‹ uvres de Maine de Biran (volume 4)Chapitre 31 sur 35 · DES CITOYENS · texte numérisé non relu

DES CITOYENS

Cabanis, Gingiiené, Réveillère-Lépeaux, Daunou et Destutt-îracy

charges par la classe des Sciences morales et politiques

d'examiner les sept mémoires envoyés au concours,

sur la question proposée en ces termes :

Déterminer quelle est [influence de F habitude sur la faculté de penser ; ou, en d autres termes, faire voir [effet que produit sur chacune de nos facultés intellectuelles la fréquente répétition des mêmes opérations.

Par M. DESTUTT-TRACY

HAPPOKT l)l<: M. DKSrUTT-THACY

I.a classe avait proposé ce sujet de prix dès le .') vendémiaire an YlII. Mais, à la séance du 15 germinal an IX, il lut décidé qu'aucun des concurrents n'avait pleinement rempli les vues de l'Institut ; et un nouveau concours fut ouvert sur la même question. C'est de ce second concours que je suis ciiaru-é de vous rendre compte. La commission dont je suis l'interprète a été unanime sur tous les points.

D'abord sur les sept mémoires qui ont été soumis à son examen, elle a jugé à propos d'en écarter cinq, savoir : les n"^ 1, 2, 4, 6 et 7. Les auteurs, ou n'ont pas bien entendu la question, ou ne l'ont pas suffisamment approfondie ; et nous n'avons pas cru devoir' vous en rendre un compte détaillé.

Le numéro o, portant cette devise : Vliahiludr est nue st'coiide nature, sans être très satisfaisant, a paru cependant mériter davantage de fixer votre attention. — Il est divisé en deux parties. La première traite des connaissances que l'homme puise dans la nature, sans le secours de la communication dos idées; la <leu\ième de la comnmnication des idées.

La première partie est subdivisée en d«Mix sections : l'une du système des connaissances évidentes, l'autre du système des connaissances de fait ; et cette pi-emière contient «leux chapitres : l'un des faits dans l'ordre physi<pie, l'autre des faits moraux. Cette (listr-ibutioii n'a

pas été approuvée. Elle semble supposer que toutes les connaissances dont il est parlé dans la première partie pourraient s'acquérir sans le secours des signes, ce qui serait étra:igement méconnaître leur influence. Aussi l'auteur parait-il ne les regarder guère que conmie des moyens de comnmniquer ou tout au plus de classer nos idées et ne pas sentir assez combien ils sont nécessaires pour les former et les fixer dans nos tètes. Il parait inadmissible aussi de mettre les connaissances évidentes, pour ainsi dire, en opposition avec les connaissances de fait. Il résulte de là que nos difl'érentes opérations intellectuelles sont confondues ; et que la marche de Fesprit humain n'est pas tracée avec assez de netteté.

En tout, quoique ce mémoire soit recommandable par des idées ingénieuses et prouve de la capacité, il montre que son auteur n'a pas assez médité son sujet, qu'il a trop compté sur sa facilité, et qu'il n'est même pas suffisamment au fait de ce qui a été écrit sur ces matières. On ne peut que l'exhorter à se livrer à cette science, et alors il est vraisemblable qu'il lui fera faire des progrès.

Reste le numéro 3, ayant pour devise cette phrase de Bonnet : Que sont toutes les opérations de rame sinon des mouvements et des répétitions de mouvements ? Il a déjà obtenu une mention très honorable au concours de l'année dernière. L'auteur l'a retravaillé ; il a profité des conseils qui lui furent donnés alors par l'Institut, et cette fois il a réuni tous les suffrages. Comme nous sommes tous d'avis qu'il mérite le prix, je devrais aux termes de votre règlement, me borner à vous proposer d'en entendre la lecture, mais comme il est très volumineux, je vais cssaver de vous en donner une idée

soinuuiiro, (juoi qu'il soit ires diriicilc, je dirai inriiio impossible de l'aire une analys»' satisfaisante d'un ouvrage de ce treiire.

Nul ne réfléchit f/tal/ilude, a dit Mirabeau ((>)nseils à un jeune prince), (iette maxime a vivement li-appé notre auteur, et il en a fait le début de s<»n ouvraye.

