CONTINUATION DU PRÉCÈDENT
De la répétition des mêmes suites de jugement \ influence de riiabitude sur les opérations et les méthodes du raisonnement . Conclusion de r ouvrage.
I. On ne peut raisonner (1), comme calculer, qu'avec le secours des signes conventionnels ; cette vérité a été mise dans un trop grand jour par Condillac et les philosophes qui l'ont suivi, pour avoir besoin de nouvelles preuves. Rappeler les signes dans leur ordre, et avec la valeur précise qui leur a été auparavant assi-
(1) L'habitude fait que le raisonnement proprement dit qui se compose de déductions réelles et peut encore s'y ramener nous semble à présent identifié avec les jugements simples et les idées complexes qui paraissent même simples à l'irréflexion... C'est qu'un seul mot a l'ésumé les résultats de nos jugements ou raisonnements devenus instantanés. Il est vrai de dire sous ce rapport que le raisonnement prend part à la formation de presque toutes nos idées, par exemple nos idées de causalité extérieure. L'idée que nous nous faisons d'un moi, d'une volonté semblable à. la nôtre dans les êtres qui nous ressemblent par l'organisation extérieure, sont autani de déductions d'habitude qui deviennent en apparence de simples objets de perception. Et les vrais objets de perception quelconque, que sont-ils, sinon autant de jugements? La l'onction de juger entre partout. Aussi bien des philosophes l'ont considérée comme innée. Reid. (E.)
DKs iiAiuruiu;
,i:n«H', voilà donc en <|uui i<»iisistc toiitr ttitrrntion du raisoniHMiiout ; oix'vcr, t: rsi m/ir ; auir, c csl niouroir \ or, riiidiviilii meut quand il ra/j/wf/r, et il iio rappelle qu'on mouvant.
Le ju.tîfMmMit n'est })as l'opri-ation mrnic il m dillV'ir comme la direction de l'oruane diUÏTc de la perception, l'elfortde son j^roduit ; mais l'individu méconnaissant sa propre action, devenue extrêmement rapide et facile, la confond sans cesse avec son résultat : telle est la loi de l'habitude ; la langue des métaphysiciens en est elle-même une preuve parlante.
Ce qui est vrai d'un seul juucMnent, l'est aussi d'une suite quelconque de jugements liés entre eux. il n'y a jamais (jue la faculté active du rappel, ou la mémoire, qui soit vraiment en exercice. Elle seule diriyetous nos raisonnements, suivant ses habitudes ; et cela justifie l'importance que nous avons attachée à bien comuiitre ces différentes habifuch^s, puisque de là dé})ond tout ce (jui nous reste à dire.
Dans le rappel des séries ordonnées de termes ou d'idées, nous n'avons guère considéré juscpiici les effets de la répétition quedansles modes de succession, les degrés de facilité et de promptitude, la circonscription nette ou confuse de ces termes, pris individuellement dans la chaîne dont ils font partie : appliquons maintenant ces premiers résultats au rapprochement des mêmes termes, à leurs comparaisons, à la perception de leurs rapports, à la simmuUion de leurs séries.
1° Dans l'exécution de tout mouvement volontaire, il est un degré modéré d'effort, qui rend l'action précise et facile, sans la voiler à la conscience, et un àr'zvv supérieur qui, cachant à [individu la part (|u'il y
preud, tond à la convertir on automatisme. 11 en est de même du rappel des suites des signes : une certaine vitesse dans la succession, un certain eflbrt facilitent les rapprochements et la perception des rapports, donnent à la pensée l'activité nécessaire; mais, au delà d'un certain terme, tout s'obscurcit ot se confond, les opérations comme les jugements ou les suites de jugements qui en résultent.
Lorsque nous exécutons une opération, ou que nous voulons suivre un raisonnement pour la première fois, notre mémoire mal assurée ne s'exerce d'abord qu'avec peine et lenteur ; préoccupée en même temps du rappel des signes, de l'ordre à observer entre eux, et de leur valeur intrinsèque, elle se trouble et s'égare dans ce simple travail (1) : comme la force motrice se déploie trop sur chaque terme, il ne lui reste pas assez d'énergie pour les saisir ensemble et les envelopper dans une action commune ; ou bien ces termes, étant séparés par de trop grands intervalles, l'un est déjà loin de la pensée, lorsque l'autre l'occupe et la remplit. Dans ces deux cas, il peut bien y avoir des termes isolément distincts, mais point de rapports perçus, point de suites de jugements liés entre eux, points de déductions.
En répétant plusieurs fois la même opération, le jeu de la mémoire s'afl'ermit et s'accélère ; le simple rappel des signes n'est plus un travail ; ils se rapprochent, se présentent d'eux-mêmes en quelque sorte sous leurs
(1) Tout ceci s';ip|ili(Hic de iiirrne ;ï la manière dont nous apprenons à parler, à lire, à écrire ; c'est toujours le même instrument, la même lorce en action : l'habitude la développe, la modifie de la même manière, dans tous les systèmes possibles d'opérations, de mouvements les plus simples comme les plus composés. ((').
DKS IIAIUTL'MKS Ai'lIVKS i73
laces 1i()1ii<)|()l:ii(>s, leur iiitrrvallr se conililc : ils sont (l(''jà dans cr point do xnc, dans ce juste dei;i-«'; d«! proxinidé. ((ui permettent de les lonip.irer. do les encadrer dans le n»ônie taMcan : l»iont<'»t ils vont so pénrlrrr, rentrer les uns dans les autres; oe no soi-a plus une série ou un ensend)Io de ternies distincts, mais un seul tout, une masse concrète, dont les éléments, éti'oitement ai;réiiés, seront peut-être ensuite rélVaetairos à nos moyens d'analyse.
