CHAPITRE V
COMMENT LES HABITUDES DU LANGAGE OU LA REPETITION FRÉQUENTE DES MÊMES TERMES, FONDENT D'ABORD NOS JUGEMENTS D' << EXISTENCE RÉELLE .>. ET TRANSFOR- MENT ENSUITE CEUX QUE NOUS POUVONS PORTER SUR LES RAPPORTS DE NOS TERMES OU DE NOS IDÉES.
Toutes les impressions contemporaines, tous les mouvements qui se sont constamment répétés ensemble, s'unissent si étroitement et contractent une telle adhérence, qu'ils ne peuvent plus s'isoler, mais s'appellent sans cesse, se remplacent, et souvent se confondent au regard de la pensée. La même loi d'association, le même pouvoir de l'habitude qui nous crée d'abord des signes naturels (voyez les chapitres II et III, première section), et puis nous en dérobe les foncticms, dirige et modifie de la même manière l'emploi des signes artificiels du langage.
I. Ces derniers signes ne sont (jue des mouvements ou des caractères institués par nous, et surajoutés à nos impressions, pour mieux les distinguer, et surtout les approprier au rappel {\ oyez le cba2)itre premier de cette section). Mais lorsqu'une longue et ancienne habitude a cimenté le lien, et incrusté, pour ainsi dire, l'étiquette dans l'objet qu'elle était destinée simplement <à noter, l'articulation ou le rappel du mot, la perception de
DKS HAIUTUDES AlTIVKS
rohjrl OU r.l|)J);irili<)li de rim;i,i:r. s('\o(j||cilt 1rs iiiM.'S
les aiitics si iiir.iillil)lciii<-iit, «•! avrc iiii«> telle i-a|(i«litr, ils Sitiil si Iticn riivclopjH's dans le iiièiiie acte siimiltaiK' (le la t'oi'cc iiioti'icc, (ju'ils [taraissent s'idontilicr dans \r iiiriiK» sujet et participera la iuènie^'\.sy'/<r<'.
(;"<>st ainsi que des signes de convention sendilent av(»ii' le plus souvent, avec les objets ou les idées cpiils exprinient, ce même rapport iV inhérence qui nous fait juger la couleur dans l'étendue, et les modifications tactiles dans le corps résistant. C'est ainsi que cette syllabe fer, par exemple, parait à l'homme irrélléclii aussi inhérente au métal que la solidité, la couh'ur terne, et autres propriétés dont ce mot exprime la collection ; et ({u'enlin, comme l'a observé Locke, celui (jui dit : Cela est du fer, croit exprimer quehjue chose de plus qu'un nom, et désigner peut-être la nature intime de cette substance.
Si ce jugement illusoire, qui se fonde tout entier sur une ancienne habitude, peut identifier ainsi des signes arbitraires avec la nature des objets ou des impressions mêmes, qui ont un soutien dans la résistance, comment ne tendrait-il pas à confondre entièrement les idées abstraites et archétypes avec les termes qui leur servent en effet de support uni(jue dans la mémoire ? C'est ici que, d'un côté, les signes prêtent aux idées une sorte de réalité matérielle, et que, de l'autre, les idées considérées comme des entités réelles, communicjuent à leur t(mr un pouvoir magique à ces tei'mes conventionnels, dont elles sont inséparables. C'est ainsi ([ue l'individu pourra rappeler des mots, et croire recevoir des idées, comme parinsj)iralion, opérer sur des signes à vicie, et croire exprimer «les véiités ét«M'nelIes : c'est ainsi «pie l'on parviendra à oublier, à nie<onnaiti'e
l'origine commune des signes et des idées ; que, fondus ensemble et masqués l'un par l'autre, le fantôme et son ferme paraîtront également infusés dans nos âmes, ou descendre tout formés du sein de la Divinité.
Cette illusion ou ce préjugé, qui nous entraine à réaliser hors de nous tout ce qui se trouve revêtu d'un signe dans notre mémoire, tient à la fois à une habitude profonde de nos jugements, aux premières associations de notre langage, et à ces formes usuelles que nous ne cessons d'employer, et dont la familiarité même nous cache les motifs.
