisément à retenir et à appli- ([uer les noms des ligures simples de la géométrie. [{app<dlent-ils ensuite le nom, on s'assure tout de suite s'ils ont l'idée, en leur faisant tracer son ohjel, avantage inestinuiMe et particulier à ce système d'idées. Heureux les enfants qui auraient le premier fond de leur mémoire garni de mots, dont ils pourraient aussi figurer ou dessiner les rej)résentations ! . . . Dans des cerveaux ({uune première habitude aurait disposés de cette manière, les signes tendraient ensuite d'eux-mêmes à se rejoindre aux idées, comme les idées aux signes, les termes vagues ou vides ne trouveraient point de place pour s'y loger, et en seraient rejetés comme des matériaux hétérogènes.
II. En i)arcourant les principales classes de nos idées, nous avons donc rencontré celles qui sont les plus piopres à faire naître et à développer les habitudes de la mémoire représentative, à devenir, pour ainsi dire, le lait nourricier de rintclligcnce. (let objet est si important, que je deuiande la permission d'y insister encore quchpies instants. Je ne crois point d'ailleurs m'éloigner de la question ni du but des philosophes ipii l'ont proposée; et à quoi doil nous conduire en deinier
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résultat la connaissance de nos habitudes, si ce n'est aux moyens d'en former de bonnes ?
Puisque l'intelligence est tout entière dans la faculté de représentation, c'est vers le développement de cette faculté que doit être entièrement dirigée l'éducation première; il s'agit de faire une habitude, un besoin premier de son exercice.
En proscrivant avec le plus grand soin, tous signes, ou fornmles, et pratiques de récitation mécanique (comme tout ce qui pourrait donner à la sensibilité une impulsion précoce et dangereuse (1), porter, en quel-
(I) l^étiide des langues anciennes dont on s'occupait d'abord exclusivement dans les collèges, et la manière surtout dont on s'y prenait pour apprendre ces langues, étaient bien propres à Caire une babitude de cette espèce de mécanisme dont nous avons parlé (cbap. I!). Après le rudiment, c'était la mjtbologie. puis les poètes (ju'on faisait expliquer, apprendre par cœur, réciter .. Des poètes tels que Virgile, par exemple, entre les mains des enfants de huit ou neuf ans! comment concevraient-ils ijuelque chose à ces figures, ces ellipses, ces inversions ? quel sens peuvent avoir pour eux ces expressions si fines, si délicates ou profondes du sentiment? et si elles en avaient un. si leur imagination séduite par le merveilleux de la fable et de l'épopée, commençait à prendre l'essor avant la naissance du jugement qui doit la régler ; si la ?némoire sensit?ve enfin se transformait en habitude, ce serait bien pire encore (Voj. le chapitre 111) .Malgré le respect que j'ai pour Condillac, je ne saurais croire que la lecture habituelle d'un poète tel que Hacine, faite par un enfant de huit ans (c'était l'âge du prince de Parme son élève), piU avoir les bons effets qu'il en attendait, et elle pouvait en produire de très funestes. J'observerai encore à celte occasion que le cours de lilléralure devrait être le dernier dans l'enseignement gradué des écoles centrales; on ne devrait au moins y pai'venir «{u'après avoir suivi le cours d'idéologie et de grammaire générale, et on serait conduit â ce dernier par l'étude préliminaire de rarithmélique et de la géométrie élémentaire, il serait même à souhaiter, que le professeur d'idéologie fût chargé de diriger ce cours, ou qu'il s'entendit au moins toujours avec celui (jui le ferait : puisque c'est de la langue et des méthodes du calcul (|M'il doit
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(jiio soi-tc. (Ijiiis I'di'-.iih' (Ir l.i |iciis<''c mi principe vicieux d'il ri/ (1/ ion, l'a» roiitmiieraii vairuc, au uiystèr»', aux fantùmcs de toute espèce, etc.), la première éducation se trouverait naUiiM'lleMient circonscrite dans l'enceinte des idées simples, claires, déterminées, ou toujours susceptildes de la plus exacte détermination (1). L'étude de l'arithmétique, de la géométrie élémentaire, jointe à la pratique constante du dessin fqui doit être la première lanj;ue écrite), fournirait la base fondamentale de tout l'édifice des connaissances subséquentes ; mais il y aurait encore des précautions à prendre pour asseoir cette base ; ce n'est pas tout d'être fixé sur la (jualité des matériaux, il faut, de j)lus, savoir les disposer convenablement entre eux.
