‹ uvres de Maine de Biran (volume 5)Chapitre 10 sur 12 · LIBERTÉ, ÉGALITÉ · texte numérisé non relu

LIBERTÉ, ÉGALITÉ

Auteuil, près Paris, le 18 thermidor.

An X de la République, 6 août 1802.

Le sénateur Cabanis au citoyen Maine-Biran, à Paris.

Citoyen,

J'arrive et je repars sur-le-champ. Mon absence sera de quinze jours environ. Ai-je l'espoir de vous retrouver encore ici à mon retour? Je le désire infiniment et j'espère que l'impression de votre mémoire vous retiendra quelques jours de plus. Je me féliciterai toujours, citoyen, d'avoir fait votre connaissance, et la science d'avoir fait une si belle et si bonne acquisition. Continuez à porter la lumière dans toutes ses obscurités ! Vous aurez fait un des plus grands biens que l'on puisse maintenant faire aux hommes.

J'espère que mon ouvrage paraîtra sous peu de jours ; je vous envoie un bon pour trois exemplaires ; le premier vous est destiné comme de juste, le second au citoyen Van Hulten, le troisième à mon maître Berrut. Vous voudrez bien vous charger d'emporter ce dernier à votre départ.

Recevez, citoyen, l'assurance de ma profonde estime et de tous les autres sentiments affectueux que vous m'avez inspirés (1).

Auteuil, près Paris, le 17 pluviôse.

An XI de la République.

Le Sénateur Cabanis.

Au Citoyen Maine-Biran, ex-législateur.

Mon excellent Camarade et Ami, nous croyons fjiie vous devez toujours traiter votre question, comme s'il n'était rien arrivé à l'Institut, nous ne pouvons penser qu'on ne distribue pas un prix proposé solennellement par le même corps.

Nous tenons aussi toujours à ce que vous traitiez le sujet sur lequel vous m'avez envoyé une si magnifique esquisse. Rien ne peut être plus utile à la considération et aux progrès de la science, dont au reste on ne peut plus se passer aujourd'hui.

Thurot étant accablé de besogne, c'est une main moins exercée dans ce genre qui a fait votre extrait pour le Citoyen français ; mais vous y verrez du moins l'expression d'une haute estime et j'espère que le lecteur y prendra le désir de lire l'ouvrage lui-même. Tel est du moins le but de l'auteur de l'extrait.

Je n'ai pas dessein de vous dire, mon excellent ami, que nous ferons pour vous, ou plutôt pour l'utilité publique, tout ce qui dépendra de nous. Ma femme et mon voisin Tracy vous saluent cordialement. Vous connaissez mes sentiments pour vous, ils ne finiront que lorsque je

ne pourrai plus rien sentir.

Signé : Cabaiî^is (2),

(1) Nouvelles lettres inédites de Maine de Biran (Mavjonade, p. 172).

(2) Fonds Naville, Genève.

Arteuil, près Paris, le P"" ventôse.

An XI de la République.

Au Citoyen Maine-Biran.

Mon excellent camarade, je vous demande pardon de vous envoyer si tard l'extrait qui a. été fait de votre (juvrage dans le Citoyen français. Le voici enfin. Je dois vous dire que nous voyons avec plaisir la manière dont l'ouvrage prend dans le public. On n'en a pas parlé beaucoup d'abord ; mais peu à peu tous les hommes qui s'occupent de philosophie le lisent et leur jugement est unanime. Vous avez le succès qui doit flatter le plus car c'est le plus durable. Combien d'écrits qui font grand bruit pendant six mois et qu'on oubUe ensuite pour toujours ! C'est tout le contraire pour le vôtre. Jouissez de ce succès fondé sur la découverte de vérités utiles, et qu'il vous serve à rendre meilleure votre situation; il est en effet impossible qu'on oublie un homme tel que vous.

Le bon Tracy vous salue tendrement et cordialement. Ma femme se joint à lui. Tous nos amis pensent bien à vous et s'intéressent bien vivement à vos travaux.

Conservez -moi, je vous prie, votre amitié, et comptez entièrement sur la mienne.

Signé : Cabaiîis (1).

Auteuil, près Paris, le 19 ventôse.

An XI de la République.

