‹ uvres de Maine de Biran (volume 4)Chapitre 9 sur 35 · ANALYSE DU SECOND MÉMOIRE · texte numérisé non relu

ANALYSE DU SECOND MÉMOIRE

1*' Inhndiirlio))

Dans Y Inlroduclion de son Second Mémoire, le seul que nous nous proposions maintenant d'étudier, Maine de IJiran procède à une décomposition de la pensée en ses opérations fondamentales, et dans les Mémoires qui suivront, comme dans ses deux grands ouvrages, V Essai sur les fondements de la psychologie ei les Nouveaux essais d'anthropologie, il ne fera que reprendre l'étude de ce problème qui est à ses yeux le prol)lème philosophique par excellence. Toute sa vie, il approfondira les mêmes points, analysera l'idée d'existence qu'il réduira d'abord à l'idée du moi pour l'élargir ensuite, en déterminer l'origine, la nature, la portée. Comme Condillac, Bonnet, Cabanis, de Tracy, il remonte jusqu'à la sensation, mais dénonce l'ainbiguité de ce mot, puisqu'il signifie tantôt une modification aiïective, tantôt la conscience qu'on en a. Sentir que l'on sent est autre chose que sentir. Il lui semble donc préférable de nommer impression le fait primitif, et de langer, sous ce terme généiique, la sensation proprement dite et la perception.

Ce qui caractérise la sensation, c'est qu'elle est passive ou subie ; elle se produit en moi, sans moi ; au contraire je suis actif dans toute perception ; elle est essentiellement le sentiment d'une action, c'est-à-dire d'un effort par lequel je com-

(1) Voir le fjreinier appendice.

INTRODUCTION DK I/lDITHCR XSXVII

mt'iice, suspends, ou conlinuo un niouvoment. Dans la sonsnliun, il n'y a pas jugf'mt'iit ou perception de rapport; au contraire lorsi]iie jo nii' int'us, je m'oppose à la n'-sistance que j'éprouve. J'ai conscienee île mon existence (juaml ma volonté se heurte à un obstacle, que cet obstacle se trouve dans l'inertie de mes muscles ou dans les objets étrangers. Il aperçoit ici une difficulti', qu'il indique dans une note et résout en passant, mais (jui fera, dans ses procbains .Mémoires, l'objet d'une l'iude approfondie, .«s'il n'y a pas d'elTort peiçu sans résistance, il ne peut y avoir résistance sans volonté? (lomment sortir de ce cercle? Ouel est le fait primitif? Maine de lîiran répond avec de Tracy que l'elTort volontaire est précédé par les mouvements instinctifs. .V un moment donné, ces mouvements qui ont leur origine dans l'instinct, apparaissent à l'enfant, comme étant en son pouvoir; c'est à ce moment qu'il convient de situer, dans la durée, celte révélation naturelle, qui s'idendifie avec le premier éclair de réflexion, par huiuelle le moi prend conscience de lui-même.

Les deux éléments de la pensée une fois distingués et déterminés exactement, il s'agit de rechercher, ce que n'a pas fait de Tracy, comment ils concourent dans nos perceptions sensibles.

Comme (iabaiiis et de Tracy, il commence par IiHude du tact. H tie le sépare pas du toucher locomoteur; il montre comment il nous donne par la perception du mouvement contraint et du mouvement libre, d'une part, la perception d'une résistance invincible, d'autre part, celle de l'espace vide, et entre ces deux points extrêmes, toutes les perceptions correspondantes aux dilTérents degrés de consistance des corps. .Mais à la faculté locomobile, qui e.>Listeà quel(]ue degré flans tous les sens externes, se joignent dans le tact d'autres (|ualités qui la rendent particulièrement instructive et précise. La main par sa forme même est un admirable instrument d'analyse. .. Kn vertu de leur mobilité, les doigts se replient, .s'ajustent sur le solide, l'endjrassent dans plusieurs points à la fois, parcourent successivement chacune de ses faces, glis-

XSXVIII ŒUVRES DE MAINE DE BIRAX

sent avec légèreté sur les arêtes et suivent leurs directions. Ainsi, la résistance unique, se sépare en plusieurs impressions distinctes, la surface s'abstrait du solide, le contour de la surface, la ligne du contour; chaque perception est complote en elle-même et leur ensemble est parfaitement déterminé.

« La sensibilité recueille à mesure les découvertes du mouvement, s'empare des nuances les plus délicates et se les approprie; elle saisit ce filet imperceptible, ces petites éminences, ces saillies qui disparaissaient dans la résistance totale on dans la rapidité de la course et dessine exactement ce que l'organe moteur ne pourrait pour ainsi dire (]uV'b,iucher, si on le supposait calleux ù l'extérieur » (l).

La vue doit, comme le toucher, ses données les plus précises à l'activité motrice de son appareil musculaire qui fixe, dirige, ouvre plus ou moins rœil. Ilest probable que même en l'absence de toute éducation du toucher, et réduite Ji elle seule, la vue serait plus qu'un instrument de sensation, et le moi se distinguerait des couleurs qu'il voit, et celles-ci les unes des autres, mais elle nous instruit surtout grâce à son association avec le sens du toucher. Ce dernier sens qui est, aux yeux de MaincdeHiran, le sens philosophique, puisqu'il nous donne la perception de la résislancc, et le sens scientifique puisqu'il est celui de la mesure, fait l'éducation de la vue qui devient une sorte de toucher à distance. Quand l'élément alfectif dc'S impressions visuelles vient à dominer, l'élément représentatif s'obscurcit.

il semble (|uc cette loi se trouve vn défaut dans les sensations de Touïe qui, tout en étant profondément alfectives, sont en même Icmps très claires et très persistantes. Cette exceplidu s'ex|)li(jue par le rôle important, (]uoique inaperçu, qu'y joue l'aclivilé motrice. La distinction des sons dépend sans doute du degré modéré de force avec lequel ils affectent les fibres de la lame spirale. Mais il semble bien qu'en écou-

M) p. H'.iZO.