Je voudrais, par exemple (et pour les causes précédemment énoncées), que les premières notions de géométrie précédassent la connaissance et la pratitjue de nos signes ou des méthodes ordinaires de calcul ; les idées même des nombres pourraient être représentatif res (en prenant, par exenqdc, une ligne pour unité, la divisant en parties égales, l'ajoutant à elle-même, etc.). La numération conçue, on ne s'arrêterait pas longtemps aux opérations sur les signes, crainte qu'elles ne
lui-mùine tirer ensuite les oxem[)les les |iliis propiTs à r-ilaircir ou à confiniin- la throrie des idées, ilu raisonnement el du langage. (C.)
(i) (fPomftrid instruit ctiam qiios siln non cxercet ; in ijenmetria jtnrtetn fatentur esse uti/em teneris d-tatilius ; af/itari nanique animns (tt<iuf ociti ingénia, et celeritatem perrijiiendi ventre inde, concédant, sed prndesse eam non ut vœterds artcs, cum prœcpptfP sunt, sed cum disratur, existimant.
Ouinlili.-n. hist. Lil», 1, ia[). 18.
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proportions se démontrerait sur les iigures mêmes, selon la méthode d'Euclide (1), qui pourrait être de beaucoup abrégée et simplifiée. En un mot, tout ce qui pourrait être démontré dans les perceptions ou les idées, le serait toujours de cette manière. On ne passerait de la représentation du sens, au signe de la mémoire, du concret à l'abstrait, qu'avec lenteur et circonspection, et le signe, devenu abstrait, serait encore souvent traduit et ramené au sensible, d'où il a tiré son origine.
Ce ne serait qu'après avoir mis ainsi à des épreuves continuelles la faculté représentative, après s'être bien' assuré de son exercice, que l'on pourrait recourir, sans danger et avec succès, aux procédés cxpéditifs et faciles de nos méthodes de calcul. Ainsi les progrès de l'individu suivraient à peu près le même ordre que ceux de l'espèce savante ; la jeune intelligence étendrait tous les jours ses forces en les exeri^ant, et, quand elle viendrait à l'usage des leviers, on reconnaîtrait, à la manière dont elle saurait s'en servir, sa vigueur propre et naturelle.
Dans les démonstrations géométriques (dont on graduerait la longueur et les difiicultés selon l'extension de la force pensante), je voudrais encore que l'élève, au lieu d'avoir toujours la figure sous les yeux, contractât l'habitude d'en percevoir les rapports dans le tableau conservé et retracé par sa mémoire. Il serait facile de juger (à la manière dont il s'exprimerait en démontrant) du degré de netteté et d'exactitude de ses représentations. C'est ainsi, et non pas seulement avec des mots, que l'on cultive la véritable mémoire.
(1) Voyez les Eléments d'Euclide, liv. 5 et suivants. (D.)
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Le nirine ol)j«'t serait r«Mii[)li \t<w la j»ia(i(jii»' <lii dessin, si l'on excisait Trlèv»' à rcharri- <»u a copier de //''te les modèles (jui l'auraient frappé dans la nature, il se ferait ainsi une liajjitutle de regarder plus attentivement, })()ur mieux retenir et mirnix imiter; ainsi la perception et la mémoire se soufiemlraient et s'alimenteraient l'une par lantre.
l'Jnlin, (|ucl que lût le système d idées dont on s'occuperait dans la suite, l'élève t/e la raison serait assujetti à retenir et à rendre toujours un c(jmpte précis et fidèle des idées même, de leur enchaînement, de leur ordre de filiation, sans jamais s'asservir aux expressions employées par les maîtres ou les auteurs, en écartant les récitations purement mécani(ju(>s avec autaid de soin qu'une métliode jiédantesqiir en met oi-dinairement à les multi[)lier.
Je demande grâce pour cette digression, si c'en est une, en faveur du motif (jui l'a suggérée. Mais, avant de rentrer dans les bornes précises de mon sujet, je prie (ju'il me soit permis de faire encore quelques réflexions sur les rapports que peut avoir l'usage dune langue particulière avec les iiahitudes de la mémoire représentative (i).