LETTREES AU CITOYEN DE GÉRANDO
Membre de rinstitut national, à Saint-Tliourn, près Paris.
Grateloxip près Bergerac, dép. de la Dordogne. ^6 vendéroiaire, an XI.
A peine rentré au sein d'une famille chérie et rendu à mes habitudes solitaires, je franchis encore par la pensée la distance qui nous sépare, mon cher de Gérando. Je sens le besoin de m'entretenir avec vous, et de v<o.«s adresser la foible expression des 'sentimens que j'emportai en m'éloignant du séjour que vous habitez.
Le moment où j'ai fait votre connoissance sera l'époque de ma vie qui occupera toujours mes plus doux souvenirs. La lecture et la méditation de votre bel ouvrage m'avoient prévenu pour l'auteur, et inspiré le vif désir de le connoître personnellement. Je vous m vu, et l'impression que j'ai éprouvée a efîaeé celle de vos ouvrages, ou plutôt l'une s'associant intimemeint avec l'autre va me rendre les derniers encore plus chers» plus intéressans et plus utiles.
Je forme des regrets bien sincères de vous avoir connu trop tard, et de n'avoir pas été à portée de profiter plus tôt de vos conseils, de votre exemple et de vos sages
leçons. J'ai senti, en conversant avec vous, que mes idées auroient eu besoin du commerce intime des vôtres pour s'agrandir, se rectifier et s'épurer. Je suis vivement inquiet, je vous l'avoue, sur la première impression, qu'aura pu vous laisser la lecture de mon mémoire. Je vous ai dit avec franchise que j'étois loin d'en être satisfait, et plus j'y réfléchis maintenant dans le calme de la retraite, plus mon mécontentement augmente, plus je sens de regret d'avoir cédé aux conseils qui ont déterminé la trop prompte impression d'un mémoire aussi imparfait. J'ai à me reprocher surtout des vices de langage, vices qui proviennent dans plusieurs cas du mélange, peut-être déplacé, de la physiologie avec la métaphysique. Si je n'avois affaire qu'à des lecteurs tels que vous, ils sauroient bien discerner le fond de la doctrine d'avec les formes ou les expressions qui semblent là trop matérialistes. Ils trouveroient sans doute, dans le fond même de mes principes, des armes assez fortes contre un système dangereux et désolant; ils verroient que là où l'on admet, où l'on démontre une faculté de j)ercevoir distincte de celle de sentir, une volonté qui intervient nécessaùement dans les premières opérations, et dans le simple jugement de personnalité qui constitue l'être sensible individu, là, dis-je, il est impossible de tout expliquer par le jeu des organes, comme on pourroit le tenter dans une doctrine où l'on ne reconnoît qu'une faculté, ou propriété sensitive unique et des sensations transformées; ils verroient que les principes de moralité, singulièrement compromis dans le dernier système, sont à l'abri de toute attaque, et trouvent un fondement véritable dans celui où l'on reconnoît un moi, qui est doué -d'une force, d'une puissance de réaction pour se modifier lui-même. Ils suivraient dans tout le cours de l'ouvrage
JLA.IXE DE BIRAN A DE GÉKANDO 149
la distinction fondamentale des deux vies, dont l'une peut être appelée vie organique, l'autre vie intellectuelle ; la première passive à laquelle se rattachent les opérations de l'instinct, les sensations purement affectives, les pas- -ions, l'imagination en tant qu'elle est mise en jeu par ces mêmes passions, etc.; la seconde tout active, d'oii dépend la perception, le jugement, la volonté et tous les mouvemens, signes naturels ou institués qu'elle détermine, la mémoire enfin, ou le rappel, et toutes les opérations qui en dérivent.
Les deux vies ou facultés organiques et intellectuelles, pouvant prédominer l'une sur l'autre, ou se maintenir en équilibre, de bonnes habitudes ou un bon régime physique et moral, pourroient assurer cet équiUbre ou rendre la vie organique subordonnée à l'intellectuelle... Voilà ce que verraient dans mon mémoke des hommes éclairés et sans préventions, mais j'ai à craindre de trouver peu de lecteurs de cette espèce, et je m'attends à des oppositions de plusieurs genres. Je suis consolé d'avance de toutes celles qui n'intéresseraient que mon amour -propre ; mais je ne me consolerais point de voir mes principes attaqués ou méconnus par des personnes, dont l'estime et la bienveillance sont pour moi les premiers des biens. Je réclame, mon cher de Gérando, votre appui, votre jugement impartial et vos consolations. Aurois-je trop présumé de votre bon cœur, et de l'amitié que vous avez bien voulu me témoigner en attendant de vous ces bienfaits inestimables? Ne dédaignez pas de m'accorder quelques-uns de ces momens qui ne seront pas consacrés aux progrès de la science, et comptez sur ma vive reconnaissance, comme sur l'estime profonde et les sentimens affectueux que vous m'avez inspirés. Signé : Maine Bieax.
150 COEKESPONDANCE DE ilAINE DE BIRAN
Voudri€z-vous [bien] présenter mes hommages à Mme de Gérando?
GratelouiD, 15 ventôse, an XI.
Il y a bien longtems, mon cher et honorable ami, que je suis privé du plaisir de m'entretenir avec vous et de recevoir directement de vos nouvelles. J'en appris, il y a déjà quelque tems et de bien tristes par Mme Henrichs. Mon cœur a partagé, soyez-en bien sûr, tout ce que le vôtre a répouvé de douleurs et de regrets pour la perte d'un enfant chéri. Je suis père, je suis votrs ami, pouvais-je ne pas sympathiser avec votre douleur? Ma femme, qui s'intéresse à votre aimable ménage, en a été aussi sincèrement affectée. J'étois m.aiade, quand je reçus la lettre de Mme Henrichs, et je ne suis pas encore parfaitement rétabli, c'est ce qui m'a empêché de vous écrire plus tôt. J'ai lu dftns la Décade l'excellent extrait que vous avez bien voulu faire de mon foible mémoire. Il m'étoit impossible de méconnaître la touche d'un maître et la voix d'un ami. C'est aux conseils de ce maître, aux encouragements de cet ami que je devrai en grande partie ce qu'il y am-a de moins imparfait, surtout de plus utile dans le nouveau travail que je prépare. C'est vous, en effet, mon cher de Gérando, qui m'avez appris à ne jamais séparer le but moral de nos recherches spéculatives sur les facultés humaines. Votre influence semble souvent me guider dans mes méditations : elle les épure, les élève. Je m'applaudis souvent, en creusant davantage mon sujet, de me trouver d'accord avec vous : oui, j'en ai la douce conviction, nous sommes faits pour nous entendre.
MAINE DE BraAN A DE GERANDO ioi
J'aurois besoin de savoir votre pensée sur la nouvelle direction que vont prendre sans doute les travaux de la 2^ classe de l'Institut National. L'intention d'écarter les recherches sur la science fondamentale de l'esprit humain, ou du moins d'en changer le but, me semble annoncée par le titre même des classes, et par la nouvelle répartition des membres qui s'occupoient avec le plus de zèle de notre science favorite. Croyez -vous que je doive encore concourir sur la question proposée en dernier lieu ? Où seront les juges ? Sera-ce dans la 2^ ou dans la 3^ classe ? J'attends votre avis pour m.e déterminer. Sans cesser de m'occuper avec ardeur d'un objet de mon choix et dont l'utilité m'est démontrée, vous sentez que je ne donnerois pas la même forme à un travail entrepris pour un corps savant, ou pour le public, ou pour moi-même. Un mot de réponse, je vous prie, sur ce sujet.
Recevez, mon cher et estimabb ami, l'assurance des sentimens les plus distingués et les plus tendres que vous a voués pour la vie votre fidelle ami.
Signé : Maine Biran-.
P. S. — Voudrez-vous bien offrir mes hommages à Madame votre chère et digne épouse et me rappeler au souvenir de M. Camille Jordan ?
Votre nouvel ouvrage paraîtra-t-il bientôt ? On annonçait depuis longtemps un travail du philosophe Prévôt de Genève, en savez -vous quelque chose 1
L'adresse porte : Au citoyen De Gêeando, membre du Conseil des Arts et du Commerce, au ministère de l'Intérieur ou à Saint-Thouin, près Paris.
La lettre n'est jîas datée, le timbre de la poste, porte an XL
('lateloup, près Bergerac, 5 floréal, an XII.
N'ayant point eu la force de vous écrire dans un tems rapproché de l'époque, la plus funeste de ma vie, j'avois chargé mon ami Van Hulthem de vous informer de mon malheur, J'étois bien assuré, cher et bon de Gérando, que vous y prendriez part, vous êtes de tous les hommes que je connois celui qui est le mieux fait pour sentir tout ce qu'a d'affreux et de déchirant une perte semblable à celle que je déplore ; il est impossible que vous n'ayez pas compati à mes maux, si la nouvelle vous en est parvenue. Van Hulthem s'est-il acquitté de ma commission ? Je l'ignore ; depuis six mois je n'ai reçu de lui aucun signe de vie ; il m'abandonne aussi, et je me trouve dans une soUitude absolue, privé à la fois de toute consolation, de tout soutien dans cette triste carrière que je suis condamné à parcourir. O mon cher de Gérando, combien les secours de la philosophie sont impuissants contre un malheur tel que celui qui m'étoit réservé? Que sert la philosophie quand l'âme est entièrement brisée, quand l'esprit courbé sous le poids de la douleur a perdu tout ressort, toute activité. Il s'est écoulé plus de six mois depuis que j'ai perdu la plus tendre des épouses, la meilleure partie de moi-même. Les sentimens les plus funestes et une maladie grave, sous laquelle il m'eût été trop heureux de succomber, ont rempli cet espace de tems sans interruption. Si j'ai recouvré quelque force de pensée, c'est pour mieux sentir l'étendue de mon malheur, pour sonder les profondeurs de l'abîme où je suis précipité. C'est en vain que je fais des efforts pour m'élever au ton de la vertu et à la dignité d'un homme appelle à se rendre utile à sa famille, à ses concitoyens;
je ne me sens plus de courage, je ne retrouve plus ces bons sentimens dont je fus autrefois animé; la chaîne de mes idées est tout à fait rompue; et je ne sais comment la renouer.