Nos premiers signes (utiles et réels) n'ont été d'abord que de simples dénominations attachées aux objets sensibles ou directement représentables. Lorsque ensuite les progrès de nos facultés ont étendu les fonctions de ces signes, jusqu'à exjorimer ce qu'on appelle des vues de V esprit, fixer des résultats d'opérations, des notions abstraites ou complexes de tout genre, etc., le premier pli était formé, Fiinagination avait contracté l'habitude de vibrer en quelque sorte sous la force puisante des sons articulés ; elle tendra donc encore à se les approprier. Longtemps encore, et peut être toujours, cette faculté mobile viendra altérer les conceptions pures de l'entendement, et répondra, par quelque représentation plus ou moins vague, aux termes écrits ou parlés qui les sensibilisent à l'œil ou à l'ouïe. C'est ainsi (jue les signes des idées les plus archétypes, les noms des substances spirituelles, des puissances invisibles, vont toujours se rallier dans le cerveau des enfants, des ignorants (et quelquefois même des savants), à quehpie modèle sensible, à quelque image plus ou moins matérielle ; c'est ainsi encore que nous
in> H Anrri'DKs activks 255
attachons involoiilaiiciiH'iil mic physioiioinic ;i la jx-rsoiine ou à rol)j<'l iinitiimi, donl nous cntciKlons prononcer 1rs noms.
Mais, en vertu de la même habitude pi-emièi'e ^ou, si l'on veut, de notre manièi'e naturelle de p(M'cevoir),nul objet ne peut se repiêsenter avec quehjue clartr ou quehjue force à riinauination, sans être mis ou supposé actuellement en relief hors du nmi. (pu !<• cKnti'mple dans quelque partie de lespaec ou du temps plus ou moins reculée, avancée, rétrécie, etc. De là, un premier motif suffisant pour fonder le juiiement d'existence réelle, (pii s'accréditera ensuite par la répétition des mêmes signes, comme nous allons le voir bientôt.
Que l'on détache, par exemple, de plusieurs o])jets individuels comparés entre eux, un certain nond)re de propriétés ou de qualités sensibles, pour en former le type commun dune espèce, d'un genre, etc., le nouveau composé artiticiel n'a plus aucun modèle réel, aucun siibsiratum dans la natui'e : il n'a de soutien que dans le signe qui donne une prise cala pensée, et souvent un mol)ile à l'imagination. Dès que cette faculté s'enq)are"'du terme abstrait, elle le transforme de nouveau, h' ramène au sensible, lui crée un «lutre suhstrnlum, (|u elle place hors du monde visible, dans ces régions des essences, des formes substantielles, etc., où les fantômes tiennent lieu de réalité, f.es haliitudes du langage, (l'accord avec l'imagination cpii lésa fondées, donnent ensuite une grande consistance à tous les jugements illusoires (pi'cdle a motivés ( 1).
Nos termes ai)str;iifs entrent diiii-^ les l'ornies de nus
(\) Dans l'orij^ine «lu l;m:.Mg.' l'i "If r.'ri-iliii-.', |»oiir i-o|iri''senlcr
langues, de la même manière que les substantifs phjsiques. Sujets de la proposition, le verbe en aflirme les mêmes attril)uts, lec mêmes propriétés absolues, que des o])jets réels ; de plus, nos expressions, presque toujours figurées, leur donnent un corps pour les animer, nous les représentent (1) agissant, se mouvant et sentant comme nous. Gomment cette similitude, constante dans les formes, ne séduirait-elle pas le jugement ? Commentles habitudes de la pensée ne se mouleraientelles pas enfin sur celles de la parole ?
Goml)ien de fois n'arrive-t-il pas que la formule déterminative de l'existence, d'abord appliquée à ce qui est comme à ce qui n'est point, à ce que nous percevons comme à ce que nous imaginons, aux produits réels de la nature comme aux créations les plus arbitraires de notre fantaisie, finit par entraîner nos jugements dans le mécanisme aveugle des mots, et base la foi sur la répétition ancienne et fréquente des plus vaines formules ?... Ici est la source trop féconde d'une multitude de préjugés ; ici l'habitude donne aux signes de la mémoire un pouvoir de la même nature, mais bien supérieur à celui qu'elle donnait aux signes de Vimagimilion (2) (voyez chapitre 3, 1'^ section).
les choses im'i ne lombaienl point, sous les sens, Iclles que les qualités absirailes ou figurées, on représenUiil les objets visibles où ces qualités dominaient. Ainsi un oiseau signifiait la vitesse, un œil Vattontion, un vieillard la mort. C/est de ces ligures qu'est venue en grande partie Fliabitude de personnaliser t^uit d'êtres qui n'existent point comme la niort, l'amour, la lorlime et tant d'autres relatifs qu'on a fini par prendre pour autant d'rires personnels existants [Mécanique de.^ langues). (1"-)
(i) Dans des sortes de prosopopées. Aurait-on jamais sacrifié à la peur, si on ne l'eût personnifiée par les habitudes delà |)arole?