C'est ainsi que, dans le raisonnement le plus composé, et d'abord le plus laborieux, après une répétition frécpiente, le principe et la conclusion send)lent se toucher et tenir immédiatement l'un à l'autre, tant la (haine intermédiaire est devenue mobile, tant sont grandes la promptitude, la facilité dont elle est parcourue ! xVinsi, fort de ses habitudes, heureusement persistantes, le génie parcourt, avec la rapidité de l'aigle, les plus longues suites de propositions, rapproche des masses d'idées, les cumule, et, nouveau géant, escalade les cieux... Ne nous exagérons pas trop pourtant cette force du génie (1); sans doute il endn-asse une multitude d'objets d'un seul regard, mais il en suppose peut-être encore plus qu'il n'en voit ; il comi)te sur les nombreux rapports de ses souvenirs ; ce sont autant de témoins dont il a éprouvé plusieurs fois la lidélité, et qui le dispensent de nouveaux examens.
En réunissant ce qui précède avec ce qui a été dit sur le même sujet, dans le dernier chapitre, nous voyons comment l'iiabifude niodilie et transforme les suites de
(I) l/iial)itii(]e inilue plus sur hi vilosse d'action de nos faciillés intellocliieiles que sur leur force radicale qui parait dépondre de la conslitulion. C'est un rapiiort de plus qui lie les fonctions simples aux inlelleeluelles. (•''•)
M. UK R. Il, — IN
jugements rélléchis, tantôt en accélérant et facilitant les opérations qui les précèdent et les motivent au point de les rendre insensibles et d'en confondre plusieurs dans une seule, tantôt en annulant tout à fait ces opérations et n'en laissant subsister le résultat que comme simple réminiscence. Ces deux efï'ets, qui concourent sans cesse à accroître la promptitude et la légèreté du raisonnement, nous expliquent encore pourquoi nous sommes si souvent aveuglés sur sa nature et ses formes, sur la réalité et la nécessité des opérations qui le régularisent.
2° Lorsqu'un raisonnement nous est devenu très familier par une fréquente répétition, nous négligeons les opérations qui Font motivé dans l'origine, et, à force de les négliger ou de les traverser rapidement, nous finissons par les oublier, les méconnaître ou les considérer comme absolument inutiles. C'est là ce qui autorise tant à\'Uipses dans les formes du raisonnement comme dans celles du discours usuel et familier.
Qu'importe, en effet, de s'appesantir sur une longue série de termes, lorsqu'on est accoutumé à s'entendre dès le premier mot ; l'impatience d'arriver à une conclusion attendue ou prévue à l'avance, et vers laquelle on peut s'élancer d'un seul bond, peut- elle souffrir tous ces détours, tout cet échafaudage d'intermédiaires ? On les supprimera donc d'abord à dessein, puis involontairement, et les prémisses iront se fondre dans la consé({uence, de même que plusieurs mots se sont réunis en un seul par un long usage. Mais n'est-il pas dangereux que CCS omissions, consacrées par l'habitude, n'introduisent dans les fondements de la logique les mêmes abus, les mêmes obscurités, le même oubli des princi-
IJKS HAHIICOKS ACllVKS 2.0
j)('S, jjirollcs f.iit MtiiNciit (KcasiiiiiiH's (l.iiis les furiiics rf los r.K'iiM's tic nos la nu tirs ?
(inmiiiciit attciiiilrc ciisuitc ce (|iii s'rloii^iie de la ])(»rt«'(' «le notre pcrccplion innnrdiatc, a|)iM's avoir l)risé les écliolons (jui pouvaiont sûrement y contluii-e, trouvei- des évaluations bien jnvcises, (juand on a perdu la mesure commune ? dominent dévoiler le sopliisme, 1(^ paradoxe, ([ui se cachent en se resserrant, montrer le vide de ces i^raves maximes qui send)lenl dire beaucoup en peu de mots, et qu'il ne faudrait le plus souvent (jue développer, traduire en formes exactes, pour en connaître le vague ou l'insignitiance, etc. ?
3" S'il n'y avait pas de termes complexes, il n'y aurait point de raisonnement utile, de déduction réelle.
Toute la dilliculté de ces ojîérations consiste toujours à revenir de l'expression composée à ses éléments, comme d'une équation à ses racines, d'une fonction (juelconque à ses dérivés (ou réciproquement, etc.). Otte dilliculté disparaîtrait si l'on savait ou si l'on pouvait, dans tons les cas, observer et noter également ce qui s'est passé dans la cond)inaison régulière des premiers éléments (1).
Or, la préoccupation nous enipcche d'abord de faire toutes ces remarques, et l'habitude y apporte ensuite un obstacle invincible, par la promptitude et le méca-
il) Le calcul des permutations, et l'hcui-euse idée qu'eut llarriol, de considérer toute équation comme le produit d'un nombre de facteurs égal au plus haut exposant de l'inconniio, ont donné, connme on sait, des ailes à l'algèbre. Une lois qu'on connaît en effet tous les modes de combinaisons d'où peut résulter une idée complexe, il n'y a plus do difliculté au sujet de cotte idée ; mais tant qu'on ignore quelqu'un do ces modes, il y a des découvertes à faire, des obstacles à surmonter. {^'-)
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nisiiie qu'elle introduit dans les opérations (Voyez l'article premier ;.