INTIIODl-t IIOX DK l/lUHTKL'H XXXIX

tant, nous soyons capables de dt'ployor une certaine action sur les muscles, deslinée à conimuni(]uer divers degrés de tension à la membrane du tympan. Toutefois ces elTets sont peu de chose, en comparaison dcceuxqui résultent de la répétition par l'organe vocal des sons entendus. La voix est h l'ouïe ce que le loucher est .'i la vue. Ces deux groupes de sens fournissent la vérification expérimentale de celle thèse de Maine de Biran violemment attaquée par un de ses condisciples, Serres, professeur de grammaire au collège de Périgueux, i\m avait plus de prétention que dcsavoir(I), (jue la clarté et la distinction des représentations est en raison du degré d'activité qui concourt à les produire.

L'obscurité des sensations du goût cl dol'o loral tient pn-riséuient à la passivité de leurs organes. Ce n'est pas que l'organe du goût n'ait pas une certaine mobilité; mais il n'y a aucune concordance entre les caractères de la sensation éprouvée et du mouvement effectué. Ces sens sont des sens instinctifs non intellectuels; ce sont les sens de l'appétit; tandis que le goût est intimement lié à l'instinct de conservation, l'odorat dépend de l'instinct de reproduction. La nature se propose là d'émouvoir, non d'instruire, car elle n'admet pas rindiiïérence à l'accomplisscMncnt des fondions fondamentales de lètre vivant.

Knfin au plus bas degré de l'échelle des sens vient le sens organi jue. Ses données sont les sensations pures, les sensations sans perceptions, c'est-à-dire dénuées de toute activité. Dans le manuscrit du Premier Mémoire, Maine de liiran en fait une description extrêmement vive et brillante. Ces sensations ont sur notre caractère, sur le cours de nos idées, sur l'ardeur ou l'indilVérence et la froideur de notre esprit, une induence continue et souvent prépondérante. C'est elles qui fixent le destin de la plupart des hommes.

Il est bien clair que la passivité des sensations alTectives -t toute relative. Llles dépendent d'une activité instinctive,

(1) Correspomlance inédite de Serres, l-'onds .Naville, (ienéve.

inhérente à l'organisme, et inséparable de la vie elle-même; mais cette activité, au lieu de se déployer au dehors, revient en quelque sorte sur elle-même. Elles ont leur source dans ce foyer de la vie qui est un centre de chaleur, non de lumière. C'est l'action qui crée la lumière, l'action motrice inséparable de la conscience de soi.

Il résulte de cette analyse des divers ordres de sensations que la théorie de la Semnlion timtsformée est inexacte. La sensation proprement dite ne se transforme pasen perception. Le tort de Condillac et de ses disciples est d'avoir identifié sensation et conscience. C'est de Tracy qui eut la gloire de les avoir séparées, à Maine de Biran revient la mérite d'avoir fait la part de chacune d'elles, dansles impressions et dans les opérations de l'esprit qui en dérivent. Descaries avait nettement conçu le caractère dislinctif de la pensée humaine, d'exister pour soi; mais il en avait fait un attribut uniforme et permanent de l'àme humaine; il avait réalisé la conscience; à la manière d'une abstraction. Condillac est tombé dans la même erreur. La conscience pour de Tracy est le sentiment d'une action; il en est de même pour Maine de Biran, qui développera dans ses écrits postérieurs, toutes les conséquences de ce fait primitif.

.\ cette distinction de lasensation et de la perception se rattache celle de l'imagination et de la mémoire. Si l'on nomme (lèlerminalinn tout changement (jui persiste et survit plus ou moins à V impression, comme il y a deux sortes d'impression, il y aura deux sortes de détermination, Tune pour le sentiment l'autie pour le mouvement. Oue les premières se produisent par l'action répétée de l'objet ou spontanément, en son absence, le résultat ne sera jamais qu'une modification plus ou moins affaiblie, sans relation d'existence, ni de cause, ni de temps. La détermination sera sans souvenir comme Timpiession fut sans conscience : c'est là un point que de Tracy avait bien élucidé contre Condillac et lîonnet. Au contraire, si nous leproduisons le même mouvement, si nous renouvelons l'ellorl, nous sentons qu'il diirère du premier par une facilité

INTHOI.L'CTIOS I)K L'KDITEUH XU

[tins grande; alors il y aura réminiscence, c'esl-à-dirc reconnaissance, c'est-à-dire souvenir proprement dit. Le souvenir ou l'iclée dillV'rede rim|tression en ce que la forme seule pouiainsi dire en suhsislc, en deliors du fond ou du contenu alVeclif. l/idi-e d'un solide tangible enveloppe bien la représentation de la forme géométrique mais non de ces qualités qui, si je les touchais, all'ecteraient mes nerfs tactiles.

A ladivisioiides im[)ressionsen sensationset perception^, eori-espond celle des délerminalions (mi images et souvenirs. Il y a là un point obscur qui attira Taltention de ses juges. De Tracy lui reproche dans son I{ap/>ort(\c ne pas avoir fait une analyse expresse de nos facultés intellectuelles, de n'avoir pas fait dans l'imagination la part du jugement. Ladifficultéaux'yeux de.Maine de Hiran est plus apparente que réelle. Il est bien vrai (]u'il existe en nous deux sortes d'images : les unes passives, (|u'on jiourrait appeler images sensitives, telles que l'image des parfums, des sons, des couleurs, les autres actives, ou images perceptives, telles queles imagesde formes, de figures, (le mouvements. Seulement, l'éb-ment actif de ces dernières imag<;s se trouve subordonné à léiémenl passif et tend à se confondre avec lui, de t(;lie sorte qu'il échappe peu à peu à notre pouvoir ou que nous ne pensons plus à l'y soumettre, (lomme la répétition a rendu ces mouvements plus faciles, plus rapides, et de plus en plus inconscients, il semble que nous n'ayons aucun rôle dans leur reproduction et qu'elle se fasse spontanément. .\u contraire, les souvenirs dépendent de mouvements volontaires, dont nous conservons l'initiative, après les avoir institués signes des objets. L'observation psychologique justifie cette distinction que .Maine de liiran avait ilans son Premier Mémoire essayé d'expliquer physiologi(|ueinent. Nous disposons de nos souvenirs tandis que nous sommes entraînés par notre imagination. Les elfets de ces deux facultés sur la sensibilité sont aussi très diirérents. Le rappel des idées laisse à l'individu tout le calme nécessaire pour les contempler ; au contraire, la production spontanée des images peut être accompagnée de sentiments plus violents (pie ceux

XLII ŒUVRES Drc MAINE DE lURAN'

qui accompagnent là présence de l'objet. 11 y a des rapports étroits entre les forces sensitives et l'imagination : ce qui est une autre preuve de leur ressemblance de nature. On peut entendre l'imagination soit comme une faculté représentative, qui a pour fonction de présenter de nouveau à l'esprit, ce qui a été déjà présenté aux sens, soit comme la sensibilité propre de l'organe cérébral ; dans ce cas elle peut être excitée par des causes inhérentes au cerveau, ou par l'irradiation des modifica tions des organes internes.