(2) Nos iilées s'écartent souvent sur la route des sous et sur
Oi:s HAIUTUKKS ACriVH>
II. Iloiv Ai's signes (lu l;m,y.i,-r. 1rs lial.ilii.Irs (In jui;ciiit'iil et (le riin;ii:iiiatii)ii doiM'iit se («iiiloiiiicr le plus S(JUVOut à celles (|ur suit la naliu'c dans la j»i(»- (luctiou (les phénoinc'-ues. Il Tant, sans doiite, (|ue les faits se soient accompagnes ou suivis un .urand nondu-e de l'ois, et dans un ordre assez e(UJstant. pouf ([uc leurs iuiaijes cou tractent entre elles cette association étroite et lixe (pii df-tei-ndiu' la foi pi-atique, lient lieu de tout raisounenient, de toute coniparuis(jn de ( lianccs, de tout calcul de probabilités.
L'intervention de la parole imprime un tout autre caractère à ces associations; d'abord <dle les accélère par l'eU'et diri^ct qu'elle produit sur la pensée (voyez (liapitre premier, 2'^ section); elle les cimente en suppléant, [)ar son exercice disponible, à la rareté des j)li»''noniènes, «mi forçant, en(]uel(]uc sorte, par ses répétitions volontaires, l'apparition fréquente de leurs iniai;es: enlin, <dle donne un appui à l'énoncé du juerement, et la copu/c, qui unit deux faits contingents, leur communique en se répétant le caractère d'existence tixcde liaison nécessaire. Alors le monde réel disparaît devant le monde imaginaire; l'individu croit bien plus à ce (juil dit, entend et répète sans cesse, qu'à ce
I elle (l(^s iigiires (3criles, quoique (lilT(3ronre qu'il puisse y avoir l'Hlre ces op(iralions. De là tant «le locutions vicieuses, tant d'opinions bizarres, tant (i'oxisten(jes iuia^'inaires n('es de l'empire <iue les mots usilc's prennent sur l'esprit iimiiain, «pii s"ac(^outume tort vite et sans n'-llesion à prendre de simples |)aroles pour des êtres très elTeclils. lors(iu"elles ne sii.'nillent rien de r('el. La parole et Iticriture sont les instruments de l'esprit: souvent l'ouvrier guide l'instrument, plus souvent aussi l'instrument guide l'ouvrier. Le meilleur moyen de faire revenir les hommes sur certaines croyances serait souvent de lui montrer l'origine des mois dont celle de leurs croyances n'est ([u'une suite. (Ménitiù/ue (/es langues.) (E.) M. I)K I!. II. — IT
quil voit et j)alpe. Tout est sous la puissance du verbe !... (1).
Distinguons l)ien ici les cas où la force de l'adhésion et l'opiniâtreté du jugement se fondent en même temps sur les habitudes de la parole et sur celles de l'imagination (qui en reçoivent plus de vivacité et de persistance), (voyez chapitre IV, 1"" section et III, 2e section), de ceux où ces premières habitudes dominent seules, où une croyance mécanique repose uniquement sur la répétition fréquente, assidue des mêmes termes vides de. sens.
Qu'un menteur, par exemple, finisse par être dupe de ses propres fables ; qu'un chef de secte, après avoir longtemps professé l'erreur avec connaissance de cause, devienne à la lin illuminé tout de bon et de la meilleure foi du monde ; ou bien encore que des bruits populaires, des nouvelles invraisemblables, des réputations sans fondement, etc., passent sans examen comme autant de points convenus, à' articles de foi, qu'il n'est plus permis de révoquer en doute, s'enqjarent conmie par un pouvoir magique de l'esjîrit de tous, et y persistent uni(|uement parce que mille bouches les répètent, que l'oreille s'est accoutumée à les entendre, et l'imagination à les adopter... on reconnaît dans la plupart de ces exemples le fondement et le pouvoir d'une doulde habitude. Mais quelle sorte de racines peuvent avoir dans l'imagination ces formules, ces paroles bizarrement associées ensemlîle, qui, répétées dès l'en fance, et transformées en habitudes de la mémoire mécanique ou sensitive, deviennent l'objet d'une espèce
(1) Entraînés par l'iiabilude nous faisons passer, dit Hobbes, le discours de l'esprit dans le discours des mots. (E.)