Que sera-ce donc, si nous avons reçu ces ternies complexes tout formés, s'ils nous sont devenus extrêmement familiers par une longue répétition, si nous les avons considérés et toujours employés en masse, pour ainsi dire, sans songer à descendre dans les détails de leur composition, peut-être même sans la soupçonner ? Comment alors ce terme, c[ui est articulé en un instant, ne paraîtrait-il pas simple à la pensée, comme il est un pour la voix et l'ouïe ? Comment pourrait-il jamais devenir le sujet d'une analyse ? Et c'est là, en effet, ce qui rend l'usage de cette méthode si laborieux, si dégoûtant pour la plupart des hommes ; pour y recourir, il faudrait (|u'il commençassent par se méfier de leurs habitudes et combien cette méfiance estpeucomnume !
Lors même que le terme complexe a été régulièrement formé, la pensée s'est attachée, sans doute, à un certain ordre fixe de combinaisons, la mémoire s'y est assujettie ensuite par des répétitions fréquentes, et a contracté l'habitude de retracer toujours dans le même ordre les éléments combinés; en vertu de cette habitude, il n'y aura plus dorénavant que cette seule méthode de composition ou de résolution qui paraisse praticable. Parmi toutes les autres combinaisons possibles des éléments deux à deux, trois à trois, etc., on ne saura plus voir que celle que l'on est accoutumé à suivre. Ainsi, avec une c<mnaissance assez complète des éléments qui composent une idée ou un terme, on peut être réellement très éloigné d'en apprécier toute la fécondité, de même que le possesseur d'un chanq) fertile et étendu en reconnaît les richesses, lorsqu'une
KKS HAHirrUKS .\<T1VKS
routine Jivoiiulc dans le modt' (r.-\j»|t»itati<»ii I <'iii|»cf|n' d'eu tirer paifi.
Couil>ion de l'ois ne pnil-il pas aiiixcr (ju'avcc toutes les données, pour résoudre une (juestion,on manque le but, parce que la véritable route (jui pouvait y conduire se trouve dill'éreute de celle (jue l'iiahitude indicpie connue la seule bonne, et où une sorte de routine aveugle entraine opiniâtrement ?
Celui, par exemple, qui aurait toujours considéré le nombre 9 comme résultant de la combinaison 5 et 4, pourrait ignorer qu'on y parvient également par celle de (> et 3, et rejeter ces derniers nombres comme n'étant pas propres à former celui qu'il veut obtenir, etc. (1). Il est donc encore dangereux de s'asservir, dans la composition des termes ou des idées, à un ordre trt»p uniforme ; car, une fois qu'il serait transformé en habitude, en mécanisme, il deviendrait absolument exclusif, nous tiendrait renfermés dans la sphère étroite des' mêmes opérations, et bornerait là tout progrès ultérieur. Nous sommes si enclins à mesurer les possibles sur l'échelle de nos habitudes, et à eroii-e qu'il n'y a rien au delà de notre système familier !
Nous apercevons encore mieux ici combien peut être funeste à nos progrès cette prompte conversion de nos jugements réfléchis en réminiscence simple, cette con-
(I) Voila poui'<|iioi un grand inaili'C roiomniando oxpressi-inent d'accoutumer ceux qui cotnmoncent le calcul à former d'abord chaiiuc nombre simple par toutes les comt)inaisons dont il est susceptible (Vovcz rexccllcnt pclil ouvrage du grand nondorcet. intitulé Moi/pus d'appremlrr à compfer siirement et arvr farilitti). Heureux si nous pouvions suivre celte méthode dans tout système d'idées! Ce serait un excellent moyen de dérouter le mécanisme de l'habitude et d'ex[doiter véritablement le cbamp de nos connaissances dans toute son étendue. (t..)
fiance absolue dans nos souvenirs, cette inditterence pour d'anciens principes que nous tenons pour assurés et parfaitement connus, parce quils ont été fréquemment répétés. Ce que nous pouvons connaître, comme l'a dit Gondillac, est renfermé dans ce que nous savons déjà : c'est donc là qu'il faut leclierclier. Mais, d'après tout ce que nous venons de remarquer sur les eflets de l'habitude, on voit bien que c'est elle qui met les plus grands obstacles à cette recherche. Indifférence pour les idées acquises, légèreté, promptitude extrême en les parcourant ou les traversant, aveuglement sur leur complexité ou sur les variétés des combinaisons dont leurs éléments sont susceptibles, asservissement absolu aux mômes routines... Est-ce ainsi que nous jiourrons puiser de nouvelles connaissances dans celles que nous avons, y prendre des points d'appui pour nous élever plus haut ?
A" Si le mécanisme, dans lequel dégénèrent incessamment toutes nos opérations répétées, n'en obscurcissait pas l'origine, la nature et le nombre ; si la familiarité des termes ne se confondait pas illusoirement avec une connaissance exacte, infaillible; si l'indépendance du jugement pouvait se concilier avec la facilité et la promptitude qui l'entraînent, sans doute l'influence de l'habitude sur tous nos progrès serait assurée, pure et sans mélange. Mais pourquoi faut-il que ce qui se gagne en vitesse, en surface, se trouve si souvent perdu en force et en profondeur ? Pourquoi, après avoir rattaché <les ailes à la pensée, l'habitude ne lui permet-elle pas de se diriger elle-même dans son vol, au lieu de la retenir opiniâtrement fixée dans la même direction ?
Tel est, en effet, le résultat le plus funeste d'une
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i«''p«''titi<»n loiimir et trop cxclusivr dos iiièinos opriJiticms, (les inèines pi'océdés (JiioI(oik[iios : la pensée ne peut plus changer son allure li.ihituclle et résiste k tout ce qui pourrait l'en écarter, coinine le pendule ne s'écarte point de l'arc déterminé auquel la pesanteur le ramène.