L'activité réelle de la pensée ne commence donc qu'avec l'usage des signes volontairement associés aux impressions. De là naîtront des habitudes qui vont toutes se rallier à la mémoire : « Le rappel des idées p:ir leurs signes entraîne les jugements portés sur la valeur de ces derniers ou sur les rapports des idées mêmes ; d'un autre côté, nos jugements se suivent dans Tordre habituel que la mémoire donne à ces signes ; de là les méthodes ou les formes de raisonnement qui deviennent pour nous des habitudes mécaniques auxquelles nous nous laissons entraîner, comme à des suites familières de mouvements » (1).

On peut se faire une idée précisa, par celle Iiilro(liiclion,de ce qu'est à celte époque le sensualisme de Maine de Biran. C/est bien un sensualisme, puisque toutes les opérations de la pensée se réfèrent selon lui aux sens qui comprennent, à des degrés diiïérents, des éléments passifs et des éléments actifs. Il n'y a pas en nous, d'idées ou d'opérations qui ne dérivent rie cette origine. Maine de Biran n'admet pas d'idées innées, d'idées pures, « filles du Ciel ». Toute impression, toute détermination résulte en nous de l'activité sensitiveou motrice. On saisit là sur le vif celle horreur des abstractions, cet esprit réaliste qui sont un des traits caraclérisliques de la philosophie tlf Maine de Biran. Il considéra d'abord les sens comme de simples fondions des organes; il le dit expressément dans la note qu'il écrit en tète du brouillon de son Premier

INTRODUCTION' DM L'i'DITKUU XLlII

Mémoire ; mais cctto inlerprclation de la nature des sens ne pouvait s'accorder avec le rôle qu'il atlrihne à la volonté dans le sens de l'efTort. Le sens musculaire actif ne lui apparaîtra Itifntttt que comme un instrument au service d(; la pensée. Si les sens passifs sont des fonctions organiques, le sens musculaire est plus qu'une fonction motrice, et cérébrale. Il supposel'action d'une force hyperphysique. Si Mainede Biran ne di'-irage pas onroïc cotte idée, dans son Second Mémoire sur I luiljtluilr, ou |)eut (lii-e qu'elle en dérive naturellement, comme il le laissera entendre quelques mois après sa publication, dans une lettre à Oegérando. Ce qu'il importe d'en retenir pour le moment, c'est (|uc pour Maine de Hiran, la pensée n'existe pas isolée du corps, et comme suspendue dans le vide, qu'elle a toujours un point d'a|)pui et un instrument dans l'organisme, faute de quoi, elle demeure une pure virtualité, sans conscience d'elle-n)éme, sans personnalité.

'1" Les /niôiluf/cs paasives.

Après avoir opéré la décomposition de la pensée, en ses opérations fondamentales, Mainede iJiran aborde directement la question proposée par l'Institut et recherche l'influence de l'habitude sur les éb'inents passifs et actifs, sensilifs et moteursdenos impressions, et des déterminations (ju'cllcs ciéent en nous.

Dans la [U'ciiiiéic pailic, il éludif /es Habitudes passives, c'est-à-dire rinlluence de l'habitude : 1" sur les sensations ; 2" sur les mouvements et les perceptions qui leur sont immédiatement liées, et en constituent les signes naturels; 3" sur l'imagination. li'mfluencii de l'habitude sur les sensations se manifeste par deux eiïets : 1" leur alVaiblissement graduel ; 2» à mesure qu'elles s'alfaiblissent elles nous deviennent de plus en plus nécessaires. Le premier de ces elfetsse vérifie suitoutes nos sensations, organiques, tactiles, olfactives, gustativcs. auditives, visuelles, en tant(|u'on n'envisage en elles que l'élément passif: « Mon sachet de poudre, disait Montaigne,

sert d'abord à mon nez, mais après que je m'en suis servi huit jours, il ne sert plus qu'au nez des assistants ». L'ouïe devient insensilde aux bruits les plus violenls, s'ils sont continus ou n''p(''tés. Mais à mesure que ces impressions deviennent insensibles, elles deviennent des besoins plus exigeants. Comment expliquer ces eiïels?

Maine de lîiran lait appel ici à des hypothèses qu'il païait avoir cinpiMintées à la iVouvelle science del'/iomine da Harlhez. 11 y a en cha(|ue être vivant un principe qui veille pour ainsi dire à sa conservation et s'efforce de maintenir son équilibre en face des causes externes et internes qui le menacent sans cesse. Si le ton d'un organe s'élève et ressort du ton fondamental de la vie commune, l'individu éprouve une sensation, qui se proportionne à la grandeurdu changement. Aussitôt, comme si l'inlégrilé de l'être était menacée par ce changement, le principe vital tend h abaisser le ton de l'organe excité, ou à élever successivement celui de l'ensemble, jusqu'à ce que l'f'q ni libre, suil revenu et que la sensation nouvelle se fonde dans le senliuienl uniforme de l'existence. On se trouve donc en présence, non pas d'un effet mécanique de l'impression, mais d'une sorte de dynamisme vital, de finalilé inconsciente, immanente à la nature. Lorsque le ton d'un organe s'est peu à peu abaissé par l'habilude, l'organisme fait effort pour le remonter et le mainienir au niveau de celui de l'organisme lui-uième. Delà vient qu'il recherche des moyens d'excitation factice et que p;ii- une logique implacable de la nature, la jouissance le fuit, à mesure que sa privation devient plus pr-nilile. cl (|iie le liuiil.lc consécutif s'accroît. C'est le châtiment de la débauche. Lorscjue les sensations répondent à un l)esoin nécessaire de l'individu, elles ne subissent plus cette dégradation ; l'instinct rafraîchit et pour ainsi dire renouvelle la sensibilité de ces organes et les empêche de se blaser. Tout se passe comme si une intelligence prévoyante et sage présidait à ces fonctions.