DES HAnrrii>Ks actives SSV
(le ini puroiiienl vcrlmlr, ])()iir le soiitini «le la(|iicllt' uii a vu tics hoiniiics se porlet- à tous les exrès, et sat rilirr jusqu'à leur vie ? Sur <|u<)i IoikIci' ce pouvoir de certains in«)ls insii;niHaiits que des sectaires ont sans cesse à la bouche pour cori'olxn-er leur toi, cju'ils proclament avec emphase, et lancent avec confiance à la tôte de leurs ennemis, comme sûrs de les atterrer ? (l).
Pour concevoir ces effets extraordinaires, qui se rallient principalement aux habitudes du lan^ag-e, rappelons d'abord ce qui a été précédemment observé (chapitre 111 et au commencement de celui-ci) sur lori.uine et la transformation de la plupart de nos termes abstraits ou archétypes ; c'est lors(|ue leur caractère conventionnel de sif/nes est le plus oublié et méconnu, qu'ils acquièrent souvent une jouissance qui tient du prodige, comme ces puissants ambitieux qui s'arrogent, sous un titre vague, une autorité illimitée, qu'ils n'obtiendraient point sous un nom déterminé et déjà connu.
Rappelons encore (et ceci s'appli({uera aux cas les plus ordinaires et à linfluence exclusive de l'habitude) ce qui a été dit (chapitre 2i du mécanisme de la mémoire.
Ou'est-ce qu'un jugement (Mioncé avec des termes à
(1) Celle opiniâtreté se rallie à |iliisieiii-s causes, «l'abord à dos craintes où à des espérances, ensuite à l'esprit de conlradirlion, etc., etc. ; mais il laut bien distinguer les ciTels arccssoires des passions que tels lernies ou telles lorniules iiisigniliunles uielloot en jeu. de la valeur proibnde de ces ternies ou lormules. ("onsidérés en eux-nièrues, ils apparliennent à la mémoire mécani<|ue, mais par les passions qui s'y joignent, ils tiennent à la memuire sensitive. Les deux espèces de mémoires ont, comme on sail, beaucoup de points communs. I^es passions obscurcissonl l'entendement et lui cachent la vérité, la fausseté ou l'insigniliance. (E.)
vide ou auxquels ou u'attache aucun sens, sinon un acte de la mémoire mécanique qui retrace ces termes avec l'assurance d'une ancienne habitude, dans le même ordre où ils se sont toujours suivis, dans cet ordre fixe, nécessaire, dont l'oreille et la voix ont si bien contracté la détermination, quon ne peut plus l'intervertir ni substituer un mot à un autre ; mettre par exemple le signe de la négation au lieu de Vaffirmation, sans tourmenter l'ouïe comme par une dissonance, ou sans produire cette surprise désagréable que l'on éprouve lorsqu'un mouvement d'habitude, qui avait déjà reçu son impulsion, se trouve brusquement arrêté ( 1 ) ?
(i) Ceci conduirait à l'examen d'une grande question, savoir, s'il n'est pas des préjugés utiles dont l'empire est aussi heureux qu'inévitable et qu'il importe de distinguer des préjugés nuisibles, etc. M. Meistcr qui se déclare partout pour l'afirniative et qui prétend nous donner une philosophie de la foi ou un art de croire, confond perpétuellement la théorie avec la pratique, l'ordre de la science avec celui de l'action ; il transporte l'un dans l'autre et l'ait tout le contraire de nos philosophes. Il faut s'en rapporter à la nature, qui fait à l'homme un besoin d'agir avant d'examiner, sur les préjugés, la croyance, ou la foi pratique. Le nombre des préjugés nécessaires ne saurait diminuer malgré tous les efforts du philosophe qui lui-même est entraîné par eux, mais dans l'ordre de la science tout préjugé est nuisible. Il faut bien aussi distinguer le préjugé proprement dit des vérités que nous admettons ou d'après lesquelles nous nous dirigeons actuellement, sans les examiner, parce que nous nous les sommes démontrées autrefois.