Mon excellent camarade, parlons d'abord de votre santé. Vous avez le même catharre que jeunes et vieux, forts et faibles, ont eu cet hiver dans presque toute

(1) Ibidem.

l'Europe, mais la nature vous a donné une organisation mobile et délicate, principe de ces impressions fines et multipliées qui brillent dans vos ouvrages ; et l'habitude de la méditation, dont eUes vous font un besoin, ajoute encore à cette excessive sensibilité. Ainsi, chez vous comme chez toutes les personnes organisées de la même manière, les crises sont tumultueuses et incomplètes ; toute maladie lente et muqueuse se termine mal en pareil cas. Que vous faut-il ? des remèdes? Non, il vous faut de l'exercice, de la distraction si vous pouvez en trouver, le grand air, suspension de tout grand travail de tête et peut-être sur le tout, quelques verres d'eau de Caransac, répartis dans le courant de la journée, vous feraientils quelque bien, mais aucun remède actif.

Voilà, mon excellent ami, tout ce que je puis vous dire pour cette santé qui m'est cependant si précieuse et dont la science a tant de choses à attendre. Quant à vos travaux, les deux objets dont vous vous occupez sont également intéressants à mes yeux. C'est à vous de savoir par lequel il vaut le mieux commencer : cela dépend du point de vue sous lequel vous les considérez l'un et l'autre. Commencez par vous conserver ; mais songez ensuite que vous vous devez à la vérité, dont les progrès tiendront dans tous les genres à la perfection de celui qui nous occupe ; et vraiment oui, la langue de la science idéologique a besoin d'être refaite : mais en sommes-nous déjà là?

Adieu, vous sur qui reposent tant de belles espérances. Ma femme, Tracy et moi, nous vous aimons et vous embrassons de tout notre cœur.

Signé : Cabanis (1).

(1) Ibidem,

Au citoyen Maine-Biran, ex-législateur à Grateloup, près Bergerac, département de la Dordogne.

Villette, pràs Meulan, département de Seine-et-Oise. Le 19 thermidor, an XI.

Mon excellent camarade, et j'ose dire ami, qu'il y a de temps que je n'ai reçu de vos nouvelles ! Je me reproche bien de ne vous avoir pas écrit depuis plusieurs mois que j'en fais le projet tous les jours : mais j'ai été très occupé, ou en course ; et vous savez comme le tems s'écoule pour peu qu'on lui prête la main. Il faut cependant que je sache où et comment vous êtes, et si vous avez réahsé quelques-uns des projets dont vous m'avez entretenu. Votre ami Van Hulten aurait voulu que vous demandassiez la chaire de mathématiques qui vaquait à Versailles, et il vous avait écrit pour cela ; il n'y a pas de doute que les inspecteurs de l'instruction publique ne soient très disposés à vous proposer pour quelque place, mais nous voudrions bien que cela ne fût pas trop loin de Paris : nous avons besoin de conserver l'espérance de vous y revoir.

Vous avez sans doute travaillé sur la Décomposition de la pensée, il est décidé que l'on distribuera tous les prix qui avaient été proposés par le cy-d^ Institut; j'ignore seulement si ce sera la seconde ou la troisième classe qui distribuera celui d'idéologie. Vous savez que c'est au l^^ vendémiaire que le Concours sera fermé : il faut que votre mémoire soit arrivé au secrétariat de l'Institut avant ce terme qui est de rigueur.

Si vous aviez fait quelque autre chose sur le sujet que vous avez traité d'une manière si supérieure dans la

214 COERESPONDANCE DE MATNE DE BIRAN

note dont je vous suis redevable, vous m'obligeriez sensiblement de me l'envoyer. Je patauge dans le compte rendu qu'on me demande, et j'aurai bien de la peine à m'en tirer ; je prendrai le parti d'y fondre, ou plutôt d'y copier votre note. Si vous y avez fait quelque changement, ayez la bonté de m'en faire part, je ferai en sorte que votre travail concoure à l'utilité de cette science que vous êtes destiné à faii-e marcher en avant, et qui, malgré la guerre ouverte qu'on lui a déclarée, s'introduit de plus en plus, chaque jour, dans toutes les parties des travaux de l'esprit humain.

Mon bon voisin Tracy vient de publier sa Grammaire, j'en trouve l'analyse plus profonde et la marche plus ferme que celle de son idéologie : cela fait un bel ensemble ; et quand il aura fait sa Logique, ce sera un tout excellent, il fera époque dans l'histoire de la science de l'entendement. Tracy vous enverra son ouvrage, peut-être l'a-t-il déjà fait. N'est-ce pas à Van Hulten que je pourrais aussi remettre un volume de réimpressions que mon libraire vient de publier?

