SECTION DEUXIEME
Des habitudes actives
ou de la répétition des opérations qui sont fondées sur l'usage des signes volontaires et articulés
luette seconde partie est pi'es<pir unicpK'nifnt 1 histoire des siirnes arlirulés et d.-s dilIV-n-iits .'lietsipio leur
328 (KUVKES Di: MAINE DE lîIRAN
usag-e répété j)roduit sur nos divers genres d'impressions. L'auteur commence par reconnaître deux espèces de signes naturels ; toute impression même purement sensitive, associée par l'habitude à d'autres impressions, en devient le signe, et réciproquement, c'est-àdire qu'elle les réveille et est réveillée par elles. Mais ces sortes de signes ne sont point disponibles, ne dépendent point de la volonté de l'individu ; ce sont ceux au moyen desquels on est afi'ecté : on imagine sans connaître, sans percevoir, sans pouvoir s'assurer de la réalité de l'impression qu'on éprouve. Us ne laissent point lieu à l'action de la réflexion ; leur effet est machinal et forcé. Ce sont, suivant l'auteur, les signes de l'imagination ; c'est pourquoi il appelle l'imagination une faculté passive, comme la sensibililè.
Une autre espèce de signes naturels, ce sont les mouvements volontaires associés par la nature à nos impressions qui eu constituent la partie perceptive. Ceux-là produisent connaissance, perception, jugement, parce qu'ils sont accompagnés de l'impression d'effort qui est le produit du sentiment du moi, de celui de résistance et d'un jugement. Ceux-là dépendent de l'individu; ils sont à ses ordres, ils donnent lieu au raj^pel volontaire, ils sont la base de la mémoire proprement dite.
iMais l'efiet de l'habitude est de faire disparaître graduellement la conscience de l'impression d'efibrt, et en rendant toujours plus faciles ces signes volontaires de la mémoire, de les rapprocher toujours plus de l'état des signes passifs de l'imagination. Quand la faculté motrice est arrivée à ce degré de perfectionnement d'une part, et d'aveuglement dans son exercice de l'autre, riiulivi(hi demeure passivement livré à l'impulsion
i;Ai'i'()i;r dk m. iii> rrrr-i haty M9
dos causes «•xtcriK's, des (lisposiliolis nr-;illi(jllt'S. des
saillies iiivoldiitaircs et «les i-elmiis j)rri<><li(ni<s «!<• I.i sensibilité : il vit dans une sorte (l<- soiiiii.'iiiilMilisinr : il n'a plus la loree de i-éai;ii- sur ce (|iii je nient ; il n'a plus (le capacité <le réflexion ; il «si rrtomlté s<»nsren»pire absolu de son imagination.
La conversion de eei-tains nionvcnientsNolonl.iires, de certains signes naturels de la niénioire, en si::iies artificiels, fait renaître la capacité perceptive ; (die redonne une nouvelle éneri;ie à la UMMUoirc Les nioiiNcnients volontaires de l'organe vocal «tnt sinlout iieancoiip d'avantages pour produire cet ellet : niais Iticntùt liiabitude vient encore dénaturer ces nouveaux siiines et les rapprocher de létat autoniaticpie.
D'ailleurs ils ne peuvent pas avoir une égale influence sur les impressions de divers genres auxquels on les unit. Ils ne peuvent pas faire revivre également les sensations et les perceptions; la mémoire n'est pas toujours complètement représentative, dont il (xainine successivement les eflets.
Les sons ou tons articiilt'S, absti'aclion laite de leur valeur représentative, ne sont ((ue de simples produits de la force motrice. Cependant sous le rapport de la mémoire, ils ont un grand avantage sur les autres mouvements purement musculaires; c'est (jne non seulement ils se manifestent à la conscience coim ii\. par
limpression de h'Ifnrt nécessaire ])onr le pciidnire, mais encore ils sont sensibles à l'individu par la perception que l'ouïe en reçoit. Les gestes «nit im avantaue analogue en ce (ju'ils frappent la vue. < l'est pctunpioi, pour retenir une suite de gestes, il est utile de les voir en les faisant: pour retenir les mots, il est bon de les entendre en les articulant, de les pr.. non. er tout liant.
330 ŒUVKES DE MAINE UK lURAX
Toutefois, retenir des mots, ce n'est que retenir une suite de mouvements, ce n'est là qu'une mémoire mécanique. Elle ne devient représentative que quand on retient en même temps les perceptions auxquelles ces mots sont attacliés. Alors seulement elle est utile. La manière maladroite dont on exerce la mémoire mécanique des enfants, en leur faisant apprendre par cœur beaucoup de mots qu ils comprennent peu ou mal, est donc bien capable d'accroître cette mémoire, car tous les mouvements deviennent plus faciles par l'exercice, mais elle n'est pas propre à la rendre représentative. La peine que donnent à prononcer les mots d'une langue trop dure, le plaisir trop vif que causent des sons trop harmonieux, le choix arbitraire des mots dépourvus d'analogie, sont autant de circonstances qui, en attirant trop exclusivement l'attention sur le signe et en la (k; tournant de la perception, contribuent à empêcher la mémoire de devenir réellement représentative. Quoi qu'il en soit, voilà ce que notre auteur appelle la mémoire mécanique.