On ne peut pourtant s'empêcher de reconnaître que celte opération (le l'esprit ou ce sentiment, (]ui consiste à croire, diffère dans sou objet et dans ses moyens de la démonstration ac(juise par le raisonnement. Il y a une évidence ou une croyance pour les choses de sentiment ou d'imagination. Ce serait à tort qu'on prétendrait ramener celte foi pratique aux procédés réguliers de la vérité théorique ou spéculative. 11 est bien remarquable que les choses que nous croyons le plus ou mieux ne sont pas celles (jui nous
1>KS II.xmiUDKs ACTIVES 2«1
Puisque, dans le cas dont nous pailnns, les ternies sont vides de toute idée pour eelui (lui les euijiloie, peu importe (juils soient susceptibles dune acception réelle, d'une valeur leprésentative (pielconcpie, dans l'usage ordinaire ou pljilosoplii(pn', ou (pTils en soient absolument dénués par leur natuie ; la l'ornie du jn,^•enient sera dans lesileu.v cas éi;alernent niécanicjue c'est ainsi que nous caractériserons (bu'énavant l'espèce de jugement dont il s'agit) (2).
Qu'un enfant, par exemple, rnife son cntrr/ushtp ou la table de Pytliagore,sans aucun principe de nuniération, il jugera ou articulera que 0 X î^ = 81 (comme on
ont été le plus exactement «Jémonlrées, et il est une foule de résultats puremenl probables (juc nous saisissons beaucoup plus vile et <iue nous croyons beaucoup plus volontiers que les cboses les [dus rigourcusoMiont riéinontrccs, surtout si elles ne se trouvent point (l'accord avec le témoignage sensible et grossier de notre sensation. Plusieurs vérités mathématiques sont du nombre de ces choses cpie notre instinct de crédibilité re[tousse tiuoique la raison soit forcée de les admettre. II n'est pas aisé de nous prouver mathémaliquement que nous existons. Je défie toutes les démonstrations des Kuler, des Lagrange, de nous laisser une ronviction plus intime. (K.)
(i\ « Le croire (jue le papiste professe (disait un philosophe du xvie siècle nommé (ieoffroi Valès, ce n'était pas un philosophe moderne) et croit avoir, est professé en paroles, comme pourrait faire un perroquet et lui engendre t on de crainte et peur, dès le berceau, sans (ju'il entende ou qu'on lui fasse jamais enlenflre ce que c'est (pie croire, car la [teur rpi'il a d'être présentement brûlé ci la crainte a[»rès la mort d'étiT damné s'il ne dit (juil croit en Dieu, comme il a été instruit de ses père et mère, [lense être le plus grand mal (|ui soit à tout le monde (|ue de ne |ioint croire en Uieii. et se peut dire en tout et de tout bêle, ayant l'enletideinent tellement occupé du croire et de peur, (ju'il ne lui reste (|ue cet entendement bestial et terrestre dont en demourcra toujours tel, colère, fol, méchant et malhiMircux. >• Tiré de VKinmen ilu falalis/rip. (E.)
lui a appris à articuler), que trois ne font qu'un; il jugerait de même que neuf fois neuf font un autre nouibre quelconque, s'il avait répété cette dernière affirma tion le même nombre de fois.
Olîservons pourtant que le jugement mécanique doit être distingué du simple rappel, ou de l'articulation matérielle des mots. Ce dernier acte, devenu, pour ainsi dire, automatique par l'etiét de l'habitude, semble étranger aux fonctions propres de l'intelligence; mais le jugement suppose toujours une sorte d'adhésion accordée à Vénoncé. La pensée l'adopte, se repose sur lui, en excluant son contraire : or, cette adhésion n'est 2)as seulement fondée sur l'acte présent et momentané du rappel, mais encore sur le souvenir d'avoir répété constamment et toujours de la même manière, dans toutes les circonstances, les mômes termes, l'expression du même rapport.
Gela posé, on voit comment chaque répétition, se joignant à celles qui précèdent, entraine le jugement avec cette somme de forces qui s'accroît à mesure qu'on avance. Lorsqu'on est loin de l'origine, on ne se souvient, on ne se demande pas si l'on eut jamais un motif pour juger ou croire de cette manière ; mais on sait seulement qu'on a toujours cru, et on continue sans avoir la puissance ni la volonté d'examiner... Ainsi les rapports cumulés de nos souvenirs déterminent la conviction de la même manière que plusieurs témoins concordants établissent un fait, quoiqu'ils ne lé certifient souvent que sur la parole les uns des autres ; dans les deux cas, on compte les suffrages qu'il faudrait peser... Ainsi nait et se fortifie cette croyance d'iiabitudc, loi aveugle ! foi opiniâtre ! qui, à la honte de l'esprit humain, exerce une influence bien plus
liKS llAHirUI»KS ACTIVKS 203
uiMirrah' (|u<' raiitdiitr de la lais.in et l<tut l'rilal .1<> révidciico I I 1
On voit l)i«Mi (|u'uii snil iii::riufiil iiir'c,iiii(jii(', uric fois ad(>]»té, doit <'ii appidcr, en altiirr liiiMilùl une iiiultitudo d'auti-es : ([u'aiiisi, la disposition à juy«M- sans examen, à croire à des paioles et sur des paroles, se l'ortiliant sans cesse par la facilit»', la connnodit»' de son exercice, doit enlin devenir invincible (2). Pnis<pie c est la mémoire des mots cpii fournit à 1 aveugle ( i«''dulitr ses aliments propres, nous pouvons encore mieux v.iir maintenant combien doit être funeste à la raison cette culture exclusive dont nous parlions (chap. II).