l/babitude a sur les mouvements et les perceptions des elfets en apparence opposés « Si toutes les facultés de l'homme

iNTiîorn-. rioN in; i;fti>irra;it xlv

élaicnl n'Mluit.'S ;"i la s.'iisalion, l'rliv sciisilil' (Iniicinviail alTaissé dans un (.'-tal de sommeil ou (iCn^ouiilis-cmcnl ; loul < xercice devienrlrait pour lui principe d'altération et pour ainsi dire de mort; au sein de moditioationstoujours variables qui fuiraient loin de lui et disparaîtraient sans retour, où seraient, je ne dis pas, les occasions et les moyens de perfectiliililé. mais nu^me la chaîne commune qui unirait les diverses périodes, les divers instants de sa passive existence ?))(1) L'Iialiitude a pour elTot de rendre plus faciles, plus précis, plus parfaits, nos mouvements et nos opérations volontaires.

Trois causes ou circonstances concourent à ce résultat : I" l'alTaiblissement de la sensation répétée ; 2» la facilité et la précision croissante des mouvements dans les organes ; ;V' l'association des mouvements et des impressions dans un centi-e commun.

La première de ces causes n'est que prétlisposante. Elle consiste seulement à écarter les obstacles et prépare la voie à la |ierccption. Il ne peut y avoir de vision distincte si des couleurs trop vives, trop éclatantes frappent, surprennent la vue et la distraient des formes et des couleurs qui dessinent leurs nuances. La seconde cause agit directement. Elle se manifeste elle même par deux effets : 1'^ Tout mouvement volontaire, fréquemment répété devient de plus en plus facile, prompt et précis; 2° l'elfoit ou l'impression, résultant du mouvqmenf, s'alVaiblit dans le même rapport que la rapidité, la précision et la facilité augmentent,et dans le dernier degré de cet accroissement, le mouvement, devenu tout à fait insensible en luimême, ne se manifeste plus à la conscience que par les produits auxcjuels il concourt, ou les impressions auxquelles il est assoeié.

Comment expliquer ces faits'? On est surpris que .Maine de Biran se borne à les constater et ;\ en indiquer les diverses applications alors que dans le chapitre précédent, il s'était si heureusementerforcéde trouvpiune hypothèse satisfaisante.

XI, VI ŒUVnRS DE MAINE DE BIRAN

Pourlanl il nous a donné dans une longue note les éléments essentiels de cette explication. Elle a trait à raiïaiblissement de rimpression d'effort qui établit une analogie entre la perception et la sensation. Cette note est extrêmement importante, et Ravaisson s'en est inspiré, lorsqu'il dit: « Ainsi dans la sensibilité, dans l'activité se développent également par la continuité ou la répétition une sorte d'activité obscure qui prévient de plus en plus ici le vouloir et par là l'impression des objets extérieurs » (I).

D'où vient, sedemande Maine deBiran, que les mouvements du cœur, des intestins, etc. s'exécutent sans effort, et par conséquent sans réaction volontaire; sinon parce qu'ils sont, jusqu'à un certain point, indépendants de l'ensemble, qti'ils ont leur sensibilité et leur mobililé propres? On a constaté d'autre part que les animaux à sang froid dont le cerveau est nul, ou n'exerce que peu d'influence, dont la vie est moins une, moins solidaire, ont dans chacune de leurs parties, une portion de force motrice, isolée de celle du tout et qui s'y conserve avec ténacité, plus ou moins longtemps après l'extinction de la vie générale (tel, ce tronçon de vipère qui rampait encore vers le trou où elle avait coulume de se retirer). Ne pourrait-on pas dès lors conjecturer que l'exercice répété des mêmes mouvements rend les parties mêmes plus mobiles, plus irrilables, en les convertissant en foyers artificiels de forces, comme les organes vitaux, ou ceux des animaux à sang froid en sont les foyers naturels ? En admettant cette hypothèse, on explicpicrait en même temps la précision et la facilité croissante de mouvements répétés qui repasseraient, dans un ordre inverse, du domaine de la volonté, sous celuide l'instinct... et ce serait là qu'on trouverait une analogie entre la dégradation sensitive et l'efl'acement de l'effort : car on sait que les parties constamment irritées peuvent, dans certains cas, isoler leur sensibilité propre de la sensil»ilité générale, et alors l'animal

(I) V. Uavaisson. De Vluihiladp. Ilcviic de mélaplivsique el de morale, IS'J4, p. 18.

INTlJ(M)UrTI()N IiK LKDITKn: XI. Vit

lie sent pliis(l). C'est l'idro que Ravaisson reprendra cl exprimera avec une pn'cision supérieure, dans la formule suivanle. c Ainsi, la ronlinuilé ou la répélition abaisse la sensiliilité, elle exalte la molililé, mais elle exalte l'une et abaisse l'autre de la m«Mne manière par une seule et môme cause : le développement d'une spontanéité irrélléchie qui pénétre et s'établit de plus en plus dans la passivité de rorijanisation, en debors, au dessous de la n'-gion de la volonté, de la personnalité, (l<> l,i conscience » {'2). La tbéorie de Maine de Hiran sur Vliabilude se trouve donc nettement en désaccord avec celle de deTracy, qui lexpliipie par le jugement.