Il voit dans cette obser>ation profonde la cause pour laquelle la connaissance de notie intellii;ence devait être la dernière de nos connaissances qui se perfectionnât ; pourquoi il était très diflicile dimafiiner de commencer cette étude ; pourquoi, dans cette reclierche, l'esprit d'analyse devait être arrêté successivement à chaque pas ; entin pourquoi il devait avoir déjà découvert beaucoup de choses relatives aux formes et aux proiluits de nos raisonnements, avant d'avoir démêlé la génération de nos idées, qui en sont les éléments ; en un mot, pourquoi l'esprit humain a toujours mieux connu les choses, à proportion qu'elles étaient toujours plus loin de lui, et moins intimement unies à son existence et à ses actes les plus fréquents.

il trouve encore, dans cette rétlexion si vraie, ce (|ui a obligé les créateurs de la science des idées ((Jondillac et Bonnet) à étudier l'esprit humain dans un fantôme hypothétique, fruit de leur imagination, dette marche ne doit plus être suivie, mais elle était nécessaire en commentant. Ce sont les travaux de ces premiers maîtres et ceux de leurs successeurs, qui nous mettent aujourd'hui en état de déterminer les effets de l'habitude, cette cause générale de tous nos progrés d'une ^ part, et de notre aveuglement de l'autre. Mais pour le faire avec précisi<jn, il faut commencer par présenter une analyse sommaire de nos facultés intellectuelles et des impressions (|u<' nous h-ur devons. (Test ce (|ne

l'auteur fait tout de suite après ces observations préliminaires (jui montrent déjà combien il est maître de son sujet. Suivons-le dans cet examen.

Il préfère d'appeler impression, ce que nous nommons ordinairement spusation. La raison en est que, de ces sensations, quelques-unes, telles que celles qui nous viennent de nos organes internes, sont uniquement et presque uniquement dues à la faculté de sentir ; d'autres, telles que celles que nous cause le simple mouvement de nos membres, sont uniquement ou presque uniquement dues à la faculté de nous mouvoir ; et enfin, presque toutes sont, à différents degrés, composées des effets de ces deux facultés réunies. Or de même que les physiologistes distinguent les forces sensitives et les forces motrices, bien qu ils leur reconnaissent une origine comnmne, et qu'ensemble elles composent la force vitale ou le phénomène de la vie ; de même il pense qu'en idéologie, il faut distinguer dans V impression ce qui appartient à la sensibililé et ce qui appartient k la mobilité, la passion et l'action ou plutôt l'activité sensitive et l'activité motrice, la partie purement affective et la partie perceptive, en un mot, la sensation et la percejjtion.

11 se sert de ces mots partie perceptive et perception, pour désigner la portion de l'impression qui dérive de la faculté de nous mouvoir, |.arce qu'il pense que c'est à celle-là et à la conscience d'un mouvement volontaire que nous devons toutes nos connaissances, même celle de notre moi, et que les impressions purement affectives, purement se/isitice\, ne nous mettraient jamais à même de porter aucun jugement, pas même celui de prrsonno/ité, celui qui consiste à percevoir que c'est nous qui oxistons, (jiii sentons.

R.MM'OUr KK M DK^TUTT TKACY 31/

Voilà ce (jui justilio, ou du moins motive l'emploi du mot im/n'f'ssion substitué à celui de sensdlinn. Après cette distinction des parties de l'impression, il examine, dans l'exercice de chacun de nos sens, «(iielle est \a part du sentiment et celle du mouvement.

1" Le Tact.

Dans les impressions tactiles, il est aisé de distini,'-uer le tact passif et le tact actif, c'est-à-dire celui qui se borne à recevoirles affections des corps qui s'approchent de rori::ane, et celui qui va les chercher an moyen d'un mouvement volontaire et senti : et dans ce dernier tact on discerne facilement leflet de la force sensUire de celui de la force motrice... C'est à la mobilité (juest due la perception d'effort qui se compose du moi qui veut se mouvoir et de l'être (jui s'y oppose et consiste dans le jueement que nous en portons. (Test là le premier de nos jugements, la première de no; connaissances et l'origine de toutes les autres ; c'est en même temps la base de toute existence réelle. L'organe princij>al du tact étant la main, c'est celui de tous nos sens dont en général la sensibilité est la moins vive et la mobilité la plus grande. C'est pourquoi c'est celui ({ui nous instiuit le plus et qui instruit tous les autres sens. Onand sa sensibilité est trop vive, il n'a plus cette prérogative, nous sommes tout à la sensation, la perception disparait. C'est une règle générale (jue partout où le sentiment prédomine, il n y a plus de connaissance.