Dans un tems de calme et de bonheur qui ne reviendra plus pour moi, je m'étois occupé (comme vous m'en aviez vous-même donné le conseil) à traiter la question proposée par la classe des sciences morales, etc., sur l'analyse des facultés humaines; mon mémoire était presque achevé, lorsque le plus terrible des coups du sort tomba sur ma tête; dès ce moment j'oubUai tout, et ce n'est que depuis bien peu de tems que je suis venu à me rappeller de ce prix comme on se souvient d'un songe. Je ne m'étois pas senti la force de revoir mon ancien travail, qui n'étoit plus d'ailleurs à tems de parvenir à sa destination; mais ayant appris en dernier lieu que la 3^ classe de l'Institut n'avoit point adjugé le prix et que la même question étoit remise au concours, j'ai ressenti quelque mouvement de courage et d'émulation, j'ai voulu encore faire usage de ma tête, ne fût-ce que pour distraire les peines du cœur... En jetant les yeux sur mes cahiers, je me suis nettement convaincu de la révolution totale qui s'est faite dans mes idées et mes sentimens.
Je ne me conçois plus; il faut que j'apprenne de nouveau ce que je savois. Ce n'est pas dans mes écrits que je pourrai le retrouver ; c'est vous, mon cher de Gérando, vous à qui je devois déjà tant de bonnes idées, qui m'aiderez encore à raviver la trace de celles que j'ai perdues, ou qui m'en ferez naître de nouvelles ; c'est par vos écrits que je recommence mes études, heureux encore de trouver dans mon ami un soutien et un consolateur !
J'ai appris presqu'en même tems la nouvelle de la remise du prix et celle de votre troisième couronnement
154 cokresponda:^ce de .maine de beran
à r Académie de Stockholm. Ces deux nouvelles ont également concouru à produire en moi une diversion salutaire. Ce succès que vous obteiiez pour la seconde fois près des sociétés savantes étrangères, me fait un sensible plaisir pour vous, avec qui je suis comme identifié d'esprit et de cœur, et pour la science dont je désire ardemment les progrès. J'y vois la preuve satisfaisante que le bon et véritable esprit philosophique gagne chez nos voisins, pendant qu'il semble (momentanément et par une sorte de mode contagieuse) décliner dans notre patrie. Vous ferez sans doute bientôt imprimer votre mémoire couronné, je vous prie, instamment de men donner des nouvelles. Qu'est devenue votre 2^ édition du mémoire de BerUn, que vous m'aviez annoncée pour le mois vendémiaire dernier ? Vous n'en avez point sûrement abandonné le projet, mais à quand l'exécution ? Un mot de réponse, je vous prie, un mot qui apporte dans cette triste sollitude un peu de consolation et de ce courage dont j'ai si grand besoin, un mot qui charme im instant mes peines en me retraçant le bonheur de mon ami, en me confirmant qu'il vit heureux au sein de ces plaisirs, purs, que j'ai moi-même, perdus sans retour. Adieu, je vous presse contre mon cœur.
Sig7ié : Maine Biran.
P,-S. — IVIille choses affectueuses à votre chère et
digne épouse, je sais que vovis êtes père heureux pour
la 2e fois ; parlez-moi de ce cher petit enfant.
Grateloup, 3 thermidor an XII.
Cher et honorable ami, Je vous remercie de tout mon cœur de l'excellent ouvrage dont je viens d'achever la lecture; je vous re-
MAINE DE BIEAN A DE OÊRANDO 155
mercie au nom de la philosophie à qui vous venez de rendre le plus éclatant service, je vous remercie en particulier pour tout le plaisir que vous m'avez occasionné, toute l'instruction que vous m'avez procurée, et dont sans vous probablement j'eusse été privé toute ma vie, faute de moyens et d'occasions de faire tant de recherches, de parcourir tant de livres écrits dans diverses langues, de recueillir tant et de si précieux matériaux. J'avois cru jusqu'à présent, je vous l'avoue, qu'il étoit presque impossible de réunir une érvidition très étendue, une connoissance détaillée de tout ce que les autres ont pensé ou écrit à une grande profondeur de jugement et de réflexion, et surtout à la culture assidue de ce sens intérieur qui nous instruit bien mieux que les livres sur la nature de nos facultés morales et intellectuelles : votre livre me prouve que ces choses peuvent très heureusement se concilier et se prêter même des secours mutuels; mais il faut savoir, comme vous, ordonner, classer tant de matériaux hétérogènes, les rapporter tous à certains points de vue fixes, à certains principes bien arrêtés auparavant, il faut s'être placé à la hauteur nécessaire pour les juger avant de travailler à les recueillir; il faut arriver enfin à l'érudition par la philosophie et à la connoissance des livres par la connoissance de soi-même et des êtres et des choses... C'a été là votre méthode, j'en conçois les effets; mais ce qui m'étonne toujours, c'est qu'à votre âge et avec une vie assez agitée, vous ayez trouvé le tems de tant méditer, de penser si profondément par vous-même, et de vous initier si bien dans les j)ensées de tous les philosophes. Mon cher ami, vous êtes un homme extraordinaire ; mais prenez garde à ne pas vous excéder de travail ; conservezvous pour vos amis, qui sont ceux de la vérité et de la
sagesse, pour les progrès de la philosophie, de cette science mère que vous faites aimer et dont vous êtes parmi nous le plus digne soutien. Votre dernier ouvrage fait infiniment d'honneur à vous et à la nation française, il n'a pas encore été assez loué. Je suis très mécontent de ce que j'en ai vu jusqu'ici dans les journaux et surtout dans la Décade où il devoit avoir la place marquante et distinguée qui lui convient ; si j'étois à portée, je tâcherois de réparer cette omission. Je voudrois que tout le monde vît dans votre ouvrage ce que j'y ai vu moi-même et ce qui y est.
Je ne vous en dirai presque rien maintenant, précisément parce que j'aurois trop à dire et qu'il faudroit vous envoyer un gros cahier de notes et d'observations que j'oi recueilHes en vous lisant. Vous verrez, j'espère, dans le prochain mémoire qui doit concourir sur la question de l'analyse des facultés humaines, que j'ai profité de la lecture de vos trois volumes, vous y verrez en quoi je suis parfaitement d'accord avec vous; en quels points, ma théorie diffère de la vôtre, l'extension que je donne encore à votre philosophie de Vexpérience, les modifications que j'y apporte, etc. Je ne vous parlerai, quant à présent, que d'un article qui me tient singulièrement à cœur ; et d'autant plus que ma responsabilité personnelle s'y trouve jusqu'à un certain point compromise... A la fin de la note sur M. de Tracy (vol. 3, page 356), vous dites d'une manière très flatteuse pour moi que je partage son opinion relative à la sensation primitive de mouvement. La manière dont j'ai considéré et analysé, dans les fonctions de chaque sens externe, le mode particuHer de mouvement que M. Tracy appelle improprement sensation, la cause personnelle dont je la dérive, les effets que je lui attribue, la distinction originaire des
iL^rsE DE biean: a de gérando 157
facultés actives et passives que j'y rapporte, établissent entre la doctrine de cet auteur et la mienne une différence et même une opposition telles qu'il s'est établi d'abord une espèce de lutte entre nous, qui a dm'é longtems, et a même donné lieu à une correspondance suivie assez curieuse que je vous montrerai peut-être quelque jour. La plupart des objections que vous présentez contre cette sensation primitive de mouvement n'attaquent point du tout mon principe d'effort auquel je rattache ce que vous appelez très bien le fait primitif et fondamental de conscience, lequel fait je considère bien aussi comme primitif dans l'ordre crapperception, mais non dans celui de l'existence, et dont je crois qu'il n'est pas impossible de trouver les conditions instrumentales. J'adopte entièrement sur le principe d'effort le point de vue d'un philosophe allemand Boutenvek avec lequel j'ai été bien surpris de me trouver si parfaitement d'accord : ViTulividualité est reconnue par ellemême comme le principe d'une force vivante. Elle ne peut être reconnue que par l'effet d'une résistance. Ueffort et V activité ne peuvent être connus que par la séparation du sujet qui fait effort et des objets qui résistent. Ce sont presque là mes expressions mêmes; telle est la réalité pratiqiie à laquelle je m'en tiens ; au nombre des objets qui résistent, mettez les organes doués d'inertie auxquels la volonté s'applique, et vous aurez ce que j'entends par le mode j)riniitif d'effort.
Revenant aux objections qui font le sujet de votre note, je trouve que vous n'entrez pas assez dans le sens même de l'auteur combattu; et quelques-unes de ces objections me paroissent, je l'avoue, manquer de fondement, lorsqu'il s'agit de la perception de notre propre ynonvement ; peut-on l'assimiler et la comparer à
celle que nous avons d'un mouvement étranger à nous et dont nous ne jugeons en efiet que par le changement perçu dans la situation du corps qui se meut relativement à un point fixe. N'est-ce pas là prendre le phénomène tout à fait en dehors, tandis qu'il ne s'agit que de son effet de conscience? Est-ce qu'un aveugle qui meut son corps, n'a pas, sans point fixe, l'impression directe du mouvement ? N'est-ce pas même par là que nous apprenons à distinguer les parties de notre corps sans les voix? La sensation de l'effort qui est nécessaire pour produire le mouvement, tout intérieure qu'elle est, suffit-elle moins pour faire reconnoître au moi sa propre action et la résistance ou l'inertie du terme auquel elle s'applique ? Avons-nous besoin de regarder hors de nous, et d'y prendre quelque point fi^e, pour savoir si le mouvement que nous produisons a son effet ou non, s'il est contraint en tout ou en partie; en avons-nous besoin pour distinguer les mouvemens qui s'opèrent par la seule impulsion organique ou vitale de ceux qu'une volonté consciente produit ? Le sentiment immédiat de puissance ou de causalité personnelle qui accompagne exclusivement ces derniers, n'est-il pas le véritable fondement de cette distinction ? et la notion de cause extérieure ne se rapporte-t-elle pas elle-même à un sentiment de puissance dans la création de V effort ; ne coïncide-t-elle pas ainsi dans l'origine avec le fait même de conscience ? C'est ce que n'ont garde d'admettre ceux qui ne reconnoissent en nous que des facultés passives et qui ne voient dans le rapport de causalité qu'une simple liaison d'images passivement formée par les habitudes, etc. Assurément il y a autre chose dans ce rapport dont l'antécédent primitif est la cause consciente moi, le conséquent son produit objectif ;
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nous renversons ensuite ce rapport; la cause est renvoyée au dehors, et la connexion avec l'effet n'est plus qu'imaginaire.