Par ces elVets de Tbabitude sur la motililéet la perception, Maine de Biran explique comment l'être moteur qui connaît d'abord les parties de son corps par la résistance qu'elles lui oiïrent, lors(]ue celte connaissance lui est devenue familière, porte son attention sur l'objet auquel s'applique son elTorl. L'individu méconnaissant sa force propre, la transportera tout entière à l'objet, au terme résistant, lui attribuera les ([ualités absolues d'inertie, de solidité, de pesanteur, et sera d'autant plus porté à considérer la résistance comme subsistante bors de lui par elle-même qu'il la retrouve toujours invariable au sein de toutes les autres modifications fugitives (ju'il lui attribue. A mesure qu'elle nous devient familière par sa continuité, l'attention peut toujours lui rendre sa clarté. C'est ainsi que, cbez les aveugles nés, quelque temps après qu'ils ont subi l'opération de la cataracte, l'œil dont les muscles ont acquis par l'babitude la mobilité nécessaire, prévenu par les leçons du tact, perçoit la /î^^/re colorée dans la forme tactile. Ainsi la facilité et la rapidité croissante des mouvements a pour effet de nous faire attribuer aux objets des propriétés d'abord relatives à notre action.

.Mais pour expliquer complètement la perception (|ue nous avons des objets, il ne suffit pas d'envisager les produits sépa-

(2) F. Rav.\isson, De Yhahitude, p. 19.

XLVIII lEUVnES DE MAINE DE RIRAX

rés tic r.iclivili' de chaque sens, il faut étudier comment ils s'associent et se combinent dans le centre commun. En un mot, les habitudes de l'imagination concourentavec celles des sens dans la perception. Un aveugle ne saurait embrasser simultanément plus de parties que sa main n'en recouvre, il faut donc que, pendant qu'il touche successivement chacune des faces du solide, son imagination maintienne la présence de celles qu'il a parcourues, et que toutes se développent et s'arrangent dans son esprit sous une sorte de perspective laii- (jUde. On ne s'expliquerait pas autrement que le géomètre aveugle Saunderson eût pu démontrer synthétiquement les diH'érentes propriétés des corps géométriques. Chez les clairvoyants, la vue a d'abord été éduquée par le toucher; ses données actuelles se précisent et s'éclairent grâce à leur associalion antérieure avec les données du tact et avec l'exercice de la faculté locomobile. C'est grâce à leurs témoignages (|u'elle arrive à mesurer la distance, à déterminer la forme et la grandeur des objels. Nous ne percevons pas ce que nous voyons, mais ce que nous imaginons à propos de ce que nous voyons. Ou'un homme s'avance ou s'éloigne, je le vois toujours de la même taille. Les habitudes de l'imagination l'emportent sur celles des sens. Le même phénomène se produit pour l'ou'ie. Nous saisissons d'autant plus facilement une série de sons que l'instrument vocal les exécute à mesure que nous les entendons : l'habitude les rapproche; peu à peu, elle nous permet de les prévenir, de les suppléer, ou de les accompagnci; « rou'i'e est-elle frappée du dessus, la voix peut lui répondre [1,1 r la seconde partie ou la basse. Le son direct se sépare itib'rieurement du son harmonique réfléchi, et tous les deux perçus ensemble, se distingueront ensuite au dehors bien plus aisément » (I). Nous apprenons aussi, par l'habitude, à juger de la dislance d'où part tel bruit, tel son connu qui nous a frappé. L'odorat et les sens alïectifs, grâce à l'éducation qu'ils en ont i-eçiie, peuvent de même suppléer les autres sens.

(I) p. IIS.

iNT!£Oi»i:t rio\ r»i: I. iDii-Kuii xi.ix

Dans le cliapilic (|ui suit sur « 1rs [M-rceplions associées et li-siliveis jugeuienls qui eu n'-sulleiit •),.Maine de Biran achève son élude du lùle ilc riiiiagination et par suite de rhal)ilude dans la perception extérieure. La perce|)lion n'est pas uiirt-llet des choses : notre esprit est bien plutôt soinhialile à un prisme qui dévie les rayons et les réfracte selon sa nature: c'est ce (jue Fiacon exprime admirablement tians la pensée suivante : « Omnes percepliones, tam sensus, quam mentis, sunt ex analogia hominis, non ex analogia universi, esl(|ue intellectusliumanus instar speculi, ad radios rerum intpcjualis, (jui suam naluriim natura' rerum immiscet, eamque distonjuetet iiiiicil ...

I^a résistance constitue le noyau solide sur lequel viendront s'appliquer les couleurs et les autres qualités sensibles. Chacune de ces qualités peut servir de signe à celles (|ui lui sont associées, en vertu des habitudes contractées par le cerveau. Mais les signes les plus habituels sont tirés des formes, des ligures, des couleurs, le tact fournit toujours les plus fixes, l'icil donne les plus superficiels, les plus légers ; de là toutes les illusions auxquelles il nous expose. L'imagination tantôt redresse, tantôt déforme les objets. Grâce à elle le marin, avec une vue ordinaire distingue un vaisseau dans le point obscur qui s'avance des bornes de l'horizon. Mais que d'erreurs nous commettons, lorsque nous jugeons de l'identité des objets par les plus faibles ressemblances, par exemple, des propriétés de l'or, par la couleur jaune, ou de la douceur du sucre par la blancheur !

« L'habitude nous crée des causes dans l'ordre des successifs comme des essences dans celui des 'coexislan/s, et ces relations de priorité et de postériorité, que nous nommons idées de cause et d'effet ont tout leur fondement dans les déterminations de l'organe de la pensée, assujetti par l'habitude à retracer nos impressions successives dans le même ordre selon lequel elles se sont constamment reproduites »(1). Cette phrase

M. DF. R. U. — d

r. (TOUVRKS DE >rAIXE nE niRAK

est pleine d'enseignements. Elle nous apprend qu'au moment où il écrit son Second Mémoire sur Vhabilnde, et bien qu'il eût déjà reconnu l'importance du sens musculaire, puisqu'il lui attribue l'origine de la conscience, Maine de Biran partage sur les idées de cause les opinions de Locke et de Hume. La note qu'il écrit au bas de la page, et dans laquelle il déclare que l'idée de cause nous vient, dans l'origine, de l'exercice de nos mouvements, de notre propre action, lui apparaîtra plus tard en contradiction formelle avec le texte cité, dans lequel il confond causalité et succession.

La force de l'habitude explique la sécurité avec laquelle nous attendons les phénomènes qui se sont toujours suivis, notre trouble, notre surprise, lorsque des faits imprévus se réalisent, l'émotion dans le changement, rindilférence dans l'uniformité. Delà cette multitude de jugements qui sont devenus si faciles et si rapides que nous ne les remarquons même pas, et les confondons avec les sensations, par lesquels nous affirmons qu'un objet est le même, ou qu'il a changé.