2° La Vue.

L'organe de ce sens est beaucoup plus sensible et moins mobile que celui du tact. Cependant il y a encore lieu de distinguer la vue passive et la vue active, c'està-dire les cas où nous ne faisons que recevoir les impressions visuelles, et ceux où, par différents mouvements, nous nous dirigeons vers elles, et modifions l'organe de manière à les recevoir d'une façon plutôt que d'une autre . Il y a difTcrence entre regarder et simplement voir, comme en être heurté et tâter. On doit donc reconnaître, dans l'exercice de la vue active, l'action des forces sensitives et celle des forces motrices : sentiment et mouvement. En conséquence, l'auteur pense que la vue active toute seule procurerait l'impression d'effort, donnerait lieu à la connaissance du moi, et par celle-là à plusieurs autres, ferait naître des jugements, en un mot, produirait des perceptions, quoiqu'on moindre nombre que celle du tact. Mais, suivant lui, la plus grande utilité de la mol)ilité, propre au sens de la vue, est de se mettre à même d'associer ses opérations à celle du tact, dont les perceptions sont bien plus distinctes et plus persistantes, parce que la résistance extérieure s'y trouve substituée à la simple résistance musculaire. « C'est ainsi, dit-il, que tout organe peu mobile, « qui s'il était isolé, ne comporterait que des impressions « plus ou moins passives et confuses, peut acquérir « l'activité qui lui manque, par son association ou sa « correspondance avec un organe supérieur on niobi- « lité ».

)K M. DKSTUrT-TRACY

:^ L'Ouïe

La réflexion précrdoiito s'appli(|ii(' Ar la iiianiric la plus heureuse, au sens de rouï(\ l/()f,::aiie de ce sens est très sensible et peu ni()l)ile ; et l)ieii cpi'il y ait, entre entendre simplement et écouter, une ditréreiiee ({ui tient à la mobilité interne des muscles de l'oreille, cependant l'ouïe devrait être purement passive et sensitive ; et pouitant elle nous procure une multitude de perceptions très fines et très distinctes. Mais c'est qu'elle s'associe à un organe éminemment mobile, celui de la voix, lequel répète et reproduit intérieurement tous les sons dont rouie est affectée, et par là nous les fait distinguer et percevoir; aussi percevons-nous toujoui-s les sons et les articulations d'autant plus distinctement qu'ils ont plus de rapports avec ceux que nous pouvons imiter et reproduire : et la finesse et la délicatesse de l'ouïe sont toujours proportionnelles à la souplesse et à la flexibilité de l'organe vocal. Toutes les observations, dans les différentes espèces d'animaux et dans les diU'érents états de l'homme, confirment cette importante léflexion. L'association de la voix avec l'ouie est donc analoe-ue dans ses effets à celle qui existe entre le tact et la vue. C'est là, suivant nous, une très belle idée, et (jui donne beaucoup de poids à la théorie de notre auteur.

ï" L.3 Goût.

L'organe du goût n'est pas dépourvu de mobilité. Le u-^oùt n'est pas complètement passif ; il y a différence

ŒUVIîES DE MAINE DE BIRAN

ontro sentir siiiipleiiient une saveur et la savourer. Mais le goût est éniinemineiit affectif; les impressions qu'il reçoit émeuvent un organe interne important (l'estomac). Elles ébranlent puissamment tout le système sensitif. D'ailleurs, la résistance que présente le corps savoureux est très transitoire ; la sensation doit donc prédominer dans le goût, et la perception y être prescpie nulle ; aussi les saveurs sont-elles peu distinctes et peu susceptibles de rappel; aussi ont-elles peu de noms dans les langues, ou des noms analogues à ceux des qualités tactiles, comme ceux des odeurs sont tirés des objets visil)les. Seulement les saveurs des corps solides sont lin peu moins confuses que celles des fluides. Elles approchent plus de la perception, ce qui confirme le principe (juc tonte connaissance vient de la mobilité.

o" L'Odorat.