Si vous voyez Berrut, rappelez-moi je vous prie à son amitié ; veuillez aussi m'accorder la vôtre, je la mérite, mon cher camarade, par les sentimens de haute estime, et par le profond attrait de cœur que vous m'avez inspirés. Recevez-en l'assurance avec les mêmes impressions que j'éprouve en vous les o&ant. C'est tout ce que je puis désirer de vous.

Signé : Cabanis.

P. S. Je reviens à Auteuil sous peu de jours ; c'est là que je vous prie d'adresser votre réponse (1).

(1) Ibidem.

AuteuU, le 18 pluviôse, an XII.

Le sénateur Cabanis, A son ami, le citoyen Maine-Biran,

Mon excellent ami, le départ tardif du citoyen Gardet est ce qui fait que je vous ai répondu si tard ; il a été égament la cause du silence dont vous vous plaignez de la part du citoyen Tracy ; vous devez dans ce moment avoir reçu et ma lettre, et même la sienne, quoiqu'elle soit partie postérieurement.

Ce que vous me dites des intrigues qui ont eu lieu dans vos élections m'afflige d'autant plus que Barrut me recommande le citoyen Prunis comme son ami particulier. Le Préfet m'a bien dit un mot de toutes ces menées sourdes et misérables, mais ce qui me fait une peine profonde, c'est d'abord de voir que vous ayez été écarté si indignement, et de craindre que mon maître et ami ne se soit laissé entraîner dans ces plans odieux; au reste, il est impossible que le moment de la justice n'arrive pas pour vous ; il arrivera aussi pour ceux dont vous avez à vous plaindre ; il est dans le cours nécessaire des choses, non pas que les hommes vertueux ne souffrent pas souvent, mais que les coquins soient tôt ou tard punis. Je vous prierai d'entrer à ce sujet dans quelques détails plus circonstanciés.

Nous avons bien pensé à la dernière partie de votre lettre, et nous n'osons vous conseiller de venir à Paris dans ce moment. Si Fourcroy vous promettait, ou du moins vous faisait espérer une place, à la bonne heure ; mais nous aurions bien peu de moyens de vous rendre votre voyage profitable. La plus grande utilité vraisem-

blable de votre déplacement serait l'amélioration de votre santé, et cela il vaudrait bien la peine de le faire si vos circonstances pécuniaires vous le permettaient ; je ne vous parle point du plaisir que nous aurions à vous voir, vous n'en doutez pas.

Nous ne savons rien du prix, il sera jugé par des personnes qui n'entendent rien à la science. Le mieux serait qu'il fût remis à une autre année : mais ces messieurs sont, dit-on, pressés de finir avec toutes ces billevesées idéologiques.

Adieu, mon cher ami, je vous embrasse et je vous aime bien tendrement pour la vie.

Signé : Cabanis (1).

Villette, près Menlan (Seine-et-Oise).

Le 1^' complémentaire, an XII.

11 est vrai, mon très estimable ami, que j'ai été beaucoup trop longtems sans vous écrire ; mais il est vrai aussi que je n'écris presque pas, ma paresse naturelle qui va se fortifiant de jour en jour, à mesure que les forces de la vie s'affaiblissent, a été secondée à votre égard par les nouvelles que notre excellent ami M. de Tracy me donnait de vous ; votre discussion avec lui, dont l'objet me paraît aussi important qu'à vous, avait pour moi l'avantage très grand de me faire savoir oii vous en étiez de votre santé et de vos travaux ; et j'avoue que je me reposais trop sur cet oreiller, mais ce n'était pas du moins sans m'occuper journellement de tout ce qui peut vous intéresser.

Au reçu de la lettre que Monsieur votre parent m'a

(1) Ibidem.

fait l'honneur de m'écrira, j'ai fait prendre des informations au ministère de l'Intérieur sur la nomination à la sous-préfecture de Bergerac ; il paraît que cette nomination ne se fera point avant l'arrivée du nouveau ministre Champagny. Sans le connaître personnellement, je vais lui écrii'e avec une entière confiance (car il a décidément accepté et il arrive). C'est un homme de bien et d'un excellent esprit ; il voudra sans doute employer et appuyer des persoimes qui lui ressemblent. Je n'ose avoir- une opùiion pour vous, sur le secrétariat général et sur la sous-préfectm-e. Cependant il me semble que le secrétariat général serait préférable, mais il faut tâcher de ne pas manquer l'une ou l'autre place. Si cela dépendait de moi, vous n'attendriez pas longtems.