Tels sont les elîets de l'imagination sur la perception extérieure, quand elle opère avec des matériaux fournis par les expériences antérieures. Maine de Birnn étudie dans un dernier cli.i pitre les habitudes sensitives et propres de l'imagination qui paraissent échapper aux lois précédemment formulées. Comment se fait-il que certains sentiments acquièrent une vivacité, une énergie singulière pendant que les idées propres à les exciter sont plus fréquemment reproduites? Gela lient à la nature des idées et des sentiments d'une part, et d'autre part aux dispositions organiques qui les alimentent et parfois les produisent.

L'imagination semble tendre par une sorte d'instinct, à la production d'idées superstitieuses de- tout genre, aussi bien dans le domaine politique que dans le domaine religieux. Par cela seul que l'objet de nos craintes et de nos espérances est invisible et échappe à l'expéi-ience, rien ne peut en diminuer la vivacité. « Les fantômes inhérents à la pensée, dont ils deviennent les idoles, semblent être pour son organe ce que

IN-PUoDfCl'IoN DF, r/KDITKlJU U

les irrilanls .ulilicicls accoutumés sont pour los organes des sensations. La passion ostclleuH^inçunc sorlodc sup(M'slitioti, |)uis(pi'clle prtHe à son objet des (jualilt's ou des défauts iniaijinaires, cl se place en dehors du domaine de l'expérience dont elle ne peut recevoir les leçons. Aussi dès que rohjet est atteint, le |>risme séducteui- se brise, le charme est dé-truit, l'habitude reprend ses droits « (1).

.\ ces hal)itudes de l'imai^ination, Maine de Hiran en ajoute d'autres qui ne se rallient à aucune espèce de modèle donné par les habitudes des sens et qui ont leur origine dans des saillies de la sensibilité cérébrale. Telles sont les visions des maniaques. Parfois ces produits se mêlent à ceux de la perception et les transforment ; tel, ce fou qui considérait comme sa propriété tous les vaisseaux du Pirée. Enfin en vertu delà sympathie qui unit le cerveau aux divers foyers de la sensibilité, rimaginalion jiout pré-vonir l'action organique qui la met d'ordinaire en jeu, et produire la dépravation, tous les soucis et les agitations d'une vieartilicielle. La persistance des images tient à la disposition fixe des organes intérieurs. Ainsi s'expliquent les changements dans le sentiment de notre existence et l'allure de nos facultés, à dilférentes époques, dilTérentes saisons de l'année, souventà chaque heure du jour. Tous ces faits rentrent dans ceux (ju'a si bien analysés Cabanis.

Tel est le rùle de l'habitude dans la vie inféi'ieure de l'esprit (]u'on pourrait nommer la vie représentative, son influence sur nos sensations, nos perceptions, nos images. Le cerveau (jui est le centre de l'imagination, est une sorte d'appareil enregistreur qui fixe les impressions que les ol)jets font sur nos sens, et les reproduit en leur absence ; mais il peut être excité ù les reproduire, soit par le retour d'une impression extérieure, soit par un stimulus interne. La perception est l'œuvre des sens et de l'imagination, dont la loi fondamentale est l'habitude. U arrive aussi que sous l'inlluence de causes

(1) p. luG.

• KUVRES DF. MAlXE DE l'.IRAN

intérieures, soit organiques, soit cérébrales, l'esprit se meuve clans un monde imaginaire, qu'il crée avec les débris de ses impressions antérieures, et se rende plus esclave encore de ses fictions qu'il ne l'était de ses sensations. Dans les deux cas, l'esprit est passif.

.3" l.es habiludes actires

Dans la seconde partie de son Mi'moire, Maine de Biran aborde l'étude des habitudes actives. Ces habitudes sont liées à l'usage de la réflexion. Dans la section précédente Maine de Biran avait distingué deux espèces de signes naturels. Toute impression, même purement sensitive, associée par l'habitude à d'autres impressions, en devient le signe, et réciproquement ; par exemple, une odeur peut devenir le signe naturel d'une saveur. De tels signes mettent en jeu l'imagination, leur effet est machinal et forcé : ils ne dépendent pas de la volonté. L'autre espèce de signes naturels est constituée par les mouvements volontaires que la nature a associés dès l'origine aux impressions sensibles; ils constituent la perception, c'est-à-dire une sorte de connaissance, car ils sont accompagnés de l'impression d'elfort qui est elle-même le produit du sentiment du moi, de celui de résistance, et d'un jugement; aussi dépendent-ils de l'individu. Telles sont les perceptions tactiles parrapport aux sensations visuelles ; elles enveloppent à l'origine un commencement de réllexion, que rhabilude ne tarde pas à supprimer.

En elTet, elle fait disparaître graduellement la conscience de l'impression de l'efïort ; elle rend de plus en plus faciles et par suite insensibles ces signes volontaires qui servent de fondement à la mémoire, de telle sorte qu'elle les rapproche des signes passifs de l'imagination. Quand la faculté motrice est arrivée à ce degré de perfection d'une part, et d'aveuglement dans son exercice de l'autre, l'individu demeure passivement livré à l'impression des sens externes, des dispositions orga-

iNinMDL'i iiDN i»K i/i.oirix'a LUI

niques, des saillies involontaires, et fies retours périodiques (le la sensibilité, il vil dans une sorte de somnaniliulisnie, n'a plus la forée de réagir sur ce qui le meut, n'a plus de pouvoir (le nMlexion. Il est retouihé sous l'empire absolu de son iina^Mnalion. Ainsi échoue son premier elTorlde lilnMalion.