(l'est pai' une telle «liaine (|iie riiahiliide rrtimt un si urand munhre d'individus sei-vilenient attachés aux pratiques, aux maximes, aux méthodes dont ils se sont fait des routines ; c'est elle qui, joignant sa forée d'inertie à Taetivité de l'intérêt et de ramour-pr<)pre, excita t^nitde préventions contre les découvertes les plus utiles, en retai'da si souvent les heureux ell'ets, suscita les haines, les peisécutions contre ces génies, honneur de leur esi)èce, «pii. foreant la barrière de vieux préjugés, surent établir des principes nouveaux sur de nouveaux faits, ou démêler dans les principes et les faits anciens, (jue l'on croyait bien connaître, une foule d'aspects différents qui en étendirent la fécondité. C'est l'habitude (|ui après avoir fondé les principes abstraits sur la répétition mécani({ue des mêmes formules, les met ensuite hors de toute discussion, crie sans cesse qu il faut bien se garder de les soumettre à un nouvel examen, consacre ainsi toutes les conséquences erronées des faux principes, ou resserre dans des bornes étroites les applications de ceux qui peuvent êti-e vrais et utiles à eux-mêmes (l).
ll| Lliabilude Iranslormc en préjugés nos opinions cl nos prin- < ijies fl'artion môme les plus rélléchis dans l'origine. .Nos méditations les plus profondes ne deviennent vraiment utiles dans l'appliration et nac<|uièrenl il'innucnce sur notre ronrluite qu'en tant (|ue l'habitude leur donne la fixité, la promptitude et la force instinctive des |>réjugés. (E.)
C'est l'habitude qui, accréditant par un long usage tant de méthodes vicieuses de classifications, fit si souvent mesurer la nature sur une échelle imaginaire ; et, après que de fausses observations avaient fixé l'erreur dans la nomenclature ou la langue d'une science, c'est encore l'habitude qui perpétuait l'erreur par la répétition du langage (1).
C'est elle enfin qui, s'emparant des produits de l'imagination, de ces idées vraiment ajxhéliipes, auxquelles des esprits systématiques contraignent les faits à venir se plier, donne souvent à de vaines hypothèses une consistance, un ascendant que toute l'évidence dé la réalité, les témoignages les plus authentiques des sens et de la raison, ne sauraient balancer (2).
o" Autant l'habitude communique d'inertie à la pensée pour tout ce qui s'écarte de sa direction, autant
(1) En s'accoulumant h rai)porler à la nature des divisions et des (lassificalions arbitraires, ou se persuade qu'elles . y existent véritablement. Le langage perptMue les erreurs comme la vérité. On en a une multitude d'exemples dans certains adages populaires. (E.)
(2) Plus il V a didées enchaînées par l'habitude dans un ordre systématique, plus elles tendent à se prêter un appui réciproque : c'est comme un vieil édifice, (]ui résiste, par sa masse et par un ciment endurci, aux coups répétés que lui porte la raison éclairée, perleclionnéc par le temps et la continuité même de son exercice.
Plus les idées, qui servent de fondement à un système, sont sensibles, plus l'habitude, s'unissant à l'imagination, leur communie] uc de force et de persistance ; sous ce dernier rapport, l'habitude devait soutenir longtemps le système de Plolémée contre celui de Copernic, les tourbillons de Descaries contre la théorie newtonienne, \a doctrine du phlogislique contre la théorie pneumati([ue. il faut faire prcsijue autant de violence aux habitudes de l'imagination, pour se convaincre que le principe combustible est extérieur au corps (jui brûle, que [lour admettre l'immobilité de ces astres que l'on voit tourner sur sa tête. (C.)
1»ES HABI IMDEs ACIIVKS 281
elle lui donne (r.ietivit»'' pour saisii- cl s';ij)prupii(>r tout ce qui s'en approche. Ou dirait (pif le noyau d'idées, forme'' et incrusté, pour ainsi dire, dans 1' irtrane central, attire. ]>ar une sorte d'aftinité, tout <•«' (pii soutient avec lui (piehpies rapports d'analouie, comnie il exerce une force l't'pulsivc sur it^ i\u\ lui est liclcrog-ène.
Rappelons ici ce (pic nous avons déjà observé (chapitre II de cette section). Le passage d'une suite d'idées, de termes ou, en général, de mouvements, à une suite nouvelle et différente, ne peut être facilité <jue par l'analogie ou l'identité partielle qui règne entre les termes élémentaires des deux séries. L'individu alors, opérant ou mouvant en partie comme il vient d'opérer, n'a pas à déployer des ellbrts tout iKuivcaux et trouve le repos dans l'uniformité.
La mémoire retiendra et apprendra donc à retracer avec d'autant plus de facilité les éléments d'une idée complexe donnée, que cette idée sera plus analogue ou qu'elle contiendra un plus grand nondjre d'éléments identiques au système d'idées le plus fauiilier; par la même raison, les rapports de la nouvelle idée seront déterminés avec plus de pnuiiptitude et de pi'écision ; car autant il se présentera, dans sa rés(dution, de termes identiques à ceux qui sont déjà connus et antérieurement vérifiés, autant de jugements de réminiscence qui, s'intercalant entre les jugements i-rflérhis, l'eposoront l'attention et entraîneront, avec la rapi<lité (les habitudes acquises, vers le dernier r<''sidlat ou la • onclusion linale.