Je désirerois que vous voulussiez bien revenir à l'examen de ces questions, et de m'en dire votre avis définitif. Je persisterai jusqu'à plus amples renseignemens dans ces idées, dont vos assertions contradictoires ne suffisent pas pour affoiblir en moi la conviction, savoir que nous avons dans la sensation primitive d'un mouvement, d'mi effort 'produit, la conscience de notre action identique au sentiment même de notre existence ; que cette conscience d'action nous fait toujours directement distinguer les cas oii, c'est nous-mêmes qui produisons Ife mouvement, et cela sans aucun point de vue pris hors de nous ; qu'en supposant, par exemple, que la main erre sur une surface continue, il est impossible que l'individu qui veut et qui exécute ce mouvement, soit affecté comme si la sm'face se mouvoit sur sa main en repos. Cette illusion n'est prise que des jugemens de la vue... que l'impression produite par un corps qui choque une partie du nôtre n'est donc point du tout égale à celle que nous éprouvons en nous mouvant nous-mêmes contre ce corps, ou le pressant, etc., qu'en ne supposant que des impressions passives comme cette première, nous n'aurions point la perception des existences étrangères, puisque le rapport de causalité n'auroit point lieu de se former, etc. Un mot sur tout cela, si vous en avez le tems.
Je travaille avec force, autant que ma triste situa[tion] et ma plus triste santé peuvent me le permettre, à un mémoire sur les facultés... La méditation et une longue chaîne d'idées qui se rattachent à ma première distinction de l'actif et du passif, m'ont singuUèrement éloigné
de l'école de Condillac. Il me tarde de pouvoir vous soumettre mon travail; je serois bien heureux si j'avois des juges tels que vous, j'en travaillerois aussi avec plus de zèle pour paroître dignement à leurs yeux.
Adieu, très aimé de Gérando, recevez l'assurance de tous mes sentiments les plus affectueux.
Signé : Maine Biran.
Voudriez-vous bien présenter à Madame votre digne épouse les assurances de mon respect et des vœux que je forme pour la continuité de son bonheur et du vôtre qui y est lié. Veuillez aussi me rappeler au souvenir de Mme et M. Pastoret et de votre bon ami Camille, qui doit être de retour de son voyage.
Grateloup, près Bergerac, le 25 brumaire, an XIII.
Mon cher et honorable ami,
Je viens d'apprendre le choix que le nouveau ministre de l'Intérieur, M. de Champagny, a fait de vous pour la place de secrétaire général de son ministère ; cette nouvelle m'a fait une si vive et si douce impression que je ne puis résister au besoin pressant de vous la témoigner C'est du fond de mon cœur que j'applaudis à un choix qui honore autant l'homme en place qui l'a fait, que l'homme de lettres et le philosophe qui en est l'objet. Je me réjouis de von* entrer mon ami dans mie carrière qu'il parcourra, j'en suis sûr, avec distinction et à r avantage, à la gloire de son pays. La joie que j'éprouve est pure; je suis assuré que le sentiment personnel n'y entre que d'une manière accessoire et subordonnée; il
MAIKE DE BIKAX A DE GÉRANDO IGl
y entre pourtant, et je vous aime, je vous estime assez, pour ne pas craindre d'en faire l'aveu.
Vous connoissez ma position : père de trois enfants, ayant perdu celle qui faisoit le soutien, comme tout le Vtonheur de mon existence, je suis forcé de songer et pour (les êtres bienchers et pour moi-même, à adoucir, s'il est possible, les rigueurs du sort ; depuis un an, mes concitoyens et mes amis ont pensé pour moi à diverses places : d'abord je dus être présenté candidat au Corps Législatif, il ne me manqua qu'un très petit nombre de voix ; et ce fut par une intrigue bien connue que je fus écarté. Il a été question ensuite de la sous -préfecture de Bergerac, vacante par la nomination de celui avec qui j'avais concouru pour la candidature. J'ai été présenté par le préfet de mon département, recommaildé à M. Portails pour cette place de sous-préfet, mais un autre a été nommé. Enfin, dans ce moment même, mon préfet qui est à Paris et qui sûrement aura l'honneur de vous voir, travaille avec intérêt à me faire nommer secrétaire général de la préfecture. Si vous pouvez seconder ses vues, je compte sur votre appui, auprès du Ministre. J'aime à penser que vous me l'accorderez même avec quelque plaisir. Mais, mon cher de Gérando, c'est près de vous surtout que je voudrois être... c'est à la communication des sentimens et des idées, à l'entretien du feu sacré de la philosophie qui tend à s'éteindre, faute d'ahmens, dans ce triste pays, c'est à ces premiers biens que j'aspirerois. Seroit-il impossible de me procurer une place à Paris, tant soit peu avantageuse, dans l'administration, l'instruction publique, etc. Je remets mon sort dans vos mains et je vous prie de me dire ce qu'il m'est permis d'espérer.
Je touche à la fin d'un long travail sur l'analyse des
facilités humaines, que je vais envoyer au concours. Je m'estimerois bien heureux de vous avoir pour juge et je désire ardemment que mon mémoire passe sous vos yeux ; quoiqu'il ait été composé dans un temps de malheur, de trouble et de maladie, malgré toutes les imperfections que comportent d'aussi tristes circonstances, je crois que vous y trouveriez des points de vue assez neufs, et des idées qui, si je ne me trompe, peuvent être utiles au progrès de cette philosophie de l'expérience dont vous êtes, pa,rmi nous, le premier propagateur. Si mon travail avoit quelque succès, j'irais à [Paris] au mois germinal, et j'aurois peut-être acquis quelques droits de plus à un sentiment d'intér [et que] je réclame néanmoins dès à présent avec la plus entière confiance.
Je n'ai point reçu de réponse à la dernière lettre que je vous écrivis : vos travaux qui vont plus que doubler maintenant ne me laissent guère l'espoir d'une correspondance plus exacte ; mais enfin si vous pouvez disposer de quelques instans, songez qu'un ami malheureux attend de vous avec impatience les marques d'un souvenii' consolateur.
Adieu, bien aimé de Gérando, soyez aussi heureux que vous le méritez et que mon cœur le désire.
Signé : Maine Biran.
Veuillez me rappeler au souvenir de votre et digne épouse et lui présenter mes affectueux hommages.
L'adresse porte : A Monsieur De Gérando, secrétaire général du niinistère de l'Intérieur, à Paris.
Périgueux, 6 nivôse, an XIII.
Je sais, mon cher de Gérando, que depuis la dernière lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire, M. Rivet,
MAINE DE BIRAlSr A DE GERANDO 163
préfet du département de la Dordogne, a eu l'occasion de vous voir; il ne m'a pas laissé ignorer l'intérêt que vous preniez à mon sort, et les excellentes dispositions que vous lui avez témoignées en ma faveur; je suis donc encore enhardi à vous faire une demande. Il est probable qu'une place de conseiller de préfecture va devenir vacante dans notre département. Cette place me convient sous plusieurs rapports, mais principalement en ce qu'elle n'est pas trop assujettissante, et qu'il me restera du tems à donner à des occupations plus chères. Je vous demande votre appui dans cette circonstance s'il y a lieu, comme je le crois; il m'est doux de compter sur votre cœur. Vous savez que le mien est à vous sans réfserve.
Signé : M. Biran.
Je viens d'adresser à la 3^ classe de l'Institut National un assez grand travail sur les facultés humaines. Je désire bien vivement que vous preniez connoissance de ce mémoire, dont le sujet est de nature à- ne pas intéresser beaucoup dans ces circonstances; c'est à vous et à des esprits de votre trempe qu'il s'adresse et se recommande, sinon par le mérite, du moins par les intentions de l'auteur; vous y reconnoîtrez dans plusieurs points un disciple et toujours un ami.
Grateloup, 8 germinal.
Dans les deux bonnes nouvelles que vous vous êtes empressé de m'a-pprendre, cher de Gérando, j'ai vu la preuve la plus touchante de votre amitié; elle me flatte autant que les succès et combien n'en rehausse-t-elle pas le prix ? C'est à vous, je ne saurois en douter, que je
dois ma nomination à la place de conseiller de préfecture. Cette idée, qui m'y fait tenir d'avantage, m'encourage aussi à en remplir tous les devoirs. Je compte vous témoigner par là ma vive reconnoissance. Quant au prix de l'Institut, je voudrois bien pouvoir m'assurer également que votre sufïrage a contribué à me le faire obtenir; s'il en était ainsi, la couronne me sembleroit briller d'un plus doux éclat. Lorsque j'adressai à la 3^ classe de l'Institut un travail dont l'objet se trouvoit trop en dehors du cercle de ses occupations, j'avois un peu espéré que vous seriez consulté; je désirois pardessus tout que mon mémoire passât sous vos yeux, c'est vous que je choisissois pour juge; et ce choix se fondoit non sur l'idée de quelque partialité, mais sur une compétence dont la légitimité m'était parfaitement démontrée. Les occupations nombreuses et importantes de votre place vous ont empêché sans doute de prendre connoissance de mon travail, j'ignore encore quels ont été mes juges; et je ne suis, malgré la couronne, ni rassuré, ni pleinement satisfait... Avant de livrer mon mémoire à Timpression, je crois pouvoir exiger de vous, au nom de l'intérêt de la science qui nous est chère, que vous consacriez quelques momens à la lecture de cet ouvrage. Je sens plus que jamais le besoin de m'appuyer sur vous.