M. de Tracy m'a communiqué vos Lettres : mais n'ayant pas les siennes sous les j^eux, je n'ai pu toujom's suivre facilement la discussion ; il me semble qu'il y a encore quelque vice d'expression qui vous sépare, et que peut-être faut-il reprendre la chose plus physiologiquement, pour arriver à une solution précise. Dans l'état oii vous avez laissé la discussion, je vous avoue franchement que je pencherais pour Mr. de Tracy ; ma,is je crois que tout n'est pas encore dit sur ce pomt. Il est vrai que mes idées sm- le même objet étant peut-être un peu trop arrêtées, je suis moins disposé à entrer dans celles qui me sont offertes de nouveau : mais je n'en pense pas moins qu'il sera très utile de développej les vôtres ; et je lirai votre ouvrage avec le double intérêt de la Science et de l'Amitié, et en tâchant de mettre de côté toute opinion antérieure.

Adieu, mon excellent et très estimable ami, ma

femme est bien sensible à votre excellent souvenir. EUe vous fait mille compliments ; et moi je vous embrasse de toute mon âme.

Signé : Cabanis (1).

Liberté, Égalité,

Arteuil, le 14 brumaire an XII de la République française,

6 novembre 1803.

Mon excellent, mon malheureux ami, votre lettre m'a consterné ; je l'ai arrosée de mes larmes, c'est tout ce que je puis vous dire. Non, sans doute, il n'est point de consolation pour de telles pertes : leur souvenir pèse sur la vie entière. Mais après avoir perdu celle qui faisait le charme et le bonheur de votre vie, il vous reste des enfants chers, des images d'elle-même. Vous vous devez à eux. Conservez, ranimez votre courage. Je ne vous dirai point d'écarter des tableaux et des sentiments qui vous oppressent ; je vous dirai au contraire de vivre avec toutes les idées de ce que vous avez perdu. Mais remplissez ses intentions ; tâchez do vivre courageusement et sagement j^oiir ces dépôts sacrés qu'elle vous a laissés en quittant la vie. Il vient un moment oii les plus douloureux souvenirs deviennent tendres (^t doux. Ce moment la raison et surtout les occupations actives peuvent le hâter. J'oserais vous demander de faire votre travail pour l'Institut. Travailler et travailler utilement est le remède le plus sûr des peines de l'âme. Votre raison élevée, votre âme grande et bienfaisante, vos talents cultivés avec tant de soins et de succès, sont des propriétés dont votre patrie et le genre humain peuvent

(1) Ihidein.

VOUS demander compte : en servant la cause de la vérité, vous trouverez encore dans la vie quelques douceurs. Puissiez-vous en trouver dans l'amitié de celui qui vous presse contre son sein et qui se désole de vous savoir si loin de lui.

Ma femme a pleuré avec moi en lisant votre lettre (1).

Cabanis.

Auteuil, le 24 nivôse an XII, 15 janvier 1804.

Le sénateur Cabanis à son excellent ami, le citoyen Maine- Biran.

Mon excellent ami, je ne laisserai point partir le citoyen Gardet sans me rappeler à votre bon souvenir, et sans vous prier de nous donner de vos nouvelles. Vous devez croire que nous avons besoin de vous savoir mieux portant et plus tranquille, sinon plus heureux. Vous n'irez point au delà de nos sentiments, en les supposant ceux de la plus tendre amitié.

Je vous remercie de m'avoir fait connaître le citoyen Gardet : son caractère et son esprit me paraissent bien dignes de tout l'intérêt qu'il vous inspii'e. Il s'en retourne reçu à l'école de pharmacie et honorablement reçu, mais assez mécontent d'un surcroît de dépense, sur lequel il ne comptait pas. Mais il faut se résigner et terminer tout cet arrangement dont pourtant il y aurait bien des choses à dire.

Comment vont vos travaux, mon cher ami? C'est

(1) Édition Mayjonade, p. 174.

avec quelque réserve que je cherche à vous ramener de ce côté et pourtant, je crois le devoir.

Adieu, adieu ; je vous quitte pressé par d'autres affaires. Mais mon cœm- est plein de tout ce qui vous touche et d'une amitié qui ne périra qu'avec moi (1).

Cabanis.