(^est ce qui arrive, surtout dans les opéi'ations (jue nous exécutons sur les idées conq)le\es de modes simples : connue dans ce cas tons les eh-ments sont honio-
282 (EUVRKS DE MAINE DE l'.IRAN
gènes, ou est conduit aisément d'une combinaison à une autre, par la grande chaîne de l'identité ; veut-on décomposer ou comparer entre elles des idées d'un ordre supérieur, on ne manque pas d'arriver bientôt à des termes déjà évalués auxquels on s'arrête, ou que l'on emploie comme connus, dans la suite de l'opération qui peut acquérir ainsi une promptitude indéfinie.
C'est donc par l'analogie, et par elle seule que la sphère de nos habitudes s'étend, et embrasse successivement dili'érents systèmes d'idées ; c'est l'analogie qui rend si douce la pente qui mène du connu à l'inconnu, de ce qui est familier à ce qui est nouveau, que la pensée y glisse poui- ainsi dire sans s'en apercevoir : on apprend et on croit ne faire que se ressouvenir, on est dans un monde nouveau, et il seml)le qu'on ne soit pas sorti de l'enceinte de ses habitudes. C'est ainsi que les bons maîtres, imitant la sage nature, nous conduisent, par degrés, de l'ombre à la lumière, et accoutument insensiblement nos faibles yeux à fixer la vérité. C'est ainsi que Socrato, accouchant les esprits, crut à la préexistence de ce germe intellectuel que la puissance de son art faisait éclore.
Mais, indépendamment de cette analogie ou identité partielle qui unit, par des habitudes communes, les différents systèmes d'idées, et prépare le passage facile de l'une à l'autre, n'y aurait-il pas encore une autre sorte d'analogie ou de ressemblance dans l'ordre, l'arrangement de ces idées ou de leurs termes, qui se reproduisant dune manière uniforme dans l'expression de tous nos jugements ou raisonnements quelconques, nous fit une habitude générale de l'art de raisonner, comme de celui de calculer ? N'y a-t-il pas des métho-
1>KS HAUlTlIiKS A< riVKS 283
(If's, <|('s iiistiiiiiicuts. dont nous poiiNous iic(|ii<''rii' rusait' j);ir nu excicicc répélr, et cjui nous servent ensuite coiuuie de leviers propres à soulever, pour ainsi (lire, toute espèce de niasses, à rapprocher de notre euteudenieut et à lui apj>roprier toute sorte de matériaux ? Vax (juoi consistent ces méthodes ? (juels sont les cas où elles peuvent nous i;uider (hins la hoiine route, i»u nous entraîner (hms de fausses directions, faire naître et fortifier les bonnes habitudes intellectuelles ou en produire et alimenter de mauvaises ? Tels sont les objets importants que j'aurais voulu examiner avec quelques détails, et que mes forces ne me permettent plus que d'effleurer dans ce dernier article.
II. Dans tout raisonnement, toute déduction régulière, la mémoire remplit deux fonctions essentielles, mais très distinctes, comme nous l'avons observé déjà ; savoir : de rappeler ou de représenter, avec chaque signe, le faisceau d'idées, ou du moins les idées principales f[u'il exprime ; en second lieu, de rappeler les séries de signes dans un ordre déterminé.
L'une de ces fonctions peut s'exercer sans l'autre, comme il arrive en ellet trop souvent : les sig-nes peuvent être rappelés dans leur ordre très régulièrement, sans être liés à aucune idée ; dans ce cas, la mémoire et le jugement sont mi^caniqiies. Au contraire la mémoire est représentatice, et les jugements sont réflé- ( /tis. lorsque les ternies sont rappelés avec leur valeur, (juoicju'ils puissent ne pas être régulièrement enchaînés entre eux.
L'ordre ou l'arrangement des tei-mes constitue la fonne du raisonnement, la représentation des idées, liées aux signes, en est est l'essence ou le foiuls.
Comme on peut adapter diverses paroles à un même
284 ŒUVRES DE iMAIN'K DE BIHAX
air, plusieurs tableaux au même cadre, une foule do mots vides ou significatifs au même ordre grammatical ; le fonds du raisonnement peut varier d'une infinité de manières, en conservant toujours une forme convenue.
Or, ce qui demeure toujours le même au sein des variations, ne peut manquer d'être considéré comme substantiel ; et cela nous explique l'importance excessive attachée à la forme du raisonnement, qui presque toujours finit par l'emporter sur le fonds (1). De même encore que le rythme, qui se reproduit constamment dans chaque vers, est retenu avant les paroles, la forme du raisonnement peut aussi devenir d'abord une habitude de la mémoire, et s'y fixer, pour ainsi dire, conmie une pierre d'attente à laquelle le fonds viendra se joindre ensuite, quand il pourra...
Mais tous les termes qui sont dans la mémoire, séparément des idées, appartiennent au mécanisme do cette faculté, nous pouvons donc dire que la forme du raisonnement, et toutes les opérations habituelles dont elle est l'objet exclusif, constituent la partie vraiment mécanique du raisonnement; tandis que le fonds, supposant toujours quelque retour sur la valeur intrinsè-
(I) Ce fut, sans doute, un elTort du génie, ipie de saisir et de noter à part les diverses formes du raisonnement ; mais, comme Aristole n'avait point distingué les signes des ida'es, ses successeurs, ou les scholasti(|ues qui abusèrent de sa doctrine, confondirent enlièremenl la forme et le fonds. Les caîéqories ou formes syllogistiques, apprises d'abord pour elles-mêmes cl considérées indépendamment de toute application, acquirent une importance excessive; cxHaienl comme autant de cases vides, qui devaient cire régulièrement remplies par un certain nombre de mois, dont on ne songeait point à déterminer la signification ; on voit quelles sortes d"babitudes devaient n'sultcr de l'usage continuel de celle prétendue logique. (C-)
UKs HAmrui)i> A< iivKs 285
i|ll»' lies !>ii;iirs, et uiif i'\ .illialii)!! (|ll<' l'Iialtilndt' rend l»liis (tu moins iMpidc, mais (jiii ne pont jamais rtro considerôo comme mécaniqu»') rn osl la pai-tic essentioll(MUont rrflérhir.