Il la nomme sensitive quand le signe sert à réveiller l'image de ces sentiments, de ces affections de la sensibilité qu'il a dit, dans la première partie, n'être pas susceptibles d'être reproduits réellement, ou quand il devient le moyen de rappel de ces idées vagues et confuses qui n'ont jamais été accompagnées d'une perception réelle, ou dont elle a disparu. Dans ces deux cas le signe est bien moins un vrai signe qu'un moyen d'excitation tumultueuse et presque fortuite, qui devient facilement fantastique. La mémoire de ce genre ne diffère guère de ce qu'il appelle l'imagination. L'emploi vicieux des mots, l'usage immodéré des métaphores, des iill usions, des tropes, des ligures de tout genre, est
HAi'i'niM i>i: M. i«i>ri; ir-ii[.\cY ■*•*<
piopro H la lair<' iiaitre. C<mi\ clio/ «|iii elle [nrvaiitsunt tout à la passion et élranj^eis à la n'Ilexioii icllo produit l'enti-aineuieut de la voloutr et l'incapatit»'' du jufi^euient. Lautcui' a compare la luciuoiiM» nn'canicjuo à la constitution oii la l'oicr musculaire prédomine. Il compare la mémoire sensitive à celle ou la loice sensitive est trop exaltée, (l'est de l'f'ipiililMe et de la juste condtinaison de ces deux loi-ces. (|ue se fornu' un bon tempérament et une mémoire vraiment rejirésentative. C'est de celle dont il nous reste à parler.
L'idée est la copie de la perception, et, suivant notre auteur, nous n'avons de perceptions réelles que celles des formes, des tinnres et des S(»ns, et celles qui en dérivent, parce (jue ces impressions sont les seules qui soient lices à l'action de la force motrice et de nos sens actifs ; nos autres impressions ne sont que des sensations, sont passives, et par cela même ne sont pas susceptibles d'être reproduites à volonté, par lecilnis ceniis volucriqne simillima sonino.
Ainsi la vraie mémoire se borne à la rrpréMPntation des formes et des tigures au moyen du nippel des sons. En effet, la mémoire représentative est celle où le signe et l'idée sont bien liés et se reproduisent toujours ensend)le, celle où le signe fait renaître toute l'idée. Mais pour que cela soit possible, il faut que l'idée soit formée tout entière de parties susceptibles d'être reproduites. Or, sa partie perceptive est seule dans ce cas. Sa partie affective, le sentiment ([u'elle produit, n'y est pas. 11 peut être excité par le signe tantôt plus, tantùt moins, toujours tumultueusement, irrégulièrement ; le tout en vertu de circonstanciés variables; mais il ne peut pas être véritablement représenté; et c est pourtant là le seul effet du signe vraiment utile a noire per-
332 ŒUVRKS DK MAIN'i: DK lUKAX
fectionneinent. Telles sont les bases sur lesquelles se fondent les réflexions de l'auteur sur les propriétés de nos idées abstraites et de celles des modes mixtes et des modes simples, relativement à la mémoire représentative, sur les méthodes jiropres à faire naître cette espèce de mémoire, et sur la qualité des langues qui la favorisent ; enfin sur les moyens de faire que le mot, l'idée et le fait se prêtent toujoursun appui réciproque, et soient unis d'un lien indissoluble dans notre esprit; car c'est Là à quoi il faudrait parvenir. Ce chapitre est fort intéressant et n'est pas susceptible d'extraits ; il faut le lire.
Après avoir parlé de la mémoire en général, de ses différentes espèces, et des modifications qu'elle reçoit de l'usage continuel des signes artificiels, il était bien nécessaire de faire voir l'influence de ces mêmes signes et de leur fréquente répétition sur nos jugements, et de montrer comment nous sommes entraînés à donner sans nous apercevoir une espèce de vertu occulte aux signes de nos idées et une existence réelle hors de nous à tout ce qui se trouve revêtu d'un signe dans notre mémoire. Ce préjugé, presque invincible et inhérent à la nature humaine, tient à la réunion de trois causes : les effets directs de l'habitude sur nos jugements, la nature des signes et des idées associées et les formes du langage .
Nos premiers signes ont été attachés à des objets sensil)les et réels; quandnous les unissons à des objets intellectuels, nous sommes portés à regarder ces ()l)jets comme aussi réels que les premiers.
Ces objets sensil)les et réels, nous sommes habitués à les sentir, à les voir existants hors de nous; bientôt nous rappoi'tons .lussi hors de nous ces objets intellec-
;sri TT-ThACY
turls (jiK' nous jujj^eoiis aussi i-.-rls. (^'I.i Imr .louiir un nouveau caractère d'oxistonci'.
Kniiii nous y soinnics portés aussi par l.s lomn-s «Ir lani;ai:('. (Juaiul nous les avons personiîiliés jtar un si^ne, ils deviennent les sujets de nos propositions, les soutiens de beaucoup de (pialités ; ils parlent, ils ai:issent, ils sont modifiés. Tout ce (|ue nous disons d'eux est autant de prosopopées qui ne peuvent nian(|uei- de les réaliser tout à fait pour nous, dès (|ue la mémoire, que nous en avons, cesse un moment d'être pleinement représentative, et qu'elle incline à devenir ou purement sensitive ou purement mécanique. Or, combien cela n'est-il pas aisé lorsqu'il est question d'idées de modes mixtes, qui sont formées de tant d'éléments liétéroi;ènes, (ju'il est très difficile de n'en pas laisser écliapper l)eaucoup, ou lorsqu'il s'agit de jugements dont nous avons oublié la démonstration, si jamais elle a existé dans nos tètes, et dont par conséquent l'évidence n'est plus pour nous une affaire de conscience, mais seulement de réminiscence ! Alors, comme le dit si énergiquement notre auteur, tout est sous la puissance du verhf.