III. Lorsque l'association des signes et des idées a été rétrulièrement faite d'après les conditions exposées (chap. I*'" et IV'" de cette sect.) ; lorsque l'enqjloi du terme abstrait ou complexe quelconque a été prc'cédé des opérations réllécbies qui peuvent fixer son titre, circonscrire sa valeur; ce n'est jamais en vain que ces
(1)11 n'csl aucune faculté ni même aucime condition, aucune modification de notre êlre qui n'ait avec toutes les autres une correspontlance plus ou moins prompte, plus ou moins intime. Il est telle bizai-i-ei-ie ou telle nc'iriigence <io nos habitudes journalières qui risque de se communiiiuer au caractère individuel de nos sentiments et de nos idées, de le modifier (juebiuefois très insensiltlemenl, mais d'entraîner ainsi des conséquences des |>lus sérieuses.
Meisler, page 490.
(î) Ln mojen infaillible de faire des fanatiques, c'est île persuader avant que d'instruire, (juelquefois même certains prêtres ont pu être la dupe des oracles (juMls rendaient, et qu'ils faisaient rendre, semblables à ces empiriques, dont les uns participent à l'erreur publique ([u'ils entretiennent ; les autres en profitent sans la partager (D'AIcmberl. KIogc de Dumarsais). Os réflexions judicieuses prouvent combien est funeste la rulture prématurée de l'imagination. ('*'•)
264 ŒUVRES DE MAINE DE BIR.vN
signes, ces sons frappent l'œil ou Foreille : ils retentissent jusque dans les profondeurs de Forgane de la pensée, en font jaillir les images ou termes élémentaires, confiés au dépôt de la mémoire représentative, qui, les restituant avec fidélité et pour ainsi dire en mêmes espèces, détermine des évaluations ou comparaisons nouvelles, et donne dos motifs réels et solides à ces jugements que j'appellerai réfléchis.
Mais ces comparaisons, ces jugements, devront-ils toujours se fonder sur les mêmes opérations ; cette évidence précieuse, qui éclaire leur origine, peut-elle toujours les accompagner dans leurs répétitions? Faudrat-il donc revenir à vérifier sans cesse des éléments déjà connus et appréciés? Mais, comment marclier, courir dans ce vaste champ ouvert à notre perfectibilité, s'il fallait toujours regarder en arrière et retourner sur ses pas ?
Qu'est-ce qui suppléera donc à ces opérations régulières, à ces premiers motifs du jugement, quand l'habitude les aura fait disparaître? Qu'est-ce qui pourra tenir lieu de l'intuition passée de la vérité quand d'autres besoins pressants auront éloigné de la source et ne permettront pas d"y remonter ?
Dans la répétition du jugement mécanique, le souvenir d'avoir toujours cru sans aucune preuve tient lieu d'évidence ; dans la répétition du jugement réfléchi, le souvenir d'avoir une fois perçu cette évidence en remplace le sentiment immédiat ; et l'individu qui juge sur l'étiquette croit encore sans examiner, parce qu'il se rappelle avoir déjà examiné, apprécié, connu, et que cette première autorité suffit à sa conviction. Ici donc, comme dans l'auti'c cas, la croyance se fonde sur le rapport d'une suite de témoim ; mais le premier
I>KS HABIITDI.s .\rriVKS J65
afliiiiio ce ([u'il a vu, il est (lii:in' «le foi ; du rcsto, 11 ii y a ([110 l'oi-i^iiic (Ir rliaiiué*'. et la loiiliance s'acci-oif luiijoiii's m raison Jii iidimIu'c ,1cs triiioiiinay-os. Il n'est peut-être pas «le [)liil(»S(t[»lir (|ui ii«'«'r'oi<' plus lei-nieuieut ran«'i«Mine Nci-itc «pi'il a souvciil i'«''pétéc («juoicjue sans démoiistrati«iii actuelle). «[u«' «laus l'iustaut même où il venait de se la «léiu«jntrer : il entre donc t«)uj«»urs un peu «le im'canisme dans ces ju,:;ements, et riialtiludc msaurait perdre tout à l'ait ses dr«)its.