AuteuLI, le 20 ventôse, an XIIL

Mon cher ami, je me hâte de vous apprendre que votre mémoire a été couronné par la 3^ classe de l'Institut national. Ginguené et le Breton sont ceux de vos juges qui ont mis le plus d'intérêt à en faire sentir tout le mérite. Cet événement me fait d'autant plus de plaisir, ainsi qu'à M. de Tracy, qu'il nous donne l'espoir de vous voir à Paris.

On m'a laissé votre mémoire pendant une heure entre les mains, je l'ai parcouru rapidement ; je ne vous dirai pas que je sois partout de votre avis : mais c'est un très beau et très riche travail. Vous ferez bien je crois d'en resserrer quelques détails pour donner plus de jet à l'ensemble ; et alors vous aurez encore fait présent à la science d'un ouvrage important.

M. Degérando, secrétaire général de l'intérieur, a le plus grand désir de vous obliger ; je lui ai écrit pour cette place de Conseiller de préfecture dont vous aviez parlé à M. La Rigaudie dans une de vos dernières lettres : il m'a répondu la lettre la plus aimable à ce sujet.

Notre ami La Romiguière vient de publier un jîetit

(1) Edition Mayjonade, p. 175.

morceau intitulé Paradoxes de Condillac, où il a poussé la doctrine du maître si loin, sur plusieurs questions, qu'il me serait impossible de le suivre jusques-là, mais son écrit est un chef-d'œuvre de rédaction.

Bonjour, mon cher ami, jo ne vous fais point mon compHment, parce que ce nouveau triomphe n'ajoute rien à votre mérite ; mais je m'en réjouis beaucoup. Bonjoui-, portez-vous bien, poursuivez vos travaux, et conservez votre amitié à celui qui vous aimera, tant qu'il pourra sentir quelque chose.

Signé : Cabanis (1).

A M, Maine-Biran, correspondant de l'Institut et sous-préfet à Bergerac, département de la

Villette, le 20 août 1806.

Mon cher ami, je n'ai point répondu à votre première lettre, parce que j'ignorais votre adresse à Paris, et que j'espérais vous faire une réponse plus détaillée à Villette, où nous vous attendions avec impatience, mais votre exactitude à remplir vos devoirs l'a emporté sur l'idée du plaisir que vous nous aui'iez fait : c'est nous qui avons à nous plaindre de cette rigueur de vertu.

J'avais été déjà bien affligé de quitter Auteuil dans un moment où j'espérais votre arrivée à Paris, et il fallait pour m'y résoudre, que des arrangemens, qui ne dépendaient pas de moi, l'exigeassent absolument.

Enfin vous avez fait ce voyage sans que j'aye eu la satisfaction de vous embrasser : c'est pour moi l'objet d'un regret très vif.

(1) Fonds Naville, Genève.

Mon cœur vous suit à Bergerac, où je désire beaucoup que votre santé vous permette de reprendre vos anciens travaux : il en est un surtout auquel je mets un intérêt particulier ; c'est votre réforme de quelques parties de la langue géométrique, et par conséquent des idées ellesmêmes qui s'y rapportent, et que des expressions vicieuses vous paraissent dénaturer ; il me semble que ce transport de l'idéologie dans la géométrie est devenu indispensable, et que personne n'est en état de l'exécuter comme vous ; mais vous devez avant tout terminer l'impression de votre mémoire ; il est attendu par tous ceux qui s'occupent de la science, et il ne peut manquer d'être utile à ses progrès.

M. Ampère m'a singulièrement étonné, je vous l'avoue, voilà sa destinée fixée irrévocablement; je désire que ce soit d'une manière heureuse, mais j'en doute fort ; je doute aussi, je vous le dis entre nous, que nous ayons eu raison en lui croyant un caractère arrêté. C'est bien la peine de cultiver son bon sens, pour aller se jeter la la tête première dans un pareil guêpier. Au reste il paraît que Degérando s'est conduit avec lui en ami sincère.

Vous voilà donr, ou plutôt vous serez quand cette lettre arrivera à Bergerac, rendu à vos sévères fonctions ; au milieu de vos travaux de tout genre, pensez quelquelois à moi ; et comptez toujours sur les sentimens que je vous ai voués. Ma femme est bien touchée de ce que vous me dites pour elle ; elle me charge de mille tendres complimens pour vous.

Adieu, mon cher ami, parlez de moi de tems en tems avec Berrut, et aimez-moi comme je vous aime.

Signé : Cabanis (1).

(I) Ibidem.

Auteuil, le 24 décembre 1806.