Telles sont les principales causes du pouvoii' funeste des mots et de notre attachement vraiment fanati(jue au sens apparent de certaines locutions qui véritablement n'ont point de sens réel. Mais si l'empire <les mots est tel sur nos jugements, cond)ien ne doit-il j)as être plus grand sur ces suites de jugements (jue nous nommons raisonnements et où tous les inconvénients doivent se multiplier en raison du nondu'e des opérations intellectuelles (]ui se réunissent ou se succèdent. Ici l'incertitude de l'esprit humain et sa facilité à s'égarer deviennent vraiment elfrayantes, et elles dérivent de la
334 ŒUVRES DK M.MNIÎ DE BIRAN
même source à laquelle il doit tous ses progrès, de l'habitude, cette portion si essentielle de sa nature, qui le constitue tout ce qu'il est. — Notre auteur, dans son dernier chapitre, nous donne sur ces dangers et sur les moyens de s'en garantir, les plus beaux développements que malheureusement nous ne pouvons pas transporter dans cet extrait. Bornons-nous à conclure avec lui que, bien que le calcul et le raisonnement soient absolument la même opération, il n'y aquedans le calcul, dans la combinaison des idées de quantité, que nous puissions sans danger employer des méthodes purement mécaniques, et négliger impunément les idées pour ne nous occuper que des signes, parce qu'il ne s'y agit jamais que d'idées d'une seule et même espèce ; mais que dans toutes les autres déductions ou il entre toujours des idées de tous genres, rien ne peut nous dispenser du soin de ramener continuellement le signe à la vertu représentative, de peur que la véritable représentation ne nous échappe ; que nous devons toujours comme ill'a dit, porter en même temps le double fardeau du signe et de l'idée, de peur que la liaison ne se rompe ; et que tout projet de méthode tendant à nous débarrasser de cette obligation tel que la spécieuse générale de Leibnitz ou autres semblables, est une pure chimère. Voilà pourquoi les combinaisons mathématiques exigent le moins de force de tête, et sont celles qui ont dû faire les plus grands progrès ; et pourquoi, pour les autres genres de recherches, il n'y a qu'un certain degré d'habitude dans nos jugements qui soit vraiment utile. Quand ces jugements ne sont pas assez habituels, l'esprit est distrait par le sentiment de la peine qu'il éprouve. Quand ils le sont trop, leur facilité excessive empêche d'avoir la cons-
KAl'l'OKl' 1.1. M DKsTt •■iT-ri{A< Y 335
cienc»' des (''léinciils (pTils icnrciiiirnl. ( irs (Icinicrs mots sont riiistoirc ;il»i<'-vc de tous 1rs cllrls i\(' l'habitude sur nos opri-atiniis iiitcllrcliirllcs. ( )l)Scr\ ( MIS, «Ml finissant, (jue ce diMiiicr rliapili»' nous a >>ai-n le pins satisfaisant et le pins Inniiiicnx de tout l'onvraiic, et ajoutons à sa lonanuc, (\iio (piand c'(îst à la lin de sa course, ot lorsque son sujet devient [)lus étendu et plus conipli(jué qu'un auteur parait le pluss'lr dans sa niaiclie et le plus maître de son sujet, c'est qu'il en a I»ien trouvé le fond, et qu'il a bien choisi son point de départ. Cet intéressant mémoire est terminé par un résumé excellent, mais qu'il faudrait bien se ^ardei- (le liie d'abord ou tout seul ; car, ne présentant j)as le tahleau des éléments qu'il réunit, il n'offrirait (pie des signes qui pourraient bien n'être }>as cr)mj)ris, ou, pour e\[)rimer cet effet dans le style de l'auteur, il donnerait lieu à l'exercice de la mémoire mécani(pn3, mais non à ((dui de la mémoire représentative.
Tel est, citoyens, le précis du mémoire (pn- nou>^ vous propos(ms de couronner; vous trouverez sans doute bien des choses à désirer dans cette analyse; mais encore une fois, les ouvrages sur ces matières, s'ils sont bien faits, ne sont pas susceptibles d'être resserrés, et il est impossible, dans un rapport, de présenter complètement les idées de l'auteur. La commission n'a point prétendu prononcer sur tous les points de la théorie de celui-ci; elle n'a pas même cru qu'il ne puisse pas encore ajouter de nouveaux perfectionnements à sa manière de la présenter : mais elle a jug-é que cet écrit -était plein de sagacité et riche'en observations fines et profondes, (juil pi'ouvait beaucoup de connaissances et de talent, (piil jetait de grandes lumières sur le sujet, et qu'il était très capable de faire faii-e
336 ŒUVRES DE MAINE DE lURAN
encore de nouveaux progrès ù la science. Par tous ces motifs, elle le regai (]ual)le et très utile.
ai'Im:\I)I(:i:s
Les laciiltés d'un Hre sont les principes de ses (orées et de ses actions. Nous nous élevons à cette idée abstraite en eonsi- (If'rant dans l'être actif les alternatives de repos et de mouvement, et concevant, quand une opération est interrompue, l;i possibilité de la reprendre ou de la (((utinuer; ainsi nous séparons la force du principe virluil qui peut la produire, la chanL^rr, la susprendre et en varier l'exercice.
Le nombre di's facultés ainsi consiilérées peut être uiulliplii' <(»mnie celui des actions, mouvements ou opérations distinctes ; mais la plus légère observation a sulli, pour faire apercevoir la ressemblance de plusieurs de ces opérations; alors on les a classées par ordre, et on a rapporté cba(|ue classe à son principe. Il est évident que ces dénominations abstraites de forces nu de facultés ne servent qu'à désigner d'une manière plus iibré^'éeet sans circonlocution la cause inconnue, le principe occulte d'un certain nombre d'efl'els bomogènes (|ui se manifestent au.\ sen.s externes ou au sens interne que nous nommons conscience; elles servent aussi de lien commun h ces rlTets en les faisant apercevoir sous les rapports (|ui les unissent, mais sans nous éclairer en aucune manière sur la nature de cette liaison ni sur celle de la cause (|ui est censée les produire.