(Irla pos»', si dès cpic nous a\(>ns uin' lois lir nos idôcs aux signes, nous pouvi(jns être dispensés de tout retour sur lav aleur de ces derniers ; si. toujours précis et distincts entre eux, ils conservaient et re[)résentaient fidèlement à l'œil ou à l'oreille, les diirérenccs, comme les analogies qui pourraient exister entre les idées ; enfin, si ces idées étaicMit tontes d'une même espèce, et circonscrites par leur nature, comme dans leurs signes... alors la forme et le fonds du raisonnement pourraient se confondre ; le rappel des termes dans un ordre donné et constant, devenu bientôt une habitu<le, tiendrait lieu de la représentation des idées, ou la dirigerait avec assurance et facilité ; on pourrait se laisser aller sans crainte au mécanisme de la mémoire qui conduirait infailliblement vers le but : et il y aurait ainsi une habitude (jénérale de raisonner, comnu^ il y en a une de calculer, en suivant des métbodes certaines et <les opérati(jns vraiment méctinujues ; mais la nu'thode peut-elle être la même, lors(ju'il existe une dillerence • ssentielle dans les sujets?
Les signes de la quantité ont, par la nature même de leur objet, une capacité représentative, indéterminée ; ce sont les signes par excellence. Nous applicpions également les termes numériques à tout ce que nous pouvons concevoir comme distinct ou séparé; aussi ces termes passent-ils très pi'onqitement du concret à l'abstrait; comme les nombres abstraits se convertissent, se transforment eux-mêmes dans les siiines encore plus généraux de l'algèbre, (jui indiipie seulement les rap-
286 CEUVKES DK MAINE DE BIP. AN
ports de quantité que l'arithniéticjue doit évaluer, ou que la géométrie doit construire.
Cet état d'indétermination et de mobilité des signes permet de les étudier en eux-mêmes, sans les appliquer actuellement à rien de ce qui existe. On parcourt toutes les combinaisons, les transformations et les divers modes d'arrangement dont ils sont susceptibles, on en dresse des tables ; on les représente dans des formules symétriques que la mémoire apprend à retracer avec promptitude. Passe-t on ensuite aux applications, il ne s'agit plus que de rattacher aux objets réels ces étiquettes familières, et comme on n'examine encore dans les objets que la seule espèce de rapports exprimés et déterminés d'avance par les signes, ce sera toujours sur ces derniers, et non point réellement sur les idées, que l'on aura à opérer : donc, en vertu des habitudes acquises par la pratique isolée de la méthode, les opérations du raisonnement seront et demeureront mécaniques jusqu'à la fin, puisqu'il ne s'agira jamais que de l'ordre de succession des termes, de leurs transformations, etc., et non de leur valeur intrinsèque.
Nous n'avons et ne pouvons point avoir, dans nos langues usuelles, de signes mobiles (1); chaque terme
(\] C'esl là ce (jui l'ait qu'il n'y a point de procédés vraiment analytiques (tels que ceux de l'algèbre) applicables à d'autres questions que celles (jui roulent sur des idées de quantités ; nous ne pouvons introduire des termes inconnus dans nos raisonnements, et rien n'y remplace les X des niatbémaliciens. Dans l'analyse algébri<]ue on cherche à déterminer la valeur inconnue d'une idée, par les rapports qu'elle a avec d'autres idées connues; ces rapports (de grandeur seulement) sont indépendants de la valeur intrinsèque de l'idée qu'il s'agit de déterminer ; on peut donc l'aire entrer cotte inconnue dans leur expression, et dès lors on sup[)0se que to (/upstion est résolue, ou que toutes les conditions proposées ont lieu, et les opérations subséquentes n'ont
ropiV'SfMifoou doit rcpn'scnlcf iim- idrc fixe »'( «It'lcrmiiit'c, ne peut devenir hors d'elle le sujet d'aueune ojiération utile, ne doit jamais eu être isolé ni dans l'oriii:iue, ni dans sou eui[)loi suhstnjuent, sous j)ciue <le ne [)ouvoii* plus s'y rejoiudi-e : d<' plus, eouiiue les idées sont d'espèces très dillVreutes, tous leurs rapports ne sauraient être évalués ni indifjués dans des expressions, ou formules simples et invariables; la j)liipart de ces rai)ports sont d'ailleurs de telle nature qu'ils m> sont point susceptibles d'être mesurés, ni exactement circonscrits; le rappel des signes ne peut donc point nous tenir lieu ou nous dispenser absolument de la r<'présentation des idées, et la fort/te du raisonnement ne peut aller sans le fonds.
i.orsque nous raisonnons avec des mots, nous avons
pour objet qiio de vérilier relie première supposilion (M. Mais, que serait pour nous une idée mixte quelconque, ilonl nous ne con-
(M Leinpioi des lorniules implicites (c'est-à-dire des expressions qui n'avant par elles-mêmes aucun sens déterminable soûl susceptibles par des Irauslormations ou par leur combinaison avec d'autres de donner des résultats réels) l'emploi de telles l'oruuiles, dit Carnot, l'ail le caractère de l'analyse el lui donne un ^'rand avantage sur la synthèse; celle ci est restreinte par la nature de ces procédés ; elle ne peut jamais perdre de vue sou objet ; il faut • jue cet objet s'otTre à l'esprit réel et net, ainsi que les rapprochements et combinaisons qu'on en l'ait. IClle ne peut donc employer des formules implicites, raisonner sur des quantités at)surdes, sur des opérations non exécutables. I^cs signes ne peuvent jamais être [tour elle que de simples abréviations.