Mais nos jugements l'éth'chis ne s'air«'rniissent i»as seulement en se répétant ; on voit de plus, par ce «jui vient d'être dit, qu'ils changent de nature en changeant de motifs. Si la perception de r«''vidence constituait le juijomenl réfléchi, l'hahitude, «jui suhstitue les souvenirs à la perception, le transformera en jui:«Mnent «le réminisrencp.
Cette transf(H'niation me paraît être soumise à deux modes d'influence de l'habitude cjue nous avons déjà reconnus dans d'autres classes de i3hénomèn«'s.
l** La possession non contestée amène à sa suite l'indifférence : quel que soit le but aucjuel nous tendi«>ns, l'activité est tout entière dans la poursuite ; elle languit et s'éteint dans la jouissance. Ola est vrai (1) dans le monde intellectuel et moral, comme dans le mon«le sensuel et pliysi<{n<'.
Il) Nous raisons absli-aclion iri .l.- la variiMi' «l.-s iiio.vcns l'I de la nature des objets ou du but, ipii donn«>iil um- louslauce parli- «.•ulière à nos jouissances inleileiiuellcs ('). O'-)
(M Les plaisirs intellectuels exigent un progivs (onlinuel d'un «legré de connaissance à un de^Mv plus ("levt' pan-e «pie les nicuies idées agréables perdent leur agrément jtcu à jieu parla réfié-tilion, de sorte «ju'il en faut toujours «le nouvelles et des plus composées. ('■ >
L'acquisition de cette vérité, qui a excité de si vifs transports, coûté tant de soins et de travaux, va bientôt n'attirer que l'attention la plus superficielle ; elle était but et deviendra moye«, instrument; elle était sur l'autel, et ne servira plus que de marche-pied ; les termes qui l'expriment, au lieu d'exciter cette action énergique qui tenait à leur èlrangeté, glisseront au regard de la pensée, comme ces objets familiers sur lesquels l'œil distrait ne daigne plus s'arrêter ; à peine détermineront^ ils ce léger jugement de réminiscence (voyez la fin du chapitre 111 de la 1'"'^ section) qui précipite la course au lieu de la suspendre (1).
2*' La confiance que nous accordons à ce que nous avons souvent répété comme à ce qui s'est toujours reproduit à nos yeux de la même manière, nous fait considérer conmie absolument inutile tout examen nouveau, et repose notre consentement pratique sur une base tout à fait étrangère à la réflexion. L'habitude modifie encore ici les jugements qui ne sortent pas de l'enceinte de nos idées, comme ceux que nous portons sur les faits du monde extérieur.
Nous attendons avec une parfaite sécurité les phénomènes qui se sont constammeut succédé ; les qualités trouvées plusieurs fois dans un corps sont censées y résider toujours. Nous employons l'instrument qui nous a servi à produire certains effets, avec la certitude d'en tirer toujours le même parti, etc. Qu'est il besoin de calculer les chances contraires, de faire de nouvelles expériences, d'examiner encore avant d'agir ?
Do même ces termes où nous avons recormu tels
[\) C'est dans ce sens (]iio Leil)nilz disait que la mémoire est comme un médecin cmf)iri<|iie (|ui airit par ex{)érience, sans lliéorie. (E.)
DES ACTIVKS
l'ifiiiciits. (cls l'Jipjtorts, |Mi- une prcinièro analyse, Ition on mal laite, nOnt-ils \y.\s c«>iisei'v«'' iiivarinhleineiit la iiièiiie valeui' ((iiinne li-s inènies l'oriiies extérieures ? (1). l'ouniiioi |)er<lre le temps à des v«''rilieations inutiles qui ne pourraient nous ap[»ren(li-e (pio ce que nous savons déjà ? Il est bien plus simple de s'en rapporter au témoif.'-naye de nos souvenirs (2).
Nous discuterons dans le chapitre suivant les lésultals de cette précipitation, de cette conliance d'habitude ; distinguons ici généralement les cas ,où elle peut être fondée, de ceux où elle ofl're plusieurs sortes de dangers.