La diversile et le nombii' de ces principes ncculles antioncent M ui; K. H- — --
338 ŒUVRES DK MAINE DE BIRAX
dans les sciences où ils sont admis, un état d'enfance et de ténèbres. La philosophie a pour l)ut premier et essentiel de les réduire. Non contente d'observer l'ordre successif des phénomènes et d'en lier un certain nombre à un premier fait, elle tftche encore de subordonner ces faits premiei-s dans leur ordre à un autre encore plus général, et s'élevant ainsi d'échelons en échelons, elle tend à remonter vers cette cause, cet anneau premier auquel va se rattacher la chaîne qui unit tous les êtres et qui dans ses circonvolutions infinies embrasse la nature entière; mais cette liaison des faits premiers entre eux offre des difficultés souvent insurmontables ; elle est même un écueil contre lequel échouent les forces de l'intelligence.
L'homme trouve bien plus de facilité pour séparer et analyser que pour composer et édifier. L'observation et l'expérience le dirigent dans le premier objet ; l'imagination le conduit et souvent l'aveugle dans le second; et l'unité, la simplicité qu'il tend à établir dans son monde systématique se trouve presque toujours en opposition avec l'unité et la simplicité des principes qui dirigent le monde réel. C'est ainsi que les lois du mouvement impulsif, trop généralisées et appliquées exclusivement aux phénomènes astronomiques, ont produit le système frivole des tourbillons, et que les hypothèses compliquées, que l'on a imaginées depuis pour réduire l'attraction à l'impulsion et l'impulsion à l'attraction, n'ont point jusqu'à présent été confirmées par les phénomènes, ni avouées par la raison.
La généralisation des phénomènes est donc proscrite par la saine philosophie toutes les lois qu'elle n'est pas indiquée et forcée même par l'observation exacte des faits. Cette sage circonspection nécessaire dans les sciences qui ont un objet fixe extérieur, qui offre des prises nombreuses à robservation et à l'expérience, est bien plus impérieusement commandée dans l'étude des phénomènes qui ne sont percevables à l'homme que par la lumière si souvent obscure, si sujette aux éclipses, qu'il porte au-dedans de lui. C'est ici surtout qu'il doit se tenir strictement renfermé dans l'observation et que cette
APPKNIJICK
oljservalioli iiu^inc ilcvicnl si lahoiifiisr, est si peu |)r<»(»orlionnée à iiotri! nature (|iit' les philosoplics, (|iii s'y sont appliqués, ont niérili-, le nom île saffr^ par cxocllenc»'. et se sont acquis une gloire immortelle pour avoir seulement découvert et fidèlement exposé des faits simples que chacurt, ce semble, pouvait découvrir comme eux sans sortir de lui rnéme ; c'est ici que l'analyse devient dilliclle. parce que tout se complique, tout se confond dans un sujet qui semble animé par plusieurs |)rincipes de mouvements, doué de facultés essentiellement dillérentes dont le développement lantùt prompt, iiniiorme. général, nécessaire, est assujetti à des lois lixes et invariables, et tantùt, tardif, irréuulier, varie selon des circonstances fortuites, est susceptible d'une foule d'anomalies et parait plutôt un efTet du hasaid ([u'un résultat essentiel de la nature de l'ètn>.
La dilTiculté de ramener à une source commune les pbénomènes divers, qu'offrait l'étude de Ibomme pbysique et moral, s'est montrée dans le nombre même des facultés distinctes et séparées que l'on a de tout temps reconnues en lui. Au physique, ce sont des facultés sensilives, motrices, appétitives. vitales, organiques, mécaniques, etc. Au moral, des facultés de sentir, de percevoir, de vouloir, de se ressouvenir, déjuger, de raisonner, etc. multipliées comme les produits ou les nuances des opérations aperçues par la conscience. Ces dernières distinctions cependant étaient fondées et pouvaient même devenir lumineuses, comme produits et moyens d'une analogie plus ou moins exacte, lorsqu'on aurait montré la dépendance réciproque de ces opérations et la source commune d'où elles dérivent, et qu'on les aurait rattacbées à un principe irénéral. dont chacune ne serait qu'une transformation ou une modification particulière — alors la science de l'homme s'élevait au niveau des sciences physiques positives et rentrait dans le domaine propre de la philosophie.
Cette entreprise, indiquée par Bacon, exécutée en grande partie par Hobbes, dont les ouvrages métaphysiques n'ont peut-être pas été assez médités, parut recevoir son coruplé-
340 ŒUVRES DK MAINK DE lilRAX
ment dans l'ouvrage admirable De l'Entendement humain.
Toutes les théories erronées, tous ces fruits de l'imagination des philosophes, disparurent devant un principe simple, évident, tiré de la poussière de l'école, où il était confondu parmi un tas de rêveries et d'absurdités, avec lesquelles l'œil pénétrant de Descartes ne sut pas les distinguer. Il fut démontré que toutes nos idées réfléchies étaient originaires des sens, et la double lumière de l'analyse et de la synthèse, suivant les idées les plus abstraites et les plus composées depuis la source où elles prennent naissance jusqu'au point où elles en sont les plus éloignées, montrant leurs matériaux séparés et réunis, ne laisse plus aucun doute sur leur origine. On sait comment d'excellents esprits parmi nous s'emparant de ce principe l'ont confirmé, étendu, précisé par des analyses plus exactes, comment enfin par les travaux successifs de pliilosophes. la sensibilité physique est devenue le fait général, la faculté première à laquelle sont venus se rattacher tous les phénomènes, toutes les lois particulières qui régissent les êtres intelligents.