On l'ut d abord, dit .M. de la l'Iace. très réservé à admettre les conséquences générales que fournissent les formules analytiques, mais un grand nombre d'exemples les ayant justifiées, on s'abandonne aujourd'hui sans crainte à l'analyse et les plus heureuses découvertes ont été le fruit de celle hardiesse Je doute «pi'on put également s'abandonner à la spécieuse générale el rjn'il en résultât de grandes découvertes (I'' )
donc toujours les deux sortes d'opérations précédentes à exécuter : celle qui consiste à rappeler les signes dans un certain ordre (donné par la construction de la langue dont nous nous sommes fait une habitude); cette
naîtrions aucune propriété :' Comment l'exprimer par un signe, la faire entrer dans un raisonnement, fonder sur elle «pielques déductions? Les divers rapports de cette idée ne dépendent-ils pas de sa nature? pouvons-nous aller les chercher hors d'elle ? ne faut-il pas du moins connaître, avant tout, cjuclques-uns des caractères ou des éléments qui la constituent? ()n ne peut donc jamais, dans des cas semblables, supposer la question résolue. Or c'est précisément ce (|ui fait l'essence de l'analyse algébrique. Si nous ne pouvons jamais commencer à déterminer nos idées par leurs rapports avec d'autres, nous n'avons donc pour les former (jue la méthode de composition ; el c'est celle que nous sommes presque toujours réduits à employer dans la détermination de nos idées individuelles, comme dans la niarchc de nos raisonnements développés. La science idéologique surtout admet bien plus de compositions (jue de résolutions, et procède le plus souvent par une véritable synthèse, et nous pourrions peiil-êlre en trouver la cause principale dans notre sujet même. L'habitude, comme nous l'avons remarqué, tend à nous aveugler sur le nombre de nos opérations, sur la complexité de nos idées ; cesl surtout dans celles qui se rapportent immédiatement à nous-mêmes que cette influence se fait le plus ressentir : en partant donc (l'un produit tout formé et cimenté par une longue habitude, comment découvrir par une analyse réelle, les rappoi'ts et l'ordre de combinaison de ces éléments, dont on ignore la nature et dont on méconnaît jusqu'à l'existence ? Si qucd(|uelois lanalyse est commencée, elle s'arrête bientôt à un protluit (jui est jugé simple et indécomposable, el demeure toujours incomplète par la même cause : aussi combien d'idées dont nous reconnaissons aujourd'hui la composition, et qui cependant ont été longtemps considérées comme simples ? l^our dissoudre ces agrégats de l'habitude, les. maîtres ont donc senti le besoin de se transporter d'abord loin de la sphère de cette habitude; ils ont simplifié leur objet el le plus qu'il leur a été possible ; sont partis d'un premier fait, •l'une première supposition (') : par exemple, des impressions
(') Bonnet, Ilarlley el Condillac sont également partis de suppositions i^euiblables. Us ont suivi la méthode caractérisée par
DES HAniTUnKS ACTIVES 289
opération est itirc(uiif/ur et peiil rire .issiiiiilc'c aux [)i-')pôdés (lu calcul ; Ididrc de cousliucti(tn })cuf favoriser la roprcsontatioii des idt'cs, coiunic ikhis l'avons vu (cliaj). 1\ ), mais il no n<jus occu})c i)lus actuelloinent, nous entraîne plutôt (juc nous ne le dirigeons, «'l laisse toutes les forces de notre pensée en réserve pour la seconde oj)rration : c(dl(>-ci consiste à apprécier actuellement, et à mesur<^ (pie nous avançons, la valeur des termes, et à faire un retour sur les idées qu'ils doivent exprimer; retour plus ou moins léger, rapide et facile, selon (]ue les idées sont plus on moins familières, mais (pii ne saurait jamais être entièrement remplacé par les habitudes mécaniques, sans les dangers rpie nous avons reconnus auparavant
Enfin dans le calcul, et particulièrement dans les procédés de l'analyse algébrique, il suffit de penser en
il'iin sens isolé, du mouvenienl d'une fibre, etc., cl ont avancé
iiiosicn recomposant noire être, bien plus qu'en le décomposant.
Tout ce que nous avons remarqué dans le texte et dans cette
note répond h ce qu'a dit ('.ondillaf dans la Lanr/ue du rafciil :
Ou'on emploie à la solution d'un problème mathématique, des
signes alg('d)ri(iues ou des mots, l'opération est toujours la
même. Or, si elle est mécanique dans un cas, pourquoi ne le
' serait-elle pas dans l'autre '? et pourquoi ne te serait-elte pas
de même r/uand on résout une question nu-laphijsique? » La
|iremière partie de celte assertion demanderait pcut-éire quelques
lommentaires, mais la dernière me parait inadmissible, et j'y
i('ponrls par tout ce f|ui |)récède : «les philosophes que je n'ai pas
besoin de nommer avaient répondu avant moi. (C.)
M. Le Sage de Genève sous le litre de Méthode d'hupothèse et qui ;i été constamment suivie par Descartes dans sa Physique. Cette méthode consiste à choisir un certain nombre de principes élémentaires h.vpolhi'-liquos à les composer entre eux successivement en observant chaque fois ce ([ui résulte de laddilion de tel élément et continuant ainsi jusqu'au (lévelo|)ptMiient lomplet où à l'explication totale des phénomènes. (E.)