L'odorat est encore plus passif que le goût, avec lequel il a beaucoup do connexion. 11 y a bien encore une légère différence entre sentir et flairer ; mais la mobilité de ce sens ne consiste presque que dans le mouvement de la respiration, mouvement continu, nécessaire, et par conséquent profondément liabituel et très peu volontaire. D'ailleurs il met en jeu plusieurs organes internes et tout le système sensitif. Aussi les impressions de l'odorat, comme l'indique le langage, sont presque toutes en sensation et presque point en perception. Aussi sont-elles affectives, confuses, inqiossibles à nommer et à rappeler, ni divisibles, ni perceptibles, ni instructives.

itr in; M. i.Ksii rr-TKA» Y

<)" Le Sens organique.

linlin \ icnnoiil les iiii[)i'('ssioiis (|iir nous «'pridivoiis dans les parties internes du corps. Crili's-là sont (!«■ pures sensations. La tonc scnsitivr y csl sculr en jeu. l'oint d'eflbi-t perçu, immuI <!<' distinction, nul \i-ai souvenir; toute connaissance s"ccli])se av<'c l'ahscncr du mouvement volontaire.

Donc toute impression est plus ou moins propre à cire pcrçi/c ou sentie suivant quelle est plus ou moins liée à un mouvement volontaire, et que sa propriété aUeclive est plus ou nn)ins dominante.

Sui' cette explication des fonctions de nos sens se fondent des développements ultérieurs.

I/etlet des impi-essions sur les organes n'est pas uniquement momentané; elles y laissent des traces durables. Or, ces moditicati(jns persistantes des ori:;ines, l'auteur les appelle des déterminations ; il dit (pi Une détermination s'effectue quand l'organe se remet dans le même état où il était en vertu de l'action première.

I*uis(|ail y a deux sortes d impressions, ou plut«M puis- ([ue limpression renferme deux choses différentes, la sensation et la perception^ il doit y avoir deux sortes de déterminations, la sensitive et la perceptive ou molricr ; c'est-à-dire que les déterminations que contractent les organes sensitifs ne doivent pas avoir les mêmes [)ropriétés que celles que contractent les organes niuleiirs.

Que la détermination sensilive setloctue par l'action renouvelée de lohjet ou sponlanément en son absence, l'auteur pense que la sen.sation ne sera pas recoiinue l)our être la même que la première, (pi'il n'y aura pas lieu à ce (piil appelle rrniiniscenrr.

M. UK n. n — -'

Au contraire, que la détermination motrice s'efïectue à l'égard du même objet, l'individu a conscience d'un efiort renouvelé et plus facile ; il se reconnaît lui-même comme sujet voulant, et par suite il reconnaît l'impression précédemment éprouvée. Si c'est spontanément, et en l'absence de la cause première, l'individu n'éprouvant pas la même résistance, doit distinguer que c'est un souvenir et non l'impression première.

Ce souvenir n'est qu'une copie de la perception première. L'auteur l'appelle idée : il n'y a de différence entre l'idée et l'impression originaire que la partie sensitive qui ne se renouvelle pas.

Donc sans la détermination motrice il n'y aurait ni réminiscence ni idées.

Il n'y aurait non plus ni signes, ni mémoire ; car, suivant notre auteur, ce sont les mouvements volontaires qui sont les signes naturels puis artificiels des impressions ; et la mémoire est la faculté de rappeler en mouvant, en faisant un effort.

11 appelle imagination la faculté de reproduire involontairement certaines impressions, il appelle ces reproductions non pas idées mais images. On prend ces images pour des réalités, parce que la conscience de leur partie motrice a disparu par l'habitude, et qu'on n'est plus frappé que de leur partie sensitive. Il croit que les impressions visuelles sont plus souvent dans ce cas que d'autres, et que ces images sont les produits les plus immédiats de l'activité propre du centre cérébral : de là les visions.