Depuis combien de tems, mon cher ami, je vous dois une réponse! Je serais bien inexcusable si M. de Tracy n'avait été entre nous un intermédiaire, et s'il ne m'avait donné fréquemment des nouvelles de votre santé et de vos travaux. Quoique je sois un correspondant bien peu exact, je ne suis pas un ami infidèle ; et je m'occupe sans cesse de ceux à qui j'écris trop rarement. Cela tient à ce que mon existence, c'est-à-dire mes rapports et mes devoirs sont presque toujours au-dessus de mes forces ; qu'après avoii- fait l'indispensable et l'ennuyeux, il ne me reste plus de courage pour ce qui serait le plus cher à mon cœur ; et que lorsque je suis forcé de me livrer au repos, un instinct, plus fort que tout, me contraint à le rendre absolu.

M. de Tracy m'assure que vous vous portez mieux, et que vous reprenez vos travaux : je désire infiniment le premier pour vous-même, et le second pour le progrès de la science. Mais n'êtes-vous pas dans vos projets de concours à l'Académie de Berlin, un peu déconcerté par les circonstances oii elle se trouve maintenant? il n'est ])oint question d'elle dans les journaux, nous ne savons <laus quelle situation elle se trouve, ni quels sont les projets de l'Emperem- à son égard.

Quoi qu'il en soit, continuez toujours, mon cher ami, à vous porter de mieux en mieux, à poursuivre des recherches dont les résultats seront si précieux. M. de Tracy vous secondera, même quand vous serez l'un et l'autre d'avis différent. Quant à moi, je vous regarderai faire, et je jouirai de vos succès : car je ne suis plus capable moi-même d'aucun travail important, quoique

ma santé soit meilleure depuis deux mois ; mais il faut Bavoir se soumettre aux diverses privations que la nature impose, et savoir être ce qu'on peut.

Ma femme est bien sensible à votre bon souvenir. EUe me charge de mille tendres compliments ; nous parlons bien souvent de vous avec nos amis et surtout avec M. de Tracy qui vous est bien dévoué.

Adieu, mon cher ami, je vous embrasse de tout mon cœur ; et je vous renouvelle l'assurance de tous les sentimens qui peuvent me rendre votre amitié chère et qui vous répondent de la mienne. Adieu, adieu : portez vous bien et aimez -moi.

Signé : Cabanis (1).

Auteui], le 8 avril 1807.

Mon cher et très bon ami, votre lettre m'a fait un grand plaisir : vous êtes dans un meilleur état de santé et vous voilà, du moins pour quelque tems, rendu à vos travaux chéris. Je suis sûr que l'objet dont vous êtes occupé maintenant et que l'ouvrage qui sera le fruit de votre retraite, auront une grande importance pour les progrès de la science qui doit réformer toutes les autres : mais je ne cesserai de vous répéter que le travail sur la métaphysique et la langue de la géométrie et du calcul serait aujourd'hui le plus utile de tous ceux que vous êtes si capable d'exécuter ; je vous y ramènerai dans tout toute occasion. Au reste, aussitôt que votre Mémoire sera arrivé à Paris, il partira pour BerUn ; vous connaissez l'exactitude de M. de Tracy dans toutes les démarches dont il se charge, surtout lors qu'elles intéressent ses amis.

( 1 ) Ibidem.

Il travaille dans ce moment à des remarques sur un de nos plus grands écrivains, qu'on regarde avec raison comme un homme de génie, mais qui, dans l'ouvrage jugé son chef-d'œuvre, a peut-être avancé bien autant d'erreurs dangereuses que de vérités importantes. Ce sera un très bel et bon ouvrage.

Nous parlons bien souvent de vous, mon cher ami, et notre amitié jouit bien vivement des espérances que nous donne votre zèle pour la poursuite de vos travaux ; nous ne vous désirons que santé et liberté.

Ma femme souvent témoin de nos entretiens sur votre sujet partage tous nos sentimens. Elle me charge de vous le dire et de vous remercier de votre aimable souvenir.

Vous savez, mon cher ami, tout ce que je vous ai voué de haute estime, d'amitié sincère et inviolable. Comptez-y pour tout le temps que je passerai sur cette terre.

Je vous embrasse de tout mon cœur.

Signé : Cabanis.

P. S. — Je pubUe. en effet un petit écrit sur les catharres ; mais en vérité, c'est bien peu de chose (1).

(1) Ibidem.

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