M. Dr. n. II. — l'J
ŒUVRES DE MAIXK DE BIRAX
commençant l'opération, en arrangeant ou en traduisant les données du problème ; la métliode exécute ensuite tout le reste, sans que nous ayons besoin d'y songer ; c'est elle seule qui opère les transformations, le dégagement des inconnues, etc.
Dans nos raisonnements avec les mots, nous ne pouvons avancer utilement que par le secours de la mémoire représentative ; ce n'est pas assez qu'elle fournisse les termes dans un ordre déterminé par l'babitude ; interrogée sur leur titre, elle est encore forcée cbaque fois à en rendre compte. Autant il y a de jugements ou de propositions dillerentes dans le même raisonnement, autant de problèmes à mettre en équation et à résoudre ; l'attention ne se repose un instant sur le pouvoir de la méthode habituelle, que pour s'éveiller l'instant d'après.
Concluons : puisque nos raisonnements ne sont pas uniquement dans la forme, ils ne sauraient donc être conduits par des opérations absolument mécaniques. Il n'y a donc point à'habilude gniéralc qui nous dirige, ou qui puisse nous diriger dans l'art de raisonner, comme il y en a une dans l'art de calculer.
Si le projet d'une langue universelle, calquée sur l'algèbre, ou d'une sorte de spécieuse çjénérale (tel que I.eibnitz (1) et d'autres savants lavaient conçu) pouvait jamais s'effectuer, c'est alors que les opérations du raisonnement pourraient devenir, comme celles du calcul, purement mécaniques : c'est alors que, réduits à prendre toutes les proportions, à mesurer tous les rapports sur les signes uniquement, et non plus sur les idées mêmes, par le moyen des signes, comme dans l'état actuel des
(1) Vo yez les Leltref: de LeihnU: el l'élofie df ce çirund homme, par Bailly. (D.)
I>KS HABITUDES aCTIVKS i9l
choses, nous aufioiis iiiir iiirtliodc -•(■■iit'i'.ilc. (|iii, couvortio on habitude, mous (Hriu-erait (hms la résohition (htoute espèce de problèmes, sans que nous eussions besoin d'y penser, avec cette assurance, cette rapidité (pie l'habitude donne aux procédés de l'analyse algébrique. Mais je crois qu'il est démontré aujourd'hui (et tout ce qui a été dit en dernier lieu, comme dans le cours de ce mémoire, sur les différentes fonctions de nos signes, tend bien à confirmer) qu'une telle langue ne peut se concilier ni avec la nature de nos idées mixtes, ni avec les besoins de nos diverses facultés, ce <|ui nous ramène toujours à la même conséquence.
Nous sommes peut-être, quant à la pratique de nos langues, tout à la fois usuelles et scientifiques, dans une position comparable à celle des anciens géomètres, qui, sans connaître notre algèbre, n'en faisaient pas moins de très grandes choses, en réunissant la synthèse t't Yanahjsc géométriques (1). Ils opéraient sur des ligures conmie nous opérons sur des idées ; leurs raisonnements avançaient toujours en se développant et se composant ; leur mémoire devait porter en même temps le double fardeau des signes et des idées. Ils ignoraient l'usage de ces instruments, de ces leviers qui centuplent les forces de la pensée en les ménageant; ils n'avaient pas trouvé l'art de renfermer dans des formules abrégées les résultats des plus longues déductions, d'exprimer les rapports composés des parties de l'étendue, par des rapj^orts très simples, qui reposent
(I) C'élail iiiic anahjne réelle «iiii était pratiquée dés l'école <lo Platon : on y supposait le problème résolu, ou certaines lignes tirées suivant des conditions données, puis on vérifiait la supposition, etc. (Vovez V llistnii-p des »iaf/ii''niali(/urs de Monlucla, liv. III). (C.)
les sens et donnent des ailes à la mémoire ; mais précisément parce qu'ils manquaient de leviers, leur tête devenait plus forte. Aussi les productions des anciens portent-elles l'empreinte d'une énergie, d'une vigueur, qui nous étonnent et nous surpassent : et pendant que des enfants résolvent d'un trait de plume les problèmes que ces génies livrés à leurs forces propres ne pouvaient atteindre, ou n'atteignaient qu'avec les plus grands efforts, les maîtres, à leur tour, ont quelquefois bien de la peine à suivre jusqu'au bout la chaîne synthétique de leurs idées. Aussi, c'est en marchant d'abord sur les traces des inventeurs, c'est en s'exerçant de la même manière, que la plupart de nos grands géomètres se sont formés ; c'est cette méthode ancienne qu'ils recommandent, comme par reconnaissance ; c'est celle enfin que le grand Newton trouva seule digne de servir d'interprète à son génie!... Si la langue universelle (l) pouvait un jour convertir le raisonnement eu calcul, sul)stituer un mécanisme facile et assuré, à la représentation lente et souvent incertaine des idées; sans doute l'art de raisonner éprouverait une révolution aussi heureuse que celle que les sciences exactes doivent à l'application de l'algèbre à la géométrie. Mais autant le perfectionnement des connaissances humaines s'étendrait tout d'un coup, autant le génie acquerrait de puissance, en joignant sa force propre à celle d'un nouvel instrument ; autant peut-être la perfectibilité se resserrerait par la suite : autant les facultés du commun des hommes per-
(1) La langue universelle suppose une classification de nos idées el des signes très généraux, très abstraits. Les jugements exprimés avec de tels signes auraient l'inconvénient cl les dangers que j'ai remarqués, en prêtant des signes généraux à nos idées mixtes (Voyez le Mémoire sur la Décomposition). (E.)