Ainsi la sensibilité est pour ces êtres, qui portent en eux le principe de leurs mouvements, ce qu'est l'attraction pour la matière considérée comme inerte et passive. Ces deux grandes lois se partagent le système entier des êtres ; le monde physique et le monde moral ne sont peut-être séparés que par elles. Mais si l'attraction a donné la clef générale de tous les phénomènes astronomiques et leur a servi de lien commun, c'est que par les travaux réunis des observateurs et des géomètres on est parvenu à recueillir d'un côté une très grande quantité de faits, et de lautre à montrer par le calcul que chacun de ces faits comme chaque classe entière se rapportait parfaitement au même principe et trouvait en lui une explication complète ; c'est en multipliant ainsi le nombre des applications, en taisant voir que, comme un grave tend vers le centre de la terre, les planètes tendent vers le soleil, les stallites vers leurs planètes, sans doute aussi les mondes vers des nébuleuses; c'est en aggrandissant la sphère et trouvant partout
APPKNnrcK S41
ridcnlit»'' (les rapports (|iit' li- siil)liiiir piinri|ir de Neul'Hi ;» vraiment acquis loiilc sa ^^rniTali !.•.
En portant un «ril phili)S()p|ii(|u<' sur la siM-nnilc loi. on (>sl forcé do convt'nir (lu'il s'en faut do hi-iucoiip (juc ses applications soient aussi exactes, aussi p'-néraies et surtout (jue les divers phénomènes qui s'y rapportent diri'clement aient éUétudiés et liés les uns aux autres avec cette sévi-rité. On sait comment d excellents esprits, semparant de ce principe, l'ont confirmé, étendu par des analyses plus exactes, comment les moralistes et les métaphysiciens disciples de Locke ont l'ait des elTorts constants pour- rattai-her à la sensihilité physique toutes les lois qui reprissent les êtres intelliirenls. Mais p(»ur subordonner une ou plusieurs classes de phénomènes à un fait que l'ohservalion et lexpérience ont constamment oITert comme premier «-t général dans une succession donnée, on ne saurait trop multiplier les observations et varier les points de vue et les rapports sous lesquels ce fait peut être envisajjé. Ce n'est même que jtar ce moven que l'on peut vraiment s'assurer de sa gém-ralité. Sans ces précautions, il est à craindre ou que l'on donne au fait principe une latitude qu'il ne couiporte pas. en lui subordonnant des phénomènes qui n'ont avec lui (ju'une liaison imaginaire, ou ([u'on lui attribue en le considérant sous un rapport particidier des elVels (|ui ne lui apparlicnnent (|ue sous un rapport différent, ce qui entraine des erreurs aussi considérables. C'est prf'cisémenl dans ce dernier écueil qu'ont donné les métaphysiciens qui n'étant remonté au principe de la sensibilité physique qu'en suivant une branche de faits, celle des idées que nous recevons par les sens externes, se sont hûtés de généraliser le principe; pris s.»us ce rapport et ont hardiment prononcé (|ue la sensation qu'ils limitaient à des organes particuliers, était la source exclusive^ de toutes les déterminations, de toutes les idées, de tous les appétits même des êtres si-nsibles et t'iire/n/t/mit toutes les facultés de l'être intelligent.
Ce résultat d'une analyse si'duisante par sa clarté et son exactitude apparentes a entraîné les philosophes (|ui l'ont suivi
à des conséquences évidemment erronées et qui rendent le principe d'autant plus suspect qu'elles en sont plus rigoureusement déduites. En effet, s'il est vrai que les impressions faites par les sens externes soient les matériaux exclusifs des idées, le seul mobile des penchants et des déterminations des êtres sensibles et intelligents, en un mot si la sensibilité physique est tout entière dans les cinq sens connus et n'existe que dans les impressions qu'ils éprouvent, il s'ensuit que rien n'est antérieur à leur exercice et comme cet exercice n'a lieu que par une suite d'actes répétés, qui forment l'expérience de l'individu, tout est en lui le résultat de l'expérience, tout est acquisition et habitude; les déterminations instinctives se confondent avec les déterminations fortuites qui suivent le développement des facultés et l'action des causes externes ; l'appétit se confond dans la source avec la connaissance et les actes réfléchis par lesquels I entendement, qui conçoit des fins et des moyens, dispose volontairement des uns pour atteindre les autres, ne diffèrent pas de cette appropriation passive des organes à l'action première des objets, de cette tendance énergique quoique aveugle et destituée de toute cause déterminante connue, que la nature imprime à l'individu naissant vers les premiers objets de ces besoins ; en second lieu, puisque la base des facultés de l'entendement humain n'est que dans l'exercice des sens externes, les hommes ne peuvent différer entre eux que par la plus ou moins grande finesse de ces sens ; mais nous n'apercevons pas que l'intelligence se proportionne à cette cause, donc les facultés intellectuelles ne dépendent point de l'organisation ni des causes physiques; et tous les hommes ont la même disposition à l'esprit, la même capacité absolue. Cette conséquence, déduite prr un philosophe que d'absurdes théologiens ont accusé de matérialisme, pouvait fournir au contraire des moyens de défense aux spiritualistes, qui doivent être bien embarrassés de la correspondance parfaite, montrée par l'expérience, entre les modes et les nuances diverses de la pensée, et les dispositions purement organiques. C'est ainsi que pour soutenir un principe vrai en lui-même,
APPKNi.tCK .lU
mais qu On rendait faux on lui donnant des limites trop étroites, des philosophes très estimahles ont été forcés de cornbaKre lexpérience la plus évidente, la jdus romniune. de confondre ce que le bon sens avait toujours distinjrut' jus(ju'à eux, et de t luxiuer enlin toutes les vraiseuihlanies. Comment pouvoir en l'ITet st' dissimuler que les mouvements compliqués, les penchants déterminés, (jui se manifestent soit dans lindividu naissant, soit dans l'adulte à ré[)oque de la maturiti' de certains organes, qui est pour ainsi dire une nouvelle naissance, que ces procédés uniformes (jui s'exécutent dans chaque espèce, chaque genre d'animaux, avec une précision égale dans l'enfance comme dans la vieillesse des individus, antérieurement à toute expérience possible, en l'absence et indé[)endamment de toute cause instructive ordinaire, décèlent un principe tout différent de celui des habitudes, par le moyen des(|uellcs l'éducation artificielle de l'homme ou les chances du hasard développent la perfcilibiiilé (les êtres, que leur nature en rend susceptibles. Comment dissimuler, pour peu qu'on se soit observé soi-même ou qu'on ait observé la nature organisée et sensible dans divers étals, qu'il existe une correspondance parfaite entre les dispositions des organes internes, leur excitation |)ar des movens appropriés, leur lésion dans divers états de maladie, leur développement naturel ou leur mulilati(»n, les variations enfin de quelques uns de ces organes ou de leur ensemble par des causes accidentelles ou nalurelh-s et les penchants, les modes de la sensibilité, l'apparition de telles images, la tournure des idées, toutes les nuances enlin, tous les degrés de force ou de langueur dans les facultés intellectuelles.