Klle ne peut être qucî son leiivre personnelle, le fruit d"une rédexion continuellemeni Iniiliic et éviullée. I,es signes secondaires du langage viennent heureusement enrayer cette mobililé d'une pensée soumise à l'habitude, l'évélcr à l'individu l'espèce dempire qu'il peut exercer sur plusieurs de ses modilications et lui créer une seconde miMuoire. Il faut, en d'autres termes, qu'il refasse avec réflexion ce qu'il a fait par habitude, qu'il remonte à l'origine de ces signes, démêle leurs fonctions, les institue de nouveau par un acte de volonté, les associe fixement et par une suite de répétitions réfléchies à toutes les impressions de ses sens, à tous les produits de sa pensée. Or parmi les mouvements volontaires, qui peuvent également servir de signes de rappel, ceux de la voix, outre la disponibilité et la commodité parfaite de leur exercice, ont l'avantage uni(]ue et infiniment précieux de rendre l'individu doublement présent à lui-même ; par l'elTort qu'ils déterminent et l'efTet qu'ils produisent, ils justifient la préférence i|ui leur est accordée dans les communications mentales et sociales. lit Maine de Biran, reprenant sur ce point et perfectionnant les analyses de (londillac et de Tracy, montre tous les avantages du langage articulé sur les gestes, non seulement pour la communication de la pensée une fois formée, mais pour sa formation. Seulement, l'attention continue qu'exige l'institution volontaire des signes, est si contraire à notre tendance au moindre elîort, que l'habitude a bientôt fait de les dénaturer et de les rapprocher.de l'état automali(|ue, favorisée en cela par la nature des impressions, auxquelles sont associées les mouvements vocaux ; ces impressions sont en elTet variables : l'élément passif et l'élément actif y prédominent toui' à lour.

L'esprit commence par donner des noms aux objets particuliers qui l'intéressent, puis aux ressend)lances de ces objets

LIV ŒUVRF S DE MAINE DE BIRAK

entre eux et à leurs rapports. Comme il commande au langage, il a pu espérer par leur moyen commander à ses idées même et par suite aux choses. Cette illusion fut celle de Condillac qui considérait les sciences comme des langues bien faites. Maine de Biran avait déjà critiqué cette opinion dans son étude sur Vlnfluence des signes. Il reprend et utilise ses analyses anciennes ; montre que le pouvoir de l'esprit sur les mots ne s'étend aux idées qu'ils expriment, qu'à la condition que ces idées soient elles-mêmes des déterminations actives de la pensée, non des modes passifs. 11 est ainsi amené à distinguer selon la nature des impressions liées aux signes, et leur espèce d'association, trois sortes de mémoire, qu'il étudie successivement.

11 arrive que toute l'attention de l'individu se porte sur l'articulation des mots et se détourne des représentations qui leur sont associées. L'habitude triomphera peu à peu des difficultés ; elle sera facilitée par l'analogie des sons, le retour périodique des mêmes syllabes, le rythme, la mesure. L'esprit se laissera séduire par cette facilité qui lui épargne le travail pénible de la pensée, et toute son activité se consumera dans ce jeu stérile d'où la réflexion est absente. Après Cabanis, Maine de Biran note le plaisir que nous procure la perception du rythme ; et il en recherche la cause non dans l'intelligence, mais dans le mouvement même de la vie. « Comme plusieurs mouvements organiques, tels que ceux du pouls, delà respiration sont assujettis à une certaine régularité rythmique, peutêtre n'aimons-nous tant au dehors la mesure et la périodicité, que parce que nous en portons pour ainsi dire le type constant en nous-mêmes ; et ne serait-ce pas en vertu d'une loi particulière de notre vitalité, que les organes sensibles et moteurs (et celui de la pensée qui les représente tous et en est l'abrégé) admettent si aisément des habitudes périodiques »(1) ? Peutêtre faudrait-il dire que le plaisir du rylhnie vient de ce qu'il place sous notre dépendance tout un ordre d'impressions, en

(1) p. -H)\, note.

INTRODUtllON DK L'i'.OnLUR LV

nous pprmetlanl de les prévoir, de les devancer, de les prévenir p.ir i'iniaginalion, d'évilerle choc de la surprise. Laniénioire mécanùjnc favorise donc, selon Maine de Hiran, la paresse do la pensée ; il faudrait la couihallre dès l'enfance, alors qu'au contraire on fait tout pour la développer. « La plup.irl des niolsquenousavons appris dans nuire enfance n'ont été d'abord (|ue de simples habitudes de l'oreille etde la voix » (1).

La mémoire est sensilivc (juand le signe sert à réveiller les -tMitiments, les modilications vai'iables ou fugitives, les idées archétypes qui ne se rattachent à rien de réel et ne sont que les produits illusoires d'un cerveau exalté. Ses elîets sont analogues à ceux de la mémoire mécanique ; car il ne (h'pend pas de nous d'évoquer des modes passifs. Ce sont bien moins (le vrais signes que des moyens d'excitation tumultueuse et presque fortuite, qui devient facilement fantastique. Nous nousservons des mêmes mots auxdilîérentsàges de notre vie, pour désigner des sensations qui ont profondément varié, comme les sensal ions d'odeur ou de saveur, il en est de môme des mots (jui désignent des idées archétypes. L'enfant imite les gestes, l'accent, le ton, des personnes avec lesquelles il vit. Clés signes extérieurs sont liés chez les autres à certains sentiments, ces sentiments à certaines idées, les uns et les autres à des mots. L'enfant éprouvera en même temps qu'il reproduira les mêmes mots et les mêuies mouvements, les sentiments, mais les idées resteront toujours plus ou moins indéterminées. L'enfant arrivera ainsi à se passionner sur les mots les plus iusignillants et les plus vides. Les passions seront d'autant plus vives que les idées ne se rallieront à rien de réel ; l'imagination s'en emparera, les revêtira de formes et de couleurs, en fera des êtres véritables. Lors(|ue des associations de cette nature, où l'imagination et le sentiment entraînent le jugement ou la foi, ont été cimentées par une longue habitude, c'est alors que les mots qui les ont lixés semblent doués d'une puissance magique, surnaturelle ; leurartieulalion, leur rappel

(il f). i07.

LVI ŒUVRES DK MAINM DE BIHAX

ébranlent le système entier comme une secousse électrique. L'usage des métaphores, des allusions, des tropes, des figures, favorise aussi ce genre de mémoire qui ne difïère guère de l'imagination, précisément <à cause de l'indépendance où sont ces représentations de la volonté. Si la mémoire mécanique peut être comparée à la constitution où les forces musculaires prédominent, la mémoire senailive est comparable à ce tempérament où la force sensitive est trop exaltée. C'est de ré(|uilibrc et de la juste combinaison de ces deux forces que se forme un bon tempérament et une mémoire vraiment représenlative.