J'espère que malgré les nouvelles fonctions auxquelles je suis appelé, il me sera permis d'aller passer quelque temps à Paris, pour y surveiller l'impression du mémoire ; le but le plus agréable de ce voyage est de vous voir, de mettre à profit les [cours instans que vous pourrez m'accorder.
Le succès, que vous avez remporté dernièrement dans réloge de Dumarsais, m'a fait un plaisir que je ne saurais
MAINE DÉ BIEAN A DE OÉRAXDO 165
VOUS exprimer. Qu'il m'est doux de voir tant de couronnes diverses orner la tête de mon ami! Voilà bien des choses de vous que je ne connois pas encore ; ce sont autant de jouissances que je me promets dans la visite que je vais vous faire. Adieu, bien aimé de Gérando; -souvenez-vous quelquefois de celui qui, du fond de sa retraite, n'a cessé de penser à vous.
Signé : ]VIaixe Biran.
Veuillez offrir mes hommages à Madame votre digne et excellente épouse. Soyez toujours heureux, au sein de ces jouissances du ménage, les plus vraies que l'homme puisse éprouver. La pensée de votre bonheur me consolera, s'il est possible, de celui que j'ai perdu.
L'adresse porte : à M. De Gérando, secrétaire-général du ministère de l'Intérieur à Paris. Cachet noir, le timbre porte an X.
M. de Gérando à M. de Biran (1)
Paris, le 30 octobre 1806.
Mon cher et estimable ami, j'ai fait, comme vous le pensez, la commission à M. de Séguï-Boirac, auprès de mon bon ministre.
Je ne puis aller vous remercier de votre patience à lire mon mémoire et du service que vous me rendez par vos observations. Vous savez que j'eus à peine hait jours pour faire ce mémoire. Je sais que j'aurais dû développer davantage la première partie. Mais le puis-je
(1) Publié pour la première fois, dans les Nouvelles lettres inédites de Maine de Biran et de quelques-uns de ses amis, par le chanoine Mayjonade. (Besançon, Imprimerie de l'Est 1924.)
aujourd'hui sans dénaturer mon travail ? Je me sais engagé à le donner t€l qu'il a été couronné, hors les corrections de détail. Renvoyez-moi, je vous prie, mon manuscrit.
Ma femme est bien sensible à votre aimable sou\'Tenir, et partage mes sentimens pour le philosophe homme de bien.
Le pauvre Ampère, comme je ne l'avais que trop prévu, est déjà très malheureux de son mariage, et c'est un mal sans remède, parce qu'il ne pourrait se trouver que dans un peu d'énergie et de dignité de caractère.
Que faites-vous ? Oîi en sont vos travaux l
Je suis toujours votre fidèle.
De Gérando m.
Bergerac, le 4 a\Til 1807
Le Sous-Préfet de l'arrondissement de Bergerac à M. De Gérando, secrétairegénéral du ministère de l'Intérieur.
Cher et bien-aimé de Gérando.
Je mets aujourd'hui au courrier, à l'adresse du ministre de l'Intérieur, un mémoire assez volumineux sur la dernière question de philosophie proposée par l'Académie de Berlin. J'ai employé quatre semaines pour composer ce mémoire, en me retirant en moi-même autant qu'il m'a été possible au sein de toutes les nombreuses distractions qui m'environnent. J'attache du prix à ce travail, et j'y ai quelque confiance, parce que les idées en ont été mûries et élaborées pendant longtems, quoique j'en aye eu trop peu pour les rédiger eu égard à l'étendue de l'ouvrage. Si vous aviez le tems de lire, je vous en
enverrais une copie; mais je connais votre vie et j'ai un point de comparaison (quoique en 2^^iii) clans celle que je mène moi-même...
Vous avez, mon cher ami, à me rendre le plus important des services, en recevant d'abord mon enfant chéri, à son arrivée dans vos bureaux; puis en cherchant l'occasion la plus prompte et la plus sûre pour le faire parvenir à sa destination, enfin en lui ménageant votre protection et écrivant un mot pour le faire admettre au concours, si vous pensiez qu'il arrivât un peu trop tard.
Mon paquet sera à Paris le 1 0 avril ; il y aura encore vingt et un jours pour le faire rendre à Berlin; je crois bien que cet intervalle est plus que suffisant; mais le chapitre des événemens est bien long. Grâce à vous et à votre vigilante amitié, j'espère pourtant qu'il n'arrivera pas de mal-encontre.
M. de Tracy, sénateur, qui m'avait pressé de concourir, m'offrit dans le temps de faire parvenir mon mémoire par un moyen sûr que lui offrait un chef aux relations extérieures, M. d'Hauterive. Je lui ai écrit afin qu'il eût la bonté de se concerter avec vous, si cela était nécessaire. Je compte sur vos soins comme vous pourriez bien compter sur tous les miens, en pareille circonstance. Je vous demande en grâce de m' accuser la réception du jïaquet et de me dire si je puis être tranquille.
Croyez d'avance à toute ma reconnaissance pour ce nouveau service qui n'est pa-s le moins important à mes yeux, et recevez l'expression de tous les sentimens affectueux que vous ai voués pour toujours.
Signé : MAmE BmAisr.
Mes hommages, je vous prie, à Madame votre excellente épouse : j'embrasse votre fils. Je n'ai pas reçu de
lettre du bon Ampère, depuis celle que vous m'avez fait passer. C'était le canevas de son cours au Lycée... Comment est-il possible de parler de telles choses en présence d'un tel public ? Quel défaut de sentimens des convenances. Je suis extrêmement fâché pour notre ami et pour la science même, qu'il ait fait une entreprise aussi malheureuse. J'aurais dû le consoler, mais je n'ai pu m'empêcher de le gronder... quant au fond des idées, vous pourrez juger vous-même, si vous lisez mon mémoire de Berlin, combien nous sommes éloignés l'un de l'autre; quoique j'aye cru que nous étions rapprochés sur certains points fondamentaux.
Juillet 1807.
Mon cher et honorable ami.
Toutes les fois qu'il m 'arrive de faire quelque bonne chose, d'avoir quelque pensée élevée ou utile au petit pays que j'administre, je voudrais vous y associer ou vous avoir pour témoin; et souvent, je vous rapporte ces pensées ou actions, comme au bon génie qui me les a inspirées par ses leçons, ou suggérées par ses expériences.
La ville de Bergerac, la plus populeuse et la mieux située du département, et aussi la plus riche autrefois par son commerce, n'a jamais eu d'établissement d'instruction publique. Je travaille à lui en donner vm. La nouvelle école que je vais fonder par le concours des pères de famille dont j'ai réveillé le zèle, doit se montrer à la hauteur des connaissances actuelles et surtout à celle de belles et grandes méthodes d'enseignement dont une étude plus approfondie des facultés humaines nous
donne la clef, et dont vous êtes parmi nous le premier propagateur.
En cette qualité, et au titre de l'amitié, de la confiance qui nous unit, à celui de la protection éclairée que votre place vous met à même d'accorder à tous les établissemens publics, je vous dois l'hommage de mon projet de collège dont vous trouverez ci- joint un exemplaire.
Vous reconnaîtrez, mon cher ami, dans ce petit projet, les fruits de la lecture de votre excellent Traité des Méthodes, particulièrement pour ce qui est la méthode de Pestalozzi, sur laquelle je voudrais baser notre institution primaire comme étant la mieux appropriée au développement de ces facultés de raison et d'attention, dont l'usage est le plus indispensable dans la vie humaine et dans tous les états de la société.
Je vous dois l'idée de faire de l'Institut de Pestalozzi une Ecole normale, propre à former pour les communes de bons instituteurs primaires, dont nous manquons ici absolument. Quoi qu'en puissent dire certains personnages du jour, ce n'est qu'en éclairant les hommes, en développant en eux par de bonnes habitudes premières ce germe de raison, inhérent à notre nature, en les prémunissant contre les illusions d'une imagination déréglée, qu'on peut rendre l'espèce meilleure et plus heureuse.
Vous concourez puissamment à ce grand but par votre génie et votre position. Placé moi-même sous tous les rapports dans un plus bas degré de l'échelle, je n'en chercherai pas moins toujours à y porter aussi ma petite pierre. Je me tiendrai ainsi, autant que possible, à l'unisson de vos sentimens et de vos vues, et me montrerai digne d'être votre ami.
Je vous demanderai votre appui au besoin, pour notre collège de Bergerac. Si vous connaissiez quelque bon
sujet qui voulût nous apporter ici ses talents et ses lumières, nous ferions en sorte de le dédommager, par un accueil distingué, par la douceur de la société et des émoluments assez considérables, des sacrifices qu'il pourrait faire en venant se placer sur un aussi petit théâtre.
Je vous demande surtout vos conseils et votre opinion sur mon projet de collège. Que ne suis-je plus à portée d'en profiter et de m'instruire ou de remonter avec vous par une communication plus intime et plus assidue de sentimens et d'idées ! Cette époque arrivera, je l'espère, mais toujours trop tard au gré de mes désirs, trop tard aussi pour les besoins de mon esprit et de mon cœur qui trouvent ici un vide immense à remplir.
Je joins à mon prospectus de collège l'exemi^laire d'un petit discours que j'ai adressé aux religieuses charitables de notre ville en les installant dans l'ancienne communauté où elles sont rentrées, en vertu d'un décret impérial du 11 mai dernier. J'aime à m'honorer à vos yeux des sentimens qui ont guidé ce discours.
J'ai su, par ma correspondance soutenue avec notre bon et malheureux ami, tous les détails de ses souffrances. Grâce à vous, il est plus tranquille aujourd'hui, il montre plus d'énergie et de courage; il a pris le seul parti qui convenait à sa position ; enfin, il sera rendu à la science et à l'amitié. Vous seul pouviez l'arracher à l'abîme oti son inexpérience, jointe à une sensibilité et à une imagination trop exaltée, l'avaient précipité. Soyez béni au nom de tous les sentimens généreux, élevés et tendres qui remplissent votre âme, dirigent vos actions et vous concilient, vous attachent à jamais tous les cœurs.