Ce parallélisme entre les dispositions purement (»rganiques d'une part, et le sentiment de l'existence, les modes et la capacité de la pensée de l'autre, si sensible à tous les hommes d'un certain tenjpérament, qui ont contract<'' l'habitude de s'observer attentivement sous le double rapport du physique et du moral, prouvé d'ailleurs par les observations de la physiologie sur l'état des viscères correspondant à la folie, la manie, aux vapeurs, etc., ce paiallélisme, dis-je, porte tous les caractères
suffisants pour démontrer une liaison de cause et d'effets entre la manière dont s'exécutent les fonctions et les facultés intellectuelles, puisque nous n'avons pas d'autre moyen, en physique, pour délermii er cette relation que la concomitance ou la succession constante de deux ordres de phénomènes.
Bien loin donc de considérer les impressions reçues par les causes externes comme les causes exclusives des déterminations, des appétits, des penchants des êtres sensibles et de l'homme en particulier, il faut concevoir au contraire que ces impressions ne servent qu'à donner la forme à un fonds primordial, déterminé par Torganisation intérieure et l'ensemble des dispositions, que le système sensitif porte en lui-même, soit qu'elles lui aient été impritiiées par la génération ou pendant la gestation soit qu'acnés résultent d'une activité propre à ce système, en vertu de laquelle il élève ou abaisse la sensibilité, développe dans des périodes fixes et selon un mode préordonné des forces cachées au-dedans de lui, ou enfin de causes intestines appliquées à quelqu'unes de ses parties et qui influent sur toutes à raison de leur solidarité.
Les impressions qui viennent du dehors se coordonner à ces dispositions antérieures, qui sont avant elles, qui. même dans certains cas, produisent elles seules des ellets marqués ; les mouvements et les sentiments, quelles excitent dans le système, se proportionnent à l'activité de celui ci ; ils ne dépendent point des lois mécaniques que suivent les objets dans leur action mais bien du mode de réaction exercé par le système dans quelqu'un de ces centres, conformément aux dispositions. Les images mêmes qui apparaissent dans le cerveau, et surtout les combinaisons particulières, si variables, qui s'y forment, proviennent bien moins de l'action répétée des objets sur les sens extérieurs que de l'état, des modifications actuelles de tels organes internes et de leur irradiation vers le cerveau, c'est de ces causes principales que dépendent la direction de la volonté, la force des passions et l'énergie de certaines idées dont on chercherait vainement au dehors les causes, (les vérités exposées sous le jour le plus heureux par le savant
AI'l'KNItrOK .11!,
auloiir (Ir V Histoire jihiisioltiijiiitto scrniil (Irvclopprcs dans le cours de co nuMnoiic. Mlli's doniicril au principe de la setisihilité pl)ysi(jue ot aux divers ordres de pliéiu)tn»'iies qui en dérivent une conne.xil»'-, une latitude, une ;:(''néralité, utuî préiision (ju'on chercherait vainement dans les ouvra;;es des philosophes (jui ont j)récédé. Elles dévoilent d'une nianiérr adinirahie les points de contact et la liaison inlinic i|iii existe entre la physiologie et la méta|diysi([uc. Il duil nt-cessairenient chan;:er la l'ace de cette dernière en lui oll'rant un champ non moins grand, mais plus riche peut-être que celui (jue l^ocke a ouvert, que (londillac a suivi et que nos idéologistes modernes ont parcouru dans ses nombreux détails.
L'omission d'un principe aussi important que celui de linfluence des organes internes sur la pensée, la re>triction vicieuse donnée à la sensihililc' physique par les analystes qui, voulant y ramener toutes les classes des phénomènes, ne l'ont considérée qui; dans les impressions des sens externes, enfin les conséquences évidemment fausses qui ont été déduites de cette théorie, auraient iln. ce senihlc. entacher toute la science idéologique, et répandre sur l'ensenihle des résultats l'inexactitude et les vices du principe. Cela serait arrivé, si à l'exemple de Bonnet, nos analystes, parlant des considérations sur le phvsique cle l'homme, eussent tenté d'expli(|uer par des moyens du même ordre les opérations de l'intelligence et mis pour ainsi dire la pensée en relief en rejjrésentant tous -;es modes, tous ses progrès par le mécanisme doni ils dt'-pen-
d.'Ut.
