LETTRES DE MAINE DE BIRAN A L'ABBÉ DE FÊLETZ
Paris, 1 1 thermidor.
Je VOUS ai promis de vous donner des nouveîles, mon cher ami, je voudrois' tenir ma parole, mais je n''ai guère à vous parler que de moi, ou de ee qui se rapporte à moi : c'est un pauvre sujet, auquel vous voulez bien cependant pren-dre qoielque intérêt, je dois done vous' satisfaire ou plutôt me satisfaire.
En arrivant ici, je n'eus rien de plus pressé que d'aller voir les citoyens Cabanis et Destutt-Traey, les deux examinateurs principaux démon ouvrage. Ils demeurent à Auteuil près Paris et vivent ensemble dans la plus grande intimité. Je fus reçu comme un frère, comme un ancien ami. Je connoissois Fesprit et les talens de ces d'eux hommes, leur cœur vaut en^core mieux. Cabanis est un homme d'environ 45 ans, la vivacité et la sensibilité se peignent dans son regard prévenant, officieux^ ouvert, sans morgue scientifique, sans prévention, ami chaud de l'a vérité qu'il recherche et qu'il a l'air' de demander à
(1) Fonds Castaiig.
tout ce qui l'environne. Tracy est plus âgé : ce n'est point, comme on me l'avait dit,un ancien moine, mais mi colonel de l'ancien régime, il vient de marier sa fille avec le fils du fameux Lafayette. C'est un petit homme très vif, très uni dans ses manières, il parle bien, a le don de la persuasion et ses discours familiers sont aussi onctueux que ses écrits sont secs. Les deux amis semblent n'avoir en tout qu'une même opinion, ils ne vivent que pour leur ménage et la chère idéologie aux progrès de laquelle ils s'intéressent par dessus tout. U idéologie, m'ont-ils dit, doit changer la face du monde et voilà justement pourquoi ceux qui voudroient que le monde demeurât toujours bête (et pour cause) détestent l'idéologie et les idéologues. Mon mémoire paroît avoir fait une grande impression sur ces deux philosophes, ils m'en ont fait un éloge, que ma modestie et ma raison même ne sauroient entièrement adopter, Laromiguière, Lebreton et Daunou, qui ont aussi pris connoissance de l'ouvrage, m'en ont dit les choses les plus flatteuses: tous ces messieurs m'ont engagé à l'imprimer de suite, je leur ai représenté que j'avais encore des changements et des additions à faire. « Gardez tout cela pour une autre fois, m'ont-ils dit, mais imprimez dès ce moment votre mémoire tel qu'il a été couronné et gardez -vous de faire comme de Gérando quatre gros volumes; c'est dans votre intérêt que nous vous parlons. Je ne puis douter en effet qu'ils ne prennent intérêt à moi et si cela dépendoit entièrement d'eux, je serois bientôt placé avantageusement, mais je n'ai encore làdessus que des espérances et nulle certitude. L'époque actuelle est loin d'être le triomphe des savans ou des amis de la vérité; ils ne paroissent jouïr d'aucun crédit auprès du gouvernement et leur protection est plus honorable qu'utile. Je n'ai vu parmi tous ces gcns-là que des
1\LA.INE DE BIRAN A l'aBBÉ DE FELETZ 141
hommes mécontents. Pour revenir à mon mémoire, j'ai donc été forcé en quelque sorte de le livrer à Baudoin, imprimeur de l'Institut, ce n'est pas sans une sorte d'effroy que je me vois ainsi condamné à être imprimé tout vif. Si j'avois été le maître, j'aurois suivi le précepte d'Horace, novum prematur in aiinum, il est si différent d'avoir affaire au public ou à une société de savans.
Cabanis et Tracy m'ont parlé de vous, ils se rappeloient très bien de votre nom et du tableau idéologique venant de vous, qui a été présenté à l'Institut. Ils vous estiment et rendent justice à votre mérite. Je leur ai annoncé votre grand ouvrage, dont ils ont beaucoup goûté le plan. Si mes projets pouvoient s'effectuer, je crois que vous ne sauriez mieux faire que de venir vous fixer à Paris, c'est la patrie commune de tous les hommes de lettres, vous y trouveriez des appréciateurs, des amis, nous y vivrions, vous et moi, sans toutes ces petites tracasseries qui répandent de l'amertume sur nos jours et débandent à la longue les ressorts de notre âme : j'ai conçu un plan de vie selon mon cœur et dans lequel vous êtes pour quelque chose, mais pourrat-il jamais s'effectuer ? Comment pouvoir se livrer à des projets fixes lorsque tout annonce des changemens politiques sans que personne nous dise l'époque ou le mode de ces changemens ?
Je vous ai dit un mot sur de Gérando. Je ne l'ai point encore vu, il est à la campagne, mais j'en ai beaucoup entendu parler. Il ne jouit point auprès de ses collègues de l'Institut d'autant de considération que je l'aurois pensé. On regarde son livre comme un fatras, c'est, dit-on, un homme qui abuse de sa faculté d'écrire, il se mêle de tout, se fourre pa-rtout. Secrétaire des sociétés philomatiques des observateurs de l'homme, etc..
eîaaployé au ministère de l'Initlérieur et jusque dans la muiÙGipalitê, i)rofes.seur au lycée, etc., etc, il écrivaillé sans cesse et ne sera jamais avec tout celia qu'un homme médiocre. Ces jugemens sont peut-être sévères ou dictés par un esprit dte prévention. Lorsque je l'aurai vu je vous dirai' ce que j'en pense.
J'^ai reçu le prix de l'Institut qui consiste en une belle médaille d-'or, d'environ 2CW) tt sur laquelle est inscrit, d'un côté mon nom, et de l'autre une Minerve, plus 1.500 tt en argent, la médaille me fait grand plaisir.
Vous saurez que le grand ouvrage de Cabanis (qui remplit le cadre énoncé dans le 1^^ vtdI. des Mémoires de l*Institut) va paroître ces jours-ci, il m'en a promis un exempl&.ire. Grarat, qui vit retiré à la campagne, va publier une histoire de la métaphysique, je le cirois phis propre à faire l'histoire dte' lîa science qu'à en étendre les progrès — cet ouvrage, dit-on, sera précieux — , Tracy a fait un très bon mémoire sur la philosophie de Kamt; une nouvelle exposition de cette doctrine fait par Kinker, et avouée par les Kantiens eux-mêmes, a donné lieu à ce mémoire qui est très bien fait.
Adieu, mon cher ami, si je puis vous être utile dans ce pays-ci, comptez sur moi. Je v©tii8. embrasse.
Copiée sur l'original trouvé dans les papiers de M. de Feletz et qui m'a été communiqué, avec permission d'en prendre eopie, en a-vril. 1850, par Mlle de Foucaud. (Belpit)..
Paris, le 30 thermidor.
Si je m'étois fait réellement des illusions sur- les personnes et les choses dont je vous ai parlé, votre lettre, mon cher ami, seroit propre à le.s dissiper, mais non, plus
MAEsE DE BIEAlSr A l'aBBÉ DE FELETZ 143
je vois les hommes en question, plus je me conforme dans la bonne opinion que j'ai conçue d'eux, dès le premier abord ; si c'est là mi effet du prisme de la médaille, je crois qu'il durera autant qu'elle; la manière de vivre simple et patriarckale de nos deux philosophes, le bonhein de tout ce qui les environne ne me laisse aucun doute sur leur caractère. Quant à leur amour de la vérité, que vous voulez soumettre au creuset de l'analyse, j'ai jugé qu'il était sincère à l'air de modestie et de candeur dont ils proposent leurs opinions à celui de déférence et de bonne foi dont ils accueillent les objections de ceux qu'iLs avaient quelque droit de traiter comme inférieiKS, etc. Vous jugez, je crois, beaucoup trop sévèrement leurs écrits (ceux de Cabanis surtout qui demandent à être médités et surtout à être sentis), mais fussent-ils aussi insignifians que vous le prétendez, il n'y auroit aueune induction à en tirer contre leur amour dn vrai ; on peut chercher la vérité avec un cœur pur sans la rencontrer, exposer avec une conviction intime ce que l'on prend pour eUe et se tromper soi-même sans voulohHromper les autres. Au surplus et abstraction faite de la médaille, j'ai une estime sentie pour les habitans d'Auteuil, et je me réjouis de croire qu'elle est réciproque et mdépendante des petites considérations d'amour -propre que vous soupçonnez.
En vous annonçant VHistoire de la Métapi,ysique que Garât se dispose à publier, je vous disois que je le croyois plus propre à faire l'histoke de la science qu'à en étendre les progrès et, malgré tous vos raisonnemens, je persiste dans mon opinion. Garât s'est montré supérieur lorsqu'il a exposé la doctrine des philosophes, analysé leurs ouvrages, tracé et peint les nuances délicates qui caractérisent leur manière de penser et
144 f'ORRESPONDANC'E DE MAINE DE BIRAN
d'écrire. Voyez plusieurs extraits insérés dans les mémoires d'autrefois, et surtout les leçons de l'École normale oii, sans avoir aucune idée à lui, il embellit tant celles des autres. L'histoire n'est pour moi que l'exposition des faits, des opinions et des circonstances successives qui les ont déterminés. Si l'on ne pouvait faire l'histoire d'une science que lorsqu'elle est complète et perfectionnée on pourrait bien ne la jamais faire. L'histoire de l'astronomie, avant Kepler et Neuton (sic), celle de la chimie, avant Lavoisier, sont bien longues et cependant très intéressantes et très instructives. L'histoire de la métaphysique, avant Bacon, Hobbes et Locke, ne le seroit pas moins et, quoique vous en disiez, depuis cette époque, il y a des points convenus, on a faitt quelques progrès et il seroit utile de reconnoître tout ce qui a été fait comme de voir ce qui reste à faire, je crois même qu'on ne sauroit trop se presser de donner cette sorte de bilan. Attendons l'ouvrage de Garât pour savoir comment il se sera tiré de cette entreprise ; ceux qui ont vu le manuscrit en sont enchantés.
J'ai vu une seule fois de Gérando chez Pastoret qui nous a invités l'un et l'autre à déjeuner; il est très jeune et paraît fort bien et fort honnête, je suis fâché des préventions qui existent généralement contre lui, parmi les collègues de l'Institut; il est extrêmement lié avec le fameux Camille Jordan, ils habitent ensemble à la campagne et de Gérando ne vient à Paris pour ses affaires que momentanément, ce qui me privera probablement du plaisir de faire avec lui une connoissance particulière : « Je suis, me disoit-il, dans une position assez fâcheuse, placé entre les batteries des philosophes d' Auteuil et celles des ennemis de la raison. » Ses opinions idéologiques, politiques, etc., m'ont paru en effet être