Le son articulé est une perception, puisque c'est le sentiment d'une contraction musculaire active : il ne pourra contracter de liaison étroite et fixe qu'avec les impressions d'une nature homogène à la sienne propre.

Maine de Biran examine à la lumière de ce principe les relations des signes avec les idées dans les différentes espèces d'idées composées. Les idées morales ont une double propriété, représentative et sensitive. Elles sont représentatives en tant qu'elles enveloppent la représentation des diiïérentes actions ou circonstances d'où elles ont été abstraites, mais en même temps, elles évoquent un sentiment, ou plus exactement un rapport senti, tel que le rapport d'obligé à bienfaiteur. Nous ne sommes jamais sûrs que les mêmes mots évoquent les mêmes sentiments chez autrui. Sous ce dernier rapport, la mémoire représentative tend à se fondre dans la mémoire scnsitire. La mémoire représentative intervient encore dans la formation régulière comme dans le rappel des termes de nos diverses idées abstraites, générales, et complexes mixtes de tout ordre ; mais ses fonctions sont rendues souvent difficiles et incertaines par rhélérogénéitéde leurs éléments; car parmi ces éléments, il en est qui correspondent à des modifications purement affectives. Les termes ne seront jamais si clairs, et si distincts que lorqu'ils évoqueront des idées de modes simples ayant leur source commune dans la motilité ou la résisl;ince. Les idées géométriques ont un grand avantage sur les idées de nombre. C'est que celles-ci, si elles sont jointes à

INTIiunU" nos DK L'hlH IKUR LVII

l'origine et quand il s';);j;it de riuiili' et drs \\q\\\< nouAtri'^, h des représentai ions, dcviciint'nl tirs vite de pures ahslrai"tions, sur Ifsquoiles l'cspiit raisonne sans se référer à l'objet qu'elles représentent et le caleidaleur, uni(piement préoreupé des résultais, perd de vue le rapport des noinhres à la rt'.ililt' ; la mémoire tend alors à se confondre avee le rappel uneanique des ehitVres et des formules. Au rontraire, en iri-oim''trie, le sii;ne est toujours lié à la fi<j;ure représentée; l'esprit opère toujours sur les perceptions ou les idées; et rien n'est plus propre à développer la véritable intelligence que l'étude de celte science. De là découlent des conséquences importantes, en pédagogie. Maine de Hiran voudrait que les premières notions de géométrie précfVlàssent la connaissance et la pratique du calcul ; il faudrait aussi habituer les enfants à raisonner sur les souvenirs et non sur la perception des figures, ou dans un autre ordre d'exercices dont les elîets sont analogues, à dessiner de léte, et non d'après un modèle qu'ils auraient sous les yeux ; en un mol, à ne jamais séparer les signes des idées.

Mais l'habitude, si l'on n'y prend garde, ne tardera pas h se glisser dans ces associations réfléchies des id(^es et des signes, et à les transformer en un pur mécanisme. Elle nous entraîne à donner sans nousen apercevoir une espèce de vertu orculte aux signes de nos idées et une existence réelle hors de nous à tout ce qui se trouve revêtu d'un signe dans notre mémoire ». Nos premiers signes ayant été attachés à des objets sensibles et réels, quand nous les unissons ta des objets intellectuels, nous sommes portés à regarder ces objets comme aussi réels que les premiers. Ces objets sensibles et réels, nous sommes habitués à les sentir et à les voir existant liors de nous ; bientôt nous rapportons aussi hors de nous ces objets intellectuels que nous jugeons aussi réels (de là le pouvoir magique des termes de substance et d'essenceV Enfin nous y sommes portés parles formes mêmes du langage. 0»'ind nous les avons persoiiniliés par d(;s signes, ils deviennent les sujets de nos propositions, les soutiens de beaucoup de (jualités ; ils

parlent, ils agissent, ils sont modifiés. Tout ce que nous disons d'eux est autant de prosopopées qui ne peuvent manquer de les réaliser pour nous, dès que la mémoire que nous en avons cesse d'être pleinementreprésentativeet qu'elle incline à devenir ou purement sensitive ou purement mécanique.

Leshabitudesdu langage ont pour efïetdesubstituerdes jugements mécaniquesaux jugements réfléchis. Le souvenir d'avoir toujours cru ou articulé les mêmes paroles tiendra lieu de toute autre preuve et cette confiance routinière, cette foi machinale s'accroît précisément comme le nombre des répétitions augmente. Les jugements réfléchis eux-mêmes, c'est-à-dire fondés sur la perception immédiate de l'évidence acquièrent un nouveau poids par le seul fait de leur répétition ; bien plus, l'habitude s'oppose avec une force croissante à de nouvelles vérifications et remplace le doute de la sagesse par une aveugle présomption. Elle facilite sans doute par ce mo^^en la rapidité de la pensée mais au prix de quels risques d'erreur !

Si l'empire des mots est tel sur nos jugements, combien ne doit-il pas être plus grand encore, sur ces suites de jugements, que nous nommons raisonnements. Au début, notre effort se déployant successivement sur les signes et les idées, nous ne pouvons envelopper des termes différents et séparés dans un acte commun. En répétant plusieurs fois les mêmes opérations, les termes se rapprochent ; ils vont se pénétrer ; nous n'aurons bientôt plus qu'un seul tout dont les éléments seront réfractaires à l'analyse. L'habitude transforme donc les suites de jugements réfléchis, soit en facilitant les opérations intermédiaires, soit même en les annulant et en n'en laissant subsister que le résultat. Une fois que l'on a pris de telles habitudes, on en devient vile esclave, (le que la pensée gagne en vitesse et en surface, elle le perd en force et en profondeur. (l'est l'habitude qui retient tant d'hommes dans les mêmes pratiques, les mêmes maximes, les mêmes classifications, les mêmes méthoJes.

-Mais n'y a-t-il pas des méthodes générales de raisonnement où l'habitude serait précieuse? Dans tout raisonnement,

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