La route que les analystes ont suivi(!. en les l'cartant de la source première de nos facultés et des produits immédiats de la sensibilité, a rendu leur marche indépendante de toute considération sur la phv>i([uc de l'homme et l'espèce de faits (|uils se sont altach(-s h analyser n (dTrant (|ue des résultats plus ou moins compli(|ut's de l'intelligence, déjà développée par lusage des signes arliliciels, ils se sont acc(uitun»r-s à traiter les facultés intellectuelles, en faisant abslraclicni de l'inlluence (lu'ont sur elles les l'icullés organiques, cl abandon-
346 ŒUVRES DE MAINE DE l'.IRAN
nant celles-ci à la physiologie, ils ont continué leur marche, sans croire avoir besoin du secours de cette science.
En effet, dès que l'influence des signes du langage sur toutes les opérations de l'entendement eût été démontrée par Condillac et présentée sous les applications les plus intéressantes, les diverses espèces de ces signes, considérées dans leur réunion en systèmes, parurent offrir un modèle fixe et subsistant de tous les procédés que suit lentendement dans sa marche régulière comme dans ses écarts. On y trouva la source unique des progrès de l'esprit, Entraînés par l'importance des découvertes, les métaphysiciens, plus occupés des matériaux qui s'offraient devant eux que de ceux qu'ils laissaient en arrière, ne songèrent plus qu'à composer et décomposer les signes de nos idées de tous les genres, pour en connaître les éléments, à observer et comparer l'ordre successif des signes dans les constructions des langues, pour apprécier la manière la plus naturelle dont ces idées peuvent se lier entre elles, et former des tableaux réguliers et complets. Ainsi la pensée fut considérée comme un art qui suit les mêmes progrès que l'art de parler et est identique avec lui. ,\insi l'idéologie fut transportée tout entière dans la grammaire générale ; ainsi l'analyse des termes fut substituée à celle des facultés; ainsi la formation de nos idées abstraites fut éclaircie, précisée, et la théorie du raisonnement, dans cette partie surtout, où il s'agit seulement de comparer nos idées entre elles, fut soumise à des règles fixes et certaines, pendant que l'analyse des sensations, la distinction des premiers matériaux de l'entendement, les opérations simples qui suivent immédiatement les lois de la sensibilité, le mécanisme de ces opérations, les causes réelles des maladies de l'esprit, de son exaltation, de ses saillies ou de son inertie et de sa langueur, en un mot des divers états physiques auxquels l'observation peut s'étendre et qui correspondent toujours à un état moral déterminé, étaient non seulement négligées par les philosophes qui s'occupaient des facultés de l'homme, mais encore étaient
API'KNI)I<K 347
entièrement méconnues et ne sernhi.iient même pas t'tre s(ni[jvonnées (I i.
Il faut oxiepliT Monnet, ;i eerlains égards, (!(• ce reproche ; et on peut dire île ee pliilosophe, avec bien plus de fondements (|ue de Locke, qu'il a créé la ji/iysù/iie expêriiuentaie de fànie. Il est bien évident pour tous ceux qui l'ont médité et qui l'ont comparé avec les autres niétaphysiciens, qu'il doit la supériorité, la précision et la délicatesse de ses analyses, à la manière purement physique dont il a traité son sujet. Il donne un corps à ces idées qui nous échappent par leur finesse et leur sinij)licité, et en les représentant symboliquement par des nmuvemenls de fibres du cerveau, il nous fait pour ainsi dire suivre de r«cil et toucher du doijit ces modifications de la pensée, dont les signes du lanj^age peignent si imparfaitement les nuances. C'est ainsi qu'un aveugle parvient à connaître les lois de la vision et la marche des rayons lumineux, lorsqu'il se les représente sous l'apparence de fils déliés dont il peut suivre du doigt la direction: mais Bonnet, qui semble s'excuser d'avoir mis trop de physique dans son livre, ne s'est trompé au contraire que pour s'en être trop écarté Persuadé selon l'opinion commune que les sens externes, se réunissant et combinant leurs impressions dans le cerveau, étaient les organes exclusifs de la sensation comme de la perception, entre lesquelles il n'établit aucune différence, il rapporte tout au cerveau, ne reconnaît que lui pour centre de sensibilité, multiplie et complique les mouvements de ses fibres et leur nombre selon le besoin, arbitrairement, comme les Cartésiens imaginaient et variaient les tourbillons à chaque phénomène nouveau ; enfin, il explique parle même mécanisme et confond
(1) Tnul ce «iiic l'on a ilil de rinlliiciicc du signe el (\r I arlilice du raisonnenienl ne sappliquc rigoureusement (piaiix idées abstraites ou complexes que nous créons iious-nicmcs cl dont nous ne percevons les rapports qu'en comi)aranl les signes. (Juanl aux rapports de nos idées avec les faits, ils ne consistent pas dans les sii,'nes ; c'est i)0ur avoir conlbn<iu ces deux espères de rapport que l'on a exagère l'influence ilos signes.
348 (IX'VKt.S DE MAIXK DE P.IUAX
dans une même origine et ces modifications agréables ou douloureuses que nous ne séparons jamais de nous-mêmes, ces sentiments tantôt sourds, tantôt énergiques qui ébranlent tout le système, dont le foyer n'est point dans le cerveau, qui n'entrent point d'ailleurs comme matériaux dans sa mémoire, il les confond, dis-je, avec ces images claires, distinctes, indifférentes, nulles pour le sentiment et dont la facilité du rappel, les comparaisons, les combinaisons variées annoncent qu'elles ont en effet un rendez-vous commun dans l'origine des nerfs auparavant ébranlés par les objets.