Il faut convenir que cette dernière partie de l'introduction ne présente pas le même degré de lucidité que celle qui contient l'analyse des sens. Peut-être est-ce qu'il aurait fallu faire une analyse expresse de nos

UM'l'OUI- l)K M. DKsrUTT-TliACY MA

facult.'S illIrlI.Mlii.'lIrs, ri priil ctir rtl.olT ;im;iil-il Mii(Mi\ v;ilu ne p.is icuiiir sous le noin iiiii(jii(> i\"uii/nrsv/o//, la jmi'e seiisalioii avec la /inrcijiion ; car, dans !•• vrai, cotte partie perceptive «le l'iiua-iiiatioii consiste dans des jniienients portés <pii, joints à la partie allcctive de la simple sensation, la font devenir une id.-c niposée. Or, en parlant de cette siinjjle sensation, et posant successivement tous les deyrés de composition et de complication par lesquels elle passe, IVxplication des opérations intellectuelles subséquentes aurait peutêtre pu être plus claire. Au reste, la suite répandra du jour sur ce point obscur. 11 nous faut suivre notre auteur dans les deux sections de son ouvra,i;e. lune (|ui traite des habitudes passives et l'autre des habitudes actiAes. l-llh^s sciiit j)leines de vues hncs et (h' (b'tails curieux.

SECTION PREMIERE Des habitudes passives

Un fait bien y-énéral et bien connu, c'est que toutes nos impressions quelles qu elles soient, quand elles sont continuées ou fréquemment répétées, s'affaiblissent irraduellement, à moins que lori:ane ne soit lésé ou détruit. Mais en s'affaiblissant, les unes s'obscurcissent toujours davantage ; les autres deviennent souvent plus distinctes.

Ouand j'éprouve souvent le même dei:;-r('' île température ou la même odeur, j'ensuis moins affecté: quand

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Je réprouve longtemps de suite, je finis par ne rien sentir.

D'autres impressions, telles que celles de la vue, celles de l'ouïe s'affaildissent aussi par leur répétition ou leur continuité, mais elles deviennent plus distinctes : c'est qu'elles renferment sensation et perception, et que tandis que la sensation s'efface, la perception s'éclaircit.

Le premier chapitre qui traite des sensations continuées et répétées est destiné à expliquer le premier de ces deux effets. L'auteur se rend compte ainsi de l'action de la force sensitive.

11 dit : Le mouvement vital entretient incessamment, dans toutes les parties de l'être vivant, un certain degré de sensibilité propre du tout et de chacune de ses parties. Quand ce ton général ne reçoit aucune altération, l'être vivant peut et doit avoir un sentiment obtus de son existence, mais il n'a point de sensation iiroprement dite. Quand il reçoit un accroissement ou une diminution générale, ou une altération subite dans quelques parties, il y a sensation, mais, dans ce dej'nier cas, l'organe irrité réagissant sur les autres, l'équilibre se rétablit graduellement, et tout au plus le ton général demeure augmenté ou diminué, quelquefois même il est encore l'un ou l'autre quand, par la cessation de ja cause irritante, l'organe qui Fa altéré est déjà revenu à son état antérieur; ce qui produit une nouvelle inégalité en sens inverse.

Cette manière de considérer le principe sensitif, dont je ne puis donner ici (pi'un aperçu, ex^îlique assez bien pourquoi la même cause affective ne produit pas toujours les mêmes effets sur nous ; pourquoi nous ne nous apercevons pas des changements lents et graduels qui s'opèrent en nous ; pourquoi la sensation continuée s'al-

KAPiMitr i>K M. iii;sn-rrTKA<v .«ir.

trrt' DU (lis|»;ir,iit : |).tiir(|iiiii, (|iiui(|ii(' moins sciilic. elle (IcviiMit souvnil plus utci'Ss.iiiT ;i Vrivr scntailf, clf., etc. \i\\ ini uii)t. rlle rend un cDUiidr siitisCaisaul di-s <li\ris plicuoinèncs do la sensation propirincnt dite. Mais la paftio pcrcoptive de nos ini])ressions ne suit pas les nitMiies lois : elle est rol)jet du chapitre suivant.

Tandis (|uc la sensation répcti'e ne fait cpie sOljscurcip et s'éteindre, tout ce cpii lient à 1 action de nos organes niotcui'S se perfectionne i)ar 1 exercice, et toutes les opérations de nos sens actifs deviennent plus faciles, })lus rapides, plus distinctes à mesure qu'elles sont plus souvent répétées; ce sont elles (|ui prc^duisent la percei)tion ; c'est à elle que nous devons tous nos progrès et nos erreurs. L'auteur assigne trois causes de leur })erfectionnement : I" i/allaihlissenicnt de l'ellet sensitif; 2° la facilité croissante des mouvements; 3" leur association dans lo centre cérébral à d'autres m<)uvenients on d'autres impressions qui leur servent de sujnrs. Nous ne le suivrons point dans le développement des etlets de ces causes ; il faut voir dans l'ouvi-aue l'énoncé des faits qui manifestent l'action de cliacunes d'elles; mais, dans le chapitre troisième, on examine spécialement les perceptions associées et les divers jugements d habitude ([ui en résultent.

Hacon a remarqué, avec une bien gi'ande sagacité, (pie l'intelligence humaine est comme un miroir inégal qui mêle sa nature propre à ccdle des objets (pi'il reproduit. Et notre auteur ajoute <|ue la nature de l'entendement n'est autre chose (|uc l'ensemble des habitudes propres de l'organe cérébral, «pi'il regarde <omme le sens universel d<î la iicni'/ttion, taudis ipie les sensations sont les elf'ets des sens particuliers et des organes externes. Les détei-minalions, les habitudes

(KUVRES DE MAINE DE lURAX

contractées par cet organe central, et persistantes dans son sein, constituent ce qu'il appelle notre imagination ; et c'est cetle faculté qui, réagissant sur les produits des sens externes, devient le miroir inégal de Bacon. C'est elle qui, à propos d'une des perceptions qu'elle a associées ensemble, reproduit à l'instant toutes les autres, en sorte qu'elles se servent réciproquement de signes, en conséquence des liaisons halîituelles qu'elles ont eues précédemment. De là la nmltitude et la rapidité de nos jugements, mais aussi leur témérité; de là vient que l'enfant appelle tout homme papa, et que l'homme suppose une volonté comme la sienne à tout ce qui agit. L'auteur considère les efiets de l'imagination dans les perceptions qu'elle a associées par sinudtanéité ou dans l'ordre successif. 11 en remarque les difi'érentes conséquences, et il conclut que, dans l'état actuel de nos facultés, toute perception est composée dune foule de jugements d'habitude devenus rapides, faciles et, par cela même indillerents jusqu'au point d'échapper à la conscience de l'individu dans le cerveau duquel ils s'effectuent.

La plus grande preuve que l'on puisse donner de l'existence de cette multitude de jugements souvent inaperçus, qui font que l'impression qui nous semble la plus simple est réellement une perception très compliquée, c'est le sentiment de surprise que nous éprouvons toutes les fois que leur liaison ordinaire se trouve dérangée dans un phénomène (jui sort de l'ordre commun.

L'auteur en prend occasion d'expliquer spécialement, dans le chapitre IV, les eifets de l'habitude sur les sentiments moraux qui résultent de ces perceptions, lesquels sentiments il regarde comme les sensations

Ml

cou-

propres à rori;an«' ccrclnal rt à riina^iiialnm ; il <léc< vre surtout les causes des i<l«M's supcrstitiiMises <'t des déterniiuatious instinctives. Ce chapitre est rempli de très belles observations.

Là finit la première section, intilulcc : Prs liiilii(iidf;s passives. Pour ne pas trouvei* qu'elle renferme des choses étrangères à ce que promet ce titre, il faut se rappeler «jue, si on y trait<' non seulement de la sensation ou partie passive de l'impression, mais encore de la perception, qui en est la partie active, c'est parce qu'elle entre dans la composition des produits de limagination, ([ue 1 auteur rei;ardc comme la sensibilité propre de l'organe cérébral. 11 y a peut-être là cpielque chose d'hypothétique qui n'est pas suffisamment justifié par les observations physiologiques, et dont on aurait pu se passer, comme je l'ai déjà indiqué, en envisageant sous un autre aspect la formation de la perception. Mais cette manière de considérer les phénomènes amène des développements si intéressants et si instructifs, qu'on ne saurait y avoir reg^ret. Continuons donc de vous rendre compte de l'ouvrage et de la seconde section, qui traite des habitudes actives.

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