Donnez-moi de vos nouvelles, si vous avez quelques' instants. Parlez quelquefois de moi à votre digne et
excellente épouse, à vos amis qui sont les miens, et recevez F assurance des sentimens les plus respectueux que je vous ai voués pour toujours.
Maine Biran.
P. -S. — Avez-vous quelques nouvelles de ce qui se passe à l'Académie de Berlin ? Nous voici arrivés à l'époque probable de la distribution des prix, si tant est qu'il y en ait une. Je vous serai bien obligé de me communiquer les résultats, si vous êtes instruit avant moi.
Je vous prierai bien enfin, au nom de la justice autant que de l'amitié, de recommander la sous- préfecture de Bergerac au bureau de l'Intérieur, oii l'on s'occupe de la répartition des frais de bureau des diverses administrations. Mon arrondissement comprend le tiers du département oii il y a cinq sous-préfectures. Il y a aussi le tiers de la population totale de l'impôt, et les afîaires y sont plus nombreuses que partout ailleurs. Je paj^e quatre employés, qui suffisent à peine à la besogne, et cependant je n'ai pas plus de frais de bureau que la plus mince sous-préfecture. Cela est-il juste ? Je me ruine ainsi dans cette pauvre place. Je vous aurais bien d'obligation, si on pouvait me faire traiter un peu mieux.
Bergerac, le .31 octobre 1807.
Le Sous-Préfet de l'arrondissement de Bergerac à M. de Gérando, secrétaire général du ministère de l'Intérieur.
Mon cher de Gérando, avez-vous entièrement oublié votre ami ? il me serait trop pénible de le croire, mais un
silence d'aussi longue dui'ée m'afflige sincèrement. Je sais bien que vos occupations continuelles ne permettent pas une correspondance suivie, mais de tems en tems, quelques petits mots de souvenir, serait-ce trop demander, et une amitié aussi tendre, aussi ancienne., n'aurait-elle pas quelques droits pour les réclamer ?
J'ai souvent craint de vous fatiguer, de vous ennuyer par les diverses recommandations que je vous ai faites ; cette crainte aurait été motivée par votre silence même, si toutes les personnes, que j'ai pris la liberté de vous addresser, ne m'avaient assuré que vous leur aviez fait un accueil gracieux et témoigné les intentions les plus obligeantes. J'ai reconnu là cette extrême bonté qui inspire la confiance et attire tous les cœurs. Aujourd'hui, il s'agit de moi; et c'est avec quelque peine, et pour céder à l'instigation de quelques amis, plutôt que de mon propre mouvement, que je me décide à vous entretenir de mes intérêts personnels.
La sous-préfecture de Bergerac est une place agréable pour moi, parce que j'y fais quelque bien, et que j'ai la douce certitude d'y être aimé. Cette place satisferait mon ambition, et je n'en désirerais point d'autre, si je pouvais m'y soutenir honorablement avec les appointe mens qu'elle fournit ; mais elle m'oblige à un surcroît forcé de dépenses, dont je suis loin d'être défrayé. Il y a deux ans que je suis sous-préfet, je crois avou' rempli ma place avec quelque distmction; ne pourrais-je pas prétendre aujourd'hui à en avoir une meilleure? Cette idée que j'énonce franchement en présence de mon ami ne me serait pas venue à l'esprit sans une circonstance particulière qui l'a fait naître.
J'ai été prévenu par quelques habitants du départemont de l'Aveyron avec qui je suis en relations, que leur
préfet, Saint-Aurent, mon ancien collègue au Conseil des Cinq-Cents, se trouvait gravement compromis auprès du Gouvernement pour quelque affaire de comptabilité, et quil était prochainement menacé de perdre sa place. Les mêmes personnes m'ont engagé à faire des démarches pour obtenir cette préfecture, si elle devenait vacante, m'assurant que la députation de l'Aveyron, réunie à révêque de Cazal, président du collège électoral de ce département qui m'a témoigné des sentimens particuliers, agirait vivement en ma faveur. Telle est, mon cher de Gérando, la proposition que je dois vous soumettre, avant de songer à rien entreprendre. Pensez-vous d'abord qu"il me fût permis maintenant d'aspirer à une préfecture et voudriez-vous ou pourriez-vous m'appuyer dans cet objet de votre influence ou de votre crédit près du ministre? Je ne prétends point savoir de vous le secret ministériel, sur la vacance éventuelle de la préfecture de l'Avej'ron. Je vous observerai seulement que, s'il y avait lieu, cette préfecture conviendrait mieux qu'une autre à un homme qui se trouve dans ma position. Le chef -lieu (Rhodez) est une petite ville oii il y a des moeurs et point de luxe ; les habitudes y sont simples ; toutes les relations faciles. Rhodez est comme ma patrie, j'y ai des parens et des amis, j'y servnais le Gouvernement avec zèle et plaisir sans déranger ma fortune... Que pensez-vous, mon cher de Gérando, de ce projet, et de mon ambition de préfecture ? Si vous la jugez déraisonnable, je vous prie de la réprimer, mais du moins faitesmoi un mot de réponse.
Je suis en correspondance suivie avec l'excellent Ampère, il doit être maintenant de retour à Paris, avec sa mère et son enfant; je jouis de le voir tout à fait rendu à lui-même. J'espère qu'il sortira quelque chose
174 COERESPONDANCE DE HIAINE DE BIEAN
de bon de cette tête mûrie par Texpérienoe et le malheur, il vous doit tout et vous aime bien.
Je ne me lasse point de demander des nouvelles de l'Académie de Berlin quoique personne ne veuille ou ne sache me répondre. Pourquoi ne prononce-t-elle pas sur le dernier concours ; et y-a-t-il quelque raison qui puisse l'en dispenser ? Que font les changements politiques au monde savant, et surtout au monde métaphysicien ?
Je vous recommandai il y a quelque tems de Vieil- Castel (qui n'est pas de ce dernier monde), pour une petite place dans l'administration des haras ; sa femme, qui est intéressante et malheureuse est venue me prier de vous en parler encore.
Un jeune homme, nommé Maziéras, excellent sujet, doit aussi vous être présenté et je joins avec plaisir mon suffrage à celui des personnes recommandables qui doivent vous en parler. Je ne cherche point à excuser près de vous, mon cher ami, toutes mes importunités, votre indulgente amitié les a déjà justifiées. Recevez l'assurance de mes sentimens les plus affectueux; c'est pour la vie. Signé : M. Biran.
P. -S. — Je vous prie de présenter à Madame votre chère épouse mes affectueux hommages; j'embrasse votre aimable enfant.
Bergerac, le 13 décembre 1807.
Le Sous-Préfet de l'arrondissement de Bergerac
à Monsieur de Gérando, secrétaire -général du ministère de l'Intérieur.
Mon cher et honorable ami, votre dernière lettre m'avait mis dans un état de vraie perplexité sur les
résultats du concours de Berlin, dont vous me parliez très brièvement et comme si j'eusse su à l'avance tout ce dont il s'agissait. Je ne pouvais comprendre comment vous étiez instruit si positivement vous-même du nom du vainqueur, tandis que vous paraissiez encore incertain si c'était mon mémoire qui avait obtenu l accessit. Le bon Ampère vient enfin de m'expliquer l'énigme, dont vous deviez bien croire que j'avais déjà le mot, puisque c'était lui-même qui vous l'avait donné.
Je ne puis douter que ce ne soit à moi que soit en effet dévolu l'honorable accessit de l'Académie; et j'en trouve la preuve dans ces mots : un mémoire, venant crtine des provinces méridionales de la France, puisque j'avais annoncé précisément de cette manière le lieu éloigné d'où il partait vers le milieu d'avril dernier, afin de justifier d'avance le retard de mon paquet, s'il venait à en éprouver. Une seconde preuve d'identité se tire du format in-folio qui est celui de mon mémoire, tel que l'annonce l'Académie; ce mémoire a dû paraître aussi sans épigraphe, parce que, par un effet de l'inadvertance du copiste, dont je m'aperçus trop tard, cette épigraphe, au lieu d'être placée en tête et de la manière la plus apparente, se trouve écrite après l'annonce du programme, et au commencement de l'introduction dont elle semble faire partie. Cette épigraphe, tirée de la physique de Hobbes, est conçue ainsi : Si phenomena principia sunt cognoscendi coetera, sensionem cognosceridi ipsa 'principia princijnum esse; scieniiamque omnem ab ea derivari necesse est, sentence qui m'a paru parfaitement appropriée et au sens du programme de l'Académie et à l'objet principal que j'avais en vue dans la mémoire.
Quant à V incognito qu'il semblerait que j'ai voulu
176 CORKESPOXDAyCE DE MAINE DE BIRAN
garder et qu'on m'invite à faire cesser, d'une manière aussi honorable que flatteuse, il n'était pas entré dans mes intentions, et je ne dois pas me faire un mérite d'une modestie que je n'ai point réellement eue. J'avais joint au mémoire un billet cacheté où était mon nom et mon épigraphe ; mais ce billet n'étant pas attaché au manuscrit, aura, je pense, resté dans l'enveloppe, et se sera perdu. Je regarde cet incident comme très fâcheux, puisqu'il me laisse encore un doute fondé sur les termes du jugement de l'Académie de Berlin : regrettant de ne pas être dans le cas d'accorder à V auteur une seconde médaille, V Académie Vinvite à se nommer, et à publier son mémoire, ou s'ocre à le publier elle-même, etc.