Lorsque les termes sont susceptibles d'une exacte et facile détermination, cpie l'homogénéité de leurs éléments a permis d'établir entre eux une analogie plus ou moins parfaite, que les séries, les opérations où ils entrent, portent en elles-mêmes leurs moyens de vérification ; lorsqu'enfin il ne s'agit que de déterminer les rapports de nos signes entre eux ou avec nos idées, sans aucune application à ce qui existe hors de nous, l'immutabilité de ces rapports, la valeur réelle et constante de ces termes, régulièrement institués, peuvent nous dispenser de rentrer dans les détails de leur première formation, et donnent le plus souvent à la simple réminiscence une autorité aussi légitime (pi'à la perception immédiate.
U) Ces l'orines, ces caractères matériels dos signes t-crils, ou pai-lt's, sont des impi-essions associées, par siiiniltancilé, k un faisceau d'idées ou de termes, et remidissenl les fonctions de ces signes diiahitudes dont nous |iariions (cliap. il! <ie la première secl.l ; le "jeu ou le mé<:anisme est absolument le même dans les deux cas. • '.''•'
(2) Voyez fi ce sujet Ije morceau «le Keibnil/. intitulé : Meihtationes de Cor/nitione, vprilnte et ideis « (tome II, page 10». (K )
C'est alors que nos premiers jugements prennent un caractère de fixité, de nécessité absolue, qui détermine leur extension à une multitude de cas particuliers, sans qu'il soit nécessaire de scruter sans cesse dans leur fondement originaire. Alors, les opérations qui les motivent sont souvent entraînées, sans danger, par un mécanisme rapide, aussi sûr que l'instinct, et les habitudes, secondées par une précieuse analogie, peuvent elles-mêmes devenir moyens, instruments de la science.
Mais, dans la plupart des cas, et dans presque toutes les classes d'idées, hors celle des modes simples (voyez chapitre IV), la diversité, la complexité des éléments, qui se réunissent sous des termes individuels, le vague et l'indétermination, dont la nature de leur objet les rend susceptibles, commandent toujours la méfiance, exigent une attention d'autant plus soutenue, des évaluations d'autant plus fréquentes, qu'il y a plus de chances pour l'erreur cachée, dans la première institution des signes, plus de danger d'inconstance dans leur emploi successivement répété. Or, Ihabitude qui exclut cette attention, pour lui substituer souvent un aveugle mécanisme, pourra nous égarer de plusieurs manières.
Si nous avions pris d'abord un rapport vague, une fausse lueur, pour l'évidence même, le souvenir qui tient lieu dorénavant de toute autre preuve, reproduisant la même illusion, lui donnera plus de consistance, et nous enlèvera, par suite, tout moyen de la reconnaître, de la dissiper. Le premier jugement réfléchi a-t-il été fondé sur une évidence réelle ? Les termes qui l'expriment peuvent avoir changé de valeur ; en se répétant, peut-être ont-ils perdu quelqu'un de leurs
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Le pour et /e contre, oi>pnsés liiii à l'autre avee drs
forces éuales, se neutralisent ; et le seejtticisine trioin-
pl.e.
La eoiiversiuii trop pruiiiple de nos ju^^euieiits relléeliis, en réminiscences, est donc bien plus souvent nuisible (juavantageuse à nos progrès (connue nous le verrons encore mieux dans le chapitre suivant;. Que craignons-nous de ramener souvent à un nouvel examen nos motifs de croyance ? Nous les consoliderons, s'ils sont fondés ; nous les redresserons s'ils appuient à faux; nous sauverons dans tous les cas l'indépendance de nos jugements, en les arrachant à une pente trop rapide, (jui tend toujours à les entraîner ; et l'habitude opiniAtre ne nous forcera pas à mal juger toute la vie, })arce (pie nous jugeAmes mal nue première fois (T.
(I) Fonlenelle admira Newton, mais il noiil pas le courage d'abandonner les romans de Descaries. Il l'aiil reconnaître que l'homme est parliculioremenl et exclusivement doué d'une l'acuité active de réflexion ijni le relire sans cesse du cercle des lial>ilu<les mécaniques el élend indéfiniment sa pcrfoclibilité. I.cs animaux S3 trouvent quelque Icinps après leur naissance eni'eriues pour toujours dans celte enceinte de l'inslincl ou do riial»iludc qui n'en dill'ère pas : mais l'Iiahilude a beau étendre sa splière pour v concentrer toutes nos l'acultés, il reste toujours une puissance qui brise ses entraves et siirmonle sa l'orce d'inertie pour tendre à de nouveaux actes. 1'. )