Malgré ces erreurs, la marche de Bonnet est trrs souvent lumineuse, ses analyses qui ne sont pas seulement grammaticales roulent au moins sur des faits palpables, et il a sur les autres métaphysiciens l'avantage d'un géomètre qui construit ses formules sur l'algébriste t[ui les expose.
Il était réservé à l'auteur de V Histoire des sensations de porter la lumière de la physiologie dans cette [)artie de la métaphysique qui doit servir de base à toutes les autres, de bien distinguer les phénomènes, d'en l'apporter chaque classe à son principe, d'envisager les premiers matériaux delà pensée dans leur siège organique, et d'as>igner par la dilTérence physique des org;ines, les degrés de persistance et de netteté dans les impressions, de trouver dans des foyers particuliers de sensibilité dont l'induence avait été méconnue par les métaphysiciens les rauses des déterminations instinctives, des appétits violents et des sentiments énergiques, des anomalies et des variations des modes de sensibilité qu'offrent les individus, dans les divers âges de la vie, dans chaque période et quelquefois dans chaque instant de leur mobile existence, enfin de lier le sentiment, le mouvement et la pensée et de faire, voir par une collection précieuse de faits, parfaitement appropriés à son dessein, comment ces trois grands phénomènes de la nature animée ne sont que des modifications du même principe et des résultats purement organiques de l'activité du système sensitif...
C'est après avoir lu cet ouvrage, qu'on est conduit à penser
AlM'IlNhlCK 34!»
avec Didcnil « (jirii appartient à et'liii (|iii a pratiinn- la nuilveine trécrire de la mélaphys'ujue ; lui seul a vu les pliéiionir nés, la niarhiue traïKjuille ou furieuse, laiMe ou vigoureuse, saine ou hiisée, tlcliraute ou r»'';LMée. succrssivenjeiit iinhécile, éclairée, slupidc, hruyaiile. muette, iéthar^'iijue. agissante, vivante, morte ».
Il me semble (|u'uii Ir.iili- dt-s (acuités lU- l'entendement, où Ton réunirait la méthode de Honnet avec les lumières répandues sur cette matière dans l'ouvrage déjà cité, pourrait l'aire avancer la vraie métaphysique et présenter l'enstMoblt' des phénomènes sous un jour entièrement neuf.
Si la science de Ihomme est encore au berceau et [)arait stationnaire, depuis des siècles, c'est par le défaut de concours et de correspondance des savants qui se sont divisés entre eux et ont étudié chacun séparément les différentes parties de ce microcosme. Combien il est h. désirer pour les progrès de la vraie métaphysique ou de la science de l'homme et de ses facultés que les idéologistes sentent enfin la nécessité de puiser leurs premières données dans les faits importants et vraintent instructifs quolVi-e l'étude de Torganisiilion humaine et les rapports immédiats qu'elle soutient avec ses facultés intellectuelles ! c'est sur cette base, n'vn doutons pas, que reposent les moyens les plus puissants, les plus surs d'inlluei' sur le peifectionncment de l'intelligence et raindioratioii ou le boniicur des individus.
L'anaivse des impressions faites sur les sens externes, des opérations <lont elles sont le sujet, des combinaisons qui s'en forment, de leurs associationsentre elleset au.x signesartiliciels qui les expriment, surtout les degrés dinlluenc(ï de ces signes sur toutes les opérations, et la manière dont l'être sensible est élevé par leur usage à la dignité d'être pensant, la connaissance et l'emploi des instruments (|ui servent à la fois et à dévelop|)er et à régulariser les forces virtuelles de cette machine (ju on appelle esprit, enlin tout ce (|ui a rapport aux méthodes et à l'artifice du raisonneujent a exercé juscju'à ce moment le génie de plusieurs philosophes avec un succès (|ui
350 ŒUVKKS DE MAINK DE BIRAN
a heureusement rejailli sur d'autres branches des connaissances humaines ; mais il est permis de douter que cette marche continuée puisse désormais conduire à des résultats nouveaux et très instructifs, et peut-être l'idéologie, considérée dans l'analyse des signes et des méthodes du raisonnement, est-elle parvenue au même degré que les mathématiques, dont les géomètres eux-mêmes conviennent que l'on ne peut guère attendre d'accroissements très remarquables, au moins en usant des méthodes actuelles, à moins que le hasard ou le génie n'ouvre des routes nouvelles.
L'union de la physiologie à la métaphysique semble pouvoir seule féconder cette dernière, lui donru'r un appui solide dans des faits précieux que l'expérience et l'observation tournées de ce côté peuvent recueillir, et la faire marcher de front avec les autres sciences physiques, dont les progrès doivent illustrer notre âge et notre nation. Imbu de cette vérité que la forme même de son institution a fait pressentir, le corps respectable des savants, qui a proposé la question de l'influence de l'habitude sur la faculté de penser, semble avoir l'intention de réunir les vues, de provoquer le concours de ceux qni ont médité séparément sur les facultés organiques et sur les facultés intellectuelles de l'homme, sur une question qui intéresse également ces deux ordres de facultés, et parait éminemment propre à dévoiler U^ur liaison imniédiate et la parité de mécanisme ou plutôt d'organisme qui existe entre le sentiment, le mouvement et la pensée. Il a voulu sans doute avertir les physiologistes qui, trop concentrés dans l'étude des phénomènes de la vie et des fonctions diverses des organes, négligent d'observer les proportions correspondantes du sentiment, des penchants et de la tournure des idées et du caractère, qu'il était temps d'appliquer leurs connaissances à des objets moraux et intellectuels non moins utiles, et plus dignes peutêtre de leurs efTorts, car qu'importe la vie sans les connaissances et les vertus ?
Il a voulu avertir les métaphysiciens qu'il était temps de remonter à la source des phénomènes, de revenir sur les pro-