Est-ce parce que l'auteur est demeuré inconnu qu'on ne lui a pas donné une seconde médaille ou par une autre raison qu'il n'est pas difficile d'imaginer dans les circonstances où se trouve cette société savante ? Quoique je penche davantage pour cette dernière opinion, je désire pourtant me fixer absolument sur la véritable intention de l'Académie. J'écris à monsieur le secrétaire perpétuel, tant pour éclaircir ce doute, que pour répondre à l'invitation qui m'est indirectement adressée par la voie des journaux, et que je crois pouvoir dès ce moment m'approprier. Je vais m'occuper sans délai de l'impression de mon mémoire, dont je vous ferai passer auparavant le manuscrit. Vous voudrez bien, si vos occupations vous le permettent, me communiquer les observations instructives dont il pourra vous fournir le sujet. J'en attends aussi de notre ami Ampère; mais avant tout, j'ai encore deux services à vous demander. Le premier, c'est en faisant parvenir ma lettre à monsieur le secrétaire perpétuel, par la voie la plus prompte et la plus sûre, d'écrire vous-même à quelqu'un de vos cor-
respondants de l'Académie de Berlin, pour m"obtenir une réponse et m'assurer sous mon nom Tavantage de la publicité d'un jugement trop honorable, pour que je ne désire pas de me l'approprier aux regards du public. Le second service que je subordonne à votre sage amitié, serait de faire annoncer dès ce moment dans le Moniteur, le nom de l'auteur du mémoire qui a obtenu l'accessit à Berlin, avec les termes du jugement de l'Académie. Je compte dans cette nouvelle occcasion, mon cher de Gérando, sur les bons offices de cette amitié dont vous m'avez donné des preuves si touchantes, et qui sera toujours au nombre des premiers biens de ma vie. Je vous embrasse de toute mon àme.
Signé : M. Biran.
Mes hommages les plus affectueux à Mme de Gérando.
Périgueux, le 6 a\Til 1808.
Le Sous-Préfet de l'arrondissement de Bergerac
à Monsieur de Gérando,
membre de l'Institut, secrétaire -général du ministère
de l'Intérieur.
Mon excellent et honorable ami, j'éprouve une jouissance bien douce en recevant un prix attendu depuis longtems et avec une si pénible incertitude; ce n'est pas tant la palme littéraire qui a des charmes à mes yeux, que la main de l'amitié de qui je la tiens et toutes les grâces dont cette main à su l'entourer. Oui, je reconnais les soins délicats, et généreux de la tendre amitié dans la lettre flatteuse dont votre ministre a bien voulu
m'honorer en m'addressant la médaille de Berlin; je reconnais la vérité du même sentiment dans le peu de mots que vous m'avez écrits de votre main. Mon cher ami^ il ne peut plus y avoir rien à ajouter à ma reconnaissance ni à la profonde affection que je vous ai vouée pour toute la vie.
J'ai été appelle à Périgueux pour quelques affaires de conscription, et j'y ai reçu le paquet que vous m'addressiez à Bergerac, ce qui a différé mon plaisir de trois ou quatre jours. La lettre du secrétaire perpétuel de l'Académie est bien honorable et bien flatteuse ; je la conserverai comme un monument prétieux : je vais tâcher de me rendre digne de tant d'honneur et de répondre à de si puissants motifs d'encouragement.
Maintenant que je suis débarrassé du tracas de la conscription, je vais sérieusement m'occuper de l'impression de mon mémoire et de la publication de quelques autres morceaux de philosophie, fruits des rares et courts instans qu'il m'a été possible de dérober aux occupations administratives. Cher de Gérando, ne pourrais -je pas, à Taide de votre amitié protectrice et bienfaisante, changer ces occupations qui contrarient souvent et d péniblement toutes les habitudes de ma vie, contre d'autres plus douces, plus analogues à mes dispositions et à mes penchans. Que je serais heureux si je pouvais voir identifier mes devoirs et mes plaisirs? Dans la nouvelle organisation de l'université impériale il y a plusieurs places à donner. Je croirais y avoir quelque titre ; mais je ne puis rien sans vous, et je craindrais même d'embrasser la moindre espérance à cet égard avant de savoir ce que vous en pensez vous-même.
J'ai j>rié Ampère d'en conférer avec vous; faites-moi savoir par lui, quelle est votre opinion ? La perspective
de me rapprocher de vous et de concourir à l'accomplissement de vos grandes et excellentes vues sur l'enseignement et l'éducation morale sourit à mon imagination, et remplirait tous les vœux de mon cœiu". Je suis assuré de l'appui que m'accorderait au besoin dans cette circonstance le bon évêque de Cazal. Veuillez en causer avec lui dans l'occasion. Adieu, cher et excellent ami, je vous embrasse avec effusion, et suis pour la vie tout à vous.
Signé : M. Biran.
P. -S. — Je vous envoyai au commencement de janvier une poule dinde truffée ; je vous prévins quelques jours à l'avance de cet envoi fait par la messagerie. Ce que vous me dites à la fin de votre lettre me fait craindre que vous ne l'ayez point reçue. J'en serais bien fâché. Mes hommages affectueux à Mme de Gérando.
Sotjs-Préfecture de Bergerac
Bergerac, le 24 avril 1809.
Mon excellent ami, vous voilà donc de retour à Paris, après ime longue absence; il s'est écoulé un siècle sans que j 'aye reçu de vous un mot de souvenir. Mes vœux vous ont constamment suivi dans votre voyage et, pendant votre séjour en Italie, vous n'avez pas cessé d'être présent à ma pensée, ni de remplir mon cœur. Le bon Ampère est la seule personne avec qui j'aye pu m'entretenir de vous, c'est à lui que je dois le plaisir bien doux d'apprendre votre rentrée au ministère de l'Intérieur, et la récompense honorable que vous ont mérité vos services en Toscane. Soyez-bien persuadé, mon ami,
qu'il ne pourra jamais rien vous arriver d'heureux sans que je le partage de tout mon cœur. Ampère vous a parlé de mes projets sur l'Université. J'aurais été heureux d'y avoir une petite place, il faut y renoncer, j'attendrai patiemment qu'on me fournisse les occasions d'être utile, et je tâche, en attendant, de saisir celles qui peuvent se présenter dans la petite sphère où je suis circonscrit.
Je profite des premiers moments de votre rentrée au ministère pour présenter une pétition à Son Excellence sur un objet personnel à moi, dont je vous avais entretenu avant votre départ. Il s'agirait d'obtenir quelque augmentation dans mes frais de bureaux de sous-préfecture; il n'est pas juste que je sois plus maltraité à cet égard que mes collègues du département, qui ayant des arrondissements beaucoup moins étendus et populeux que le mien, jouissent d'une somme égale pour leur traitement et leurs frais de bureaux. Le conseil général du département a fait, à cet égard, des représentations inutiles jusqu'à présent. Pourriez -vous, mon cher de Gérando, faire valoir celles que je prends le parti d'abord d'adresser directement au ministre lui-même ?
Un surcroît de dépenses, occasionné j)ar la prochaine tenue des assemblées cantonales, vient ajouter encore à mes embarras. J'ai été obligé de faire imprimer à mes frais 26.000 cartes civiques et de payer plusieurs employés extraordinaires pour la confection des listes de votants, qui doivent êtres faites par double.
EnjBin, et comme si tous les malheurs étaient conjurés contre moi, la sous-préfecture a été presque incendiée, et j'ai failU y périr dans la nuit du 15 au 16 avril, avec mes chers enfants que j 'ai arrachés du milieu des flammes. Quoique le dommage produit par cet événement ne soit
pas très considérable, je n'en ai pas moins éprouvé des pertes personnelles; et je me vois obligé à faire des avances pour ne pas loger au milieu des cendres et des débris. Le préfet envoie le devis de mes réparations au Ministre, mais il n'a pu y comprendre tout ce que me coûte cet accident.
J'espère bien, mon cher ami, que vous m'accorderez votre appui près du Ministre, et qu'en mettant ma demande sous ses yeux, vous en seconderez l'effet par tous vos moyens d'influence. J'ai une recommandation essentielle à vous faire, c'est d'empêcher que ma pétition ne soit renVoyée au préfet de la Dordogne. Si ma demande éprouvait trop de difficultés, je vous prie de la retirer, et qu'il n'en soit plus question; j'aurai encore à exercer ma patience philosophique. Ce qui m'importe par-dessus tout, c'est d'être assuré par vous-même que vous êtes toujours mon ami, et que vous vous intéressez à mon sort, je le supporterai alors avec plus de courage. Je vous embrasse et vous aime de toute mon âme.
Sig7ié : Maine Biran.
P. -S. — Ampère ne m'ajamaisparlédeM^^^deGérando, ni de votre cher enfant, quoique je lui en aie demandé des nouvelles : je vous prie de m'en dire un mot dans votre première lettre et d'offrir mes hommages à Madame.
Paris, le l^r janvier 1812.
Je vous prie, mon cher ami, de me faire l'amitié de venir déjeuner chez moi demain matin, lundi à 10 heures, avec Mackintosh, qui m'a promis d'y venir pour causer avec vous de philosophie.
J'espère que nous aurons plusieurs membres de notre société, mais je vous désire par-dessus tout, et je vous ai promis à M. Mackinstosh.
Je me propose d'aller vous voir aujourd'hui, et vous porter les vœux bien sincères que je forme pour vous et tout ce qui vous est cher.
Mille tendres complimens.
Maine Biran.
3 avril 1813.
Mon cher ami, les révolutions politiques ne changent pas les sentimens et notre ancienne amitié, à l'abri de toutes les vicissitudes, doit rester inaltérable. Cette intime et douce persuasion me détermine à vous écrire pour vous prier d'être mon défenseur dans ces circonstances où je n'ignore point que je suis accusé et poursuivi par la calomnie.
Votre situation actuelle doit vous mettre en rapport avec les ministres de l'Intérieur et de la Police. Ces messieurs ne me connaissent pas; veuillez leur dire qui je suis, et les assurer que je rentre sans peine dans la solitude où j'ai passé dix ans de ma vie; que je ne désire rien tant que de pouvoir y continuer sans diversion des études chéries, auxquelles j'avais toujours eu regret de me trouver arraché.
Que j'aime par-dessus tout l'ordre et la paix, et qu'aucun homme au monde n'est phis éloigné que moi de vouloir y porter atteinte. Enfin, que j'ai toujours respecté les Gouvernements établis et que je ne cesserai jamais de me conformer aux lois de mon pays.
MAINE DE BERAN A DE GÊRANDO 183
D'après cette profesison de foi bien sincère, vous ferez tomber sûrement les dénonciations dont je suis l'objet près des ministres de l'Intérieur et de la Police. Le sous-préfet de Nontron, M. X..., a prétendu dans un rapport fait au ministère de l'Intérieur qu'un certain rassemblement de nobles, dans une commune de son arrondissement, datait de l'époque où j'y avais apparu.
Je déclare sur mon honneur que je n'ai fait que traverser la commune dont il s'agit, en revenant de Paris chez moi, et que je n'y ai parlé à aucun individu. Cette calomnie, qui n'a pas même l'apparence de la vérité, m'a surpris au delà de toute expression.
Je suis encore dénoncé à la police comme ayant été à Bordeaux pour me joindre à M. Laine, et y servir les intérêts de Mlle la duchesse d'Angoulême.
Il est vrai que je suis parti de Paris avec M. Laine, et que j'ai voyagé avec lui jusqu'à Angoulême où nous nous sommes séparés pour gagner chacun le lieu de notre résidence.
Depuis ce jour, nous n'avons pas eu de relations et la vie sohtaire que je mène devrait me mettre à l'abri de semblables accusations, que je ne repousserais sûrement pas, si je les avais méritées.
Il est essentiel que vous vous mettiez le plus tôt possible en mesure de me défendre. Je crois vous donner une nouvelle preuve d'amitié en vous chargeant de ce soin. Il m'est doux de penser que mon repos et celui de ma famille est dans les mains d'un ami tel que vous. Je forme des vœux sincères pour votre bonheur et vous embrasse de tout mon cœur.
Maine de Beran.
184 C OP.RESPOXDANCE DE MAINE DE BIEAN
Gratcloiip, près Bergerac, le 12 juin 1815.
Comment aiuais-je pu vous écrire, mon cher ami ? où vous prendre, où aller vous chercher ? Ce n'aurait pas été assurément dans une solitude, à la campagne, au milieu des livres et des manuscrits- philosophiques, mais plutôt au milieu des camps et dans le tumulte des affaires administratives ou militaires. Les journaux ne m'avaientils pas appris, il y a environ un mois, que vous étiez envoyé dans les départements du Nord, en qualité de commissaire extraordinaire, que vous étiez arrivé à Metz, tel jour, reparti tel autre pour aller plus loin, etc. Comment aurais- je deviné, ou que les journaux en avaient menti, ou que, votre mission étant si tôt terminée, vous aviez passé, par un contraste rapide, de ce tourbillon où vous étiez entraîné à un état de calme assez parfait pour pouvoir reprendre le fil de ces méditations profondes qui supposent une entière liberté d'esprit et de situation! Votre lettre m'a étonné plus que je ne saurais vous le dire; mais la surprise en a été douce. Avant de répondre à vos questions, j'aurais moi-même bien des explications à vous demander ; vous pouvez imaginer dans quel genre... Mais il faut user de discrétion, et respecter votre secret, jusqu'à ce que nos communications deviennent plus intimes et plus libres. Vous me demandez ce que je fais, comment je vis ? Vous devez bien croire que je ne suis pas dans un gîte solitaire, sans songe?- beaucoup, ma vie est presque toute spéculative, comme celle d'un homme qui a renoncé à toutes les affaires de ce monde ; quid lyridatem terreat amice securus... Mais je trouve encore, trop de distractions forcées dans mon petit monde intérieur; les liens et les intérêts de famille, les souvenus du
passé, les tableaux du présent qui viennent me chercher, la prévoyance de l'avenir, voilà assez de sujets de trouble... Je m'en affranchis autant que possible, par le travail et les méditations psychologiques. Je suiis encore à tourner autour des bases de notre philosophie première, ou de la science des principes que j'espère pouvoh- présenter sous un jour tout nouveau. Vous savez à peu près de quoi il s'agit d'après nos conversations, et celles de l'ami Ampère ; mais il me tarde de pouvoir vous offrir l'ensemble de mes idées dans un cadre régulier, où vous verrez, plus clairement que vous n'avez pu le faire jusqu'ici, ce que je crois avoir ajouté aux travaux des sages des diverses écoles et des différens siècles.
Il y a longtems, mon cher ami, que vous avez pris votre parti sur ces questions premières, que vos travaux philosophiques ont eux-mêmes beaucoup contribué à m'éclaircir et à préciser. Depuis longtems vous en êtes aux applications pratiques, qui sont en effet d'une utilité plus directe et plus palpable; nous gagnons beaucoup à ce que vous alliez en avant, mais il ne vous sera peut-être pas inutile de revenir encore un peu en arrière avec nous.
J'apprends avec grand intérêt que vous êtes occupé, avec Ampère, à de nouvelles expériences sur les aveugles. Je serai bien impatient de connaître les résultats de vos observations et je vous prie de m'en faire part. Il me semble que la plus grande difficulté dans ces sortes d'expériences consiste à obtenir des réponses exactes des aveugles opérés, en les interrogeant sur ce qu'ils éprouvent, quand ils viennent à jouir d'un nouveau sens. Il faudrait les avoir préparés auparavant, et d'ailleurs, comment des expériences particuUères, sujettes à tant d'anomalies accidentelles, pourraient -elle jamais
motiver des inductions générales bien certaines sur les fonctions premières du sens de la vue dans l'état naturel, comme l'ont entendu Bufïon et Condillac, au sujet de l'aveugle de Cheselden ?
Je lus, il y a quelque temps, dans le journal britannique rédigé par M. Prévôt de Genève, des observations très curieuses, de M. Dugald Stewart, sur un jeune homme privé à la fois du sens de la vue et de l'ouïe, qui montrait beaucoup d'intelligence et de dispositions. J'aurais bien voulu connaître la suite des observations de votre illustre ami qui s'était chargé de l'éducation de ce jeune infortuné, mais je n'ai fait aucune question particulière à ce sujet ; il me semble toujours qu'on donne beaucoup trop d'influence aux sens externes et qu'on n'a pas assez d'égard aux degrés d'activité intellectuelle, dont les divers individus soumis à l'expérience sont susceptibles ; le sauvage de l'AvejTon en est un exemple, etc.
Tenez-moi au courant de ce que deviendra votre sourd et aveugle. Je n'ai guère rien d'intéressant à vous dire, de notre petit institut de Bergerac, dirigé par un élève de Pestalozzi; ce directeur n'avait pas été assez loin dans l'emploi et l'esprit de la méthode, il s'est borné dans notre école primaire à l'alphabet des formes et aux éléments d'un calcul intuitif. Pendant que j'ai été souspréfet à Bergerac, j'ai suivi avec beaucoup d'intérêt les progrès d'une cinquantaine d'enfants élevés d'après cette méthode ; et j'ai eu lieu d'en être très satisfait ; mais il n'y a pas eu moyen d'appliquer la méthode aux degrés supérieurs de l'enseignement, ni de juger de son influence sur le développement des facultés intellectuelles, en quoi consiste tout l'avantage d'une méthode. Aujourd'hui, mon petit institut se trouve descendu un peu près du niveau des écoles ordinaires. Le directeur a pris, dans le
MAINE DE BraAN A DE GBRANDO 187
pays, des maîtres d'écriture, de mathématiques et de latin; et, dans ma dernière visite, j'ai trouvé que tout y suivait la routine vulgaire. Voilà tout ce que je puis vous en dire. Si vous avez le tems, faites-moi le plaisir de me donner quelques détails sur les écoles de Lanoastre et de me dire ce que vous en espérez.
Je ne suis pas surpris que nos amis éloignent enc[ore] la reprise des travaux de notre société philosophique. Ce n'est pas tout que d'avoir du loisir : il faut encore de la sécurité, du calme d'esprit et de cœur. Si vous avez occasion de les voir, faites-moi le plaisir de me rappeler à leur souvenir. J'ai cessé toute correspondance ; un solitaire campagnard n'a rien à dire, il ne pourrait que parler de lui ; c'est à ceux qui vivent dans le monde, à faire les avances, comme plus riches.
Adieu, cher ami, en quelque lieu, et quelque situation que je sois, je ne puis cesser de penser à vous, ni de vous aimer,
Mille tendres complimens à Madame de Gérando. J'embrasse vos enfants ; amitiés à Ampère, rappelez-lui qu'il me doit une réponse.
L'adresse porte : A Monsieur le baron De Gérando, membre de l'Institut, rue Cassette, n° 36, Paris.
Paris, le 25 avril.
Mon honorable ami, Nous sommes convenus avec M. Cousin qu'il lirait demain au soir, vendredi, chez moi, le commencement de sa traduction des Dialogues de Platon. Il m'a témoigné
188 COERESPONDANCE DE MAINE DE BIEAN
le désir que l'auditoire fût très restreint. MM. Laine, Stapfer, Baggessen et M^ de.Cafïarelli doivent le composer. Il est bien entendu que vous y serez le bienvenu s'il vous convient d'en être; en ce cas, vous serez cette fois auditeur bénévole et nous prendrons un autre jour pour vous entendre lii-e votre parallèle d'Aristote et de Platon. Le P^ parallèle de Socrate nous a charmés et donne d'avance un grand attrait pour le second.
Si vous venez demain, tâchez d'être rendu à 8 heures.
Tout à vous de cœur.
Signé : Maine de Biran.
P. -S. — Je compte partir dans huit jours et j '[aurais] besoin de vous voir de toutes manières.
L'adresse porte : A Monsieur le baron De Gérando, Conseiller d'Etat, à Paris.
Saint-Sauveur, près Barèges, le 15 septembre 1819.
Mon excellent ami.
En arrivant ici, il y a aujom'd'hui huit jours, je trouvai votre bonne lettre, datée de Nogent du 30 août. Le sentiment agréable que me fit éprouver d'abord cette précieuse marque d'un souvenir si cher, fut bientôt troublé par la leriture de la lettre. Vous m'apprenez, cher ami, que votre santé a été fortement altérée, à la suite d'une course forcée que vous fîtes de Nogent à Paris, pour venir me voir, la veille de mon départ.
Je serais profondément centriste par l'idée seule de quelque souffrance que vous éprouveriez; mais penser que j'en suis la cause, même innocente, apprendre que vous avez été durement repoussé à ma porte, pendant que
MAINE DE BIEAN A DE GERANDO 189
j'étais chez moi à vous attendre, et que le portier avait ordre de ne laisser entrer que vous à cette heure... cela me bouleverse et les expressions me manquent pour vous rendre le douloureux sentiment dont j'ai été affecté en lisant cette page, dont chaque mot me semblait un trait déchirant. Vous avez adouci, mon cher ami, autant qu'il est en vous, le ton du reproche ; mais ce n'est pas moins un reproche auquel je suis infiniment sensible et que je vous jure ne pas avoir mérité, pas même par quelque distraction oii oubli que l'amitié puisse m'imputer.
J'attends de votre justice, de votre bonté ordinaire, mon excellent ami, que vous voudrez bien me rassurer le plus tôt possible sur les conséquences physiques et morales d'un incident trop malheureux pour vous et pour moi, qui en ai l'âme malade. Vous devez voir par la date de ma lettre et celle de mon arrivée à Saint - Sauveur, que j'ai été longtemps en route. Après avoir passé une semaine à Saumur avec mon fils, je vins toucher barre chez moi pour embrasser mes filles et prendre ma femme, qui m'attendait avec impatience pour le voyage des Pyrénées, auquel elle tenait pour ma santé, autant que pour la sienne qui n'est guère moins altérée; ce voyage n'a pas commencé sous d'heureux auspices; le médecin nous avait dirigés d'abord vers les Eaux-Bo7ines, qui ont été singulièrement nuisibles à ma femme ; j 'ai eu le chagrin de la voir plus malade pendant 15 jours dans cette triste localité, et je me suis déterminé à venir à Saint-Sauveur, dont nous avions éprouvé en commun les salutaires effets, il y a trois ans.
Nous nous en trouvons encore assez bien en ce moment, mais voilà la saison bien avancée et il faudra songer à la retraite à la fin du mois, après un séjour trop court
pour produire un bien sensible... Je sens, pour ma part., que j'aïu-ais tout aussi bien fait de suivre votre exemple et de prendre les bains de barèges à Paris ou aux environs, mais je n'ai pu ni su résister à un vœu fortement exprimé par ma femme qui ne voyait de salut pour nous deux qu'aux Pyrénées.
J'avais demandé un congé de deux mois, qui expirera le 25 de celui-ci, et je me vois forcé de solliciter \me prolongation d'un mois. Je souffre de penser que mes collègues 'du comité (et vous surtout, mon honorable ami) supportent un fardeau que j'aurais à cœur de partager (pro viribus)... mais il faut céder à la dure nécessité. J'ose compter sur l'indulgence bienveillante de nos collègues (auxquels je vous prie de parler de moi) et sur votre amitié particulière. Permettez-moi de réclamer quelques-uns de vos prétieux momens, pour avoir des nouvelles d'abord de votre santé qui m'intéresse par-dessus tout, et, en gros, des affaires les plus importantes qui occupent en ce moment le comité et le Conseil d'État.
Je n'espère pas avoir le temps de recevoir ici votre réponse, parce que les lettres y arrivent avec une extrême lenteur; mais si vous avez la bonté de me répondre exactement, je pourrai trouver votre lettre à Bergerac, où je serai du 4 au 15 octobre. Je vous serai infiniment obligé de me donner des nouvelles de vos amis et confrères en philosophie, MM. Stapfer, Loyson, Cousin, etc. Je n'ai reçu aucune lettre de ces messieurs, quoiqu'ils m'eussent promis de m'écrire. Je crains surtout que notre excellent M. Stapfer, qui me doit une réponse depuis longtemps, ne soit malade. Le bon Ampère est-il revenu de sa tournée? Il ne m'a pas répondu non plus; veuillez me reppeler à son souvenir. Je suis bien impatient de
savoir comment va la santé de votre excellent ami Camille Jordan, et serai heureux d'apprendre que les eaux lui ont été favorables. Vous ne doutez pas, mon cher ami, des vœux ardens que je forme pour Mme de Gérando à qui je vous prie d'offrir mes tendres et respectueux hommages. J'embrasse vos aimables enfans et suis à vous de tout cœur.
Signé : Maine de Biran.
Conseil d'État
Paris, le 13 a^Til 1822.
Mon excellent ami, je voulais bien vous voir, pour vous demander les renseignemens nécessaires afin de placer sur la tête de votre pauvre sourd et aveugle, deux actions de bienfaisance qui me reviennent à la caisse de survivance en ma qualité d'administrateur honoraire. Je voudi'ais d'abord connaître son (sic) nom et prénom. Vous me direz plus tard quelle est sa position relativement à ces besoins journaliers auxquels une personne charitable désire de subvenir par quelques secours pécuniakes.
Je vous renouvelle mon excellent ami, l'assurance de tous mes sentimens. >Sicrne ; Maine de Biran.
L'adresse porte : à Monsieur le baron De Gérando, Conseiller d'Etat, CTil-de-sac Féroir n° 7, Paris.
Grateloup, lo 2 avril 1823.
Quoique mon séjour ici, cher bon ami, ne puisse se prolonger, et que je compte vous revoir dans le courant
de ce mois, je ne puis ajourner le besoin de vous exprimer combien j'ai été touché de votre excellente lettre du 28 mars ; j'étais entouré de toute ma famille au moment où elle m'est parvenue ; et la lecture que j 'en ai faite nous a tous, pénétrés d'un sentiment commun d'attendrissement et de reconnaissance. De toutes les marques de bonté et d'amitié que j'ai reçues de vous, cher ami, depuis que nous nous connaissons, cette dernière est celle qui me touche de la manière la plus sensible. Votre présent est bien certainement le plus prétieux et le plus doux de ceux qui peuvent orner la corbeille de ma belle-fille : il portera bonheur à nos jeunes époux, et je suis heureux de voir que leurs âmes, à l'unisson de la mienne, sentent bien tout ce qu'un tel cadeau promet de biens présents et à venir! Grâce à vous, mon cher de Gérando, le Hen que contracte aujourd'hui mon fils se trouvera placé sous les auspices de la bienfaisance et de l'amitié : quelle garantie pour le bonheur dm-able de la vie !
Nous nous occupons du choix des deux malheureux aveugles les plus intéressans par leur position, sur qui doivent se répandre les bienfaits dont vous êtes la source. Je serai le porteur des pièces qui doivent vous être remises, conformément à l'indication que vous avez la bonté de me donner.
Je vois avec regret approcher le terme oii il faudra m'éloigner encore de ma famille que je n'aurai guère fait qu'entrevoir; mais j'ai promis de ne pas être absent plus d'un mois, et je dois tenir parole. Ce voyage, quelque précipité et fatiguant qu'il soit, n'aura pas laissé de me faire du bien à l'âme et au corps. Je m'en ressens déjà; il est utile d'avoir des momens |de répit dans des situations aussi pénibles que celles où nous sommes à présent., ^'^ous me faites un grand plaisir, bon ami, de me donner
de meilleures nouvelles de votre chère malade; veuillez lui parler de moi et de ma tendre vénération. Si vous voyez Mme de Caffarelli, je vous prie de me rappeler à son aimable souvenir; je suis charmé d'apprendre que sa santé est mieux qu'au moment de mon départ. Parlez de moi aussi, je vous prie, à notre ami M. Stapfer. Je doute d'avoir le tems de lui écrire.
Recevez, excellent ami, l'assm-ance d'une amitié tendre et fidèle qui ne finira qu'avec ma vie.
Signé : Maine de Biran.
Toute ma famille vous bénit, vous honore et vous aime.
Grateloup, près Bergerac, 25 octobre
Mon honorable ami.
Je profite de l'occasion que m'offre un de mes compatriotes, partant à l'instant pour Paris, pour me rappeler à votre bon souvenir et vous demander de vos nouvelles. Je trouve dur d'en être privé depuis si longtemps. J'avais espéré que vous me donneriez avis de votre retour du voyage de Lyon; j'ai attendu d'un courrier à l'autre, et je m'inquiète sérieusement de votre long silence, ne pouvant croire que vous m'avez tout à fait oublié. Dites-moi donc bientôt, mon cher ami, comment vous allez pour la santé, quel est l'état actuel de Mme de Gérando, comment sont vos enfans. Puissiezvous jouir de tous les biens que je vous souhaite à tous.
Mon congé expire le 1^^ novembre, et je devrais être près de vous au moment oti vous lirez cette lettre, mais je viens d'écrire au garde des sceaux pour demander une prolongation jusqu'au 1^"^ décembre.
194 COREESPONDANCE DE IMAINE DE BIRAN
Je suis ici à la campagne, en famille complète, entouré des plus douces affections, de souvenirs tendres. Je puis me livrer à des études chéries, et je travaille au petit monument philosophique (1) que j'ai à cœur délaisser après moi. Voilà bien des motifs pour désirer de continuer, le plus qu'il sera possible, une vie toute selon mon âme. Quand il faudra retourner à d'autres devoirs, je compte toujours sur vous, mon cher ami, comme sur l'un des plus prétieux moyens de compensation de toutes les privations que je suis forcé encore de m'imposer. Ma famille ne viendra pas avec moi ; et la raison sévère me fera encore renoncer cette année à une jouissance dont j'aurais plus besoin que jamais.
Adieu, le tems me presse ; écrivez-moi quelques mots, en attendant que nous nous revoyions... dans un mois. Signé : Maine de Biran.
J'embrasse de cœur tous les vôtres ; avez -vous des nouvelles de l'Eschelle ?
27 février (2) Mon excellent ami.
Je dois à votre amitié de vous apprendre ma réélection : cet événement ne me domie aucun sentiment de bonheur, mais il n'en a pas moins son importance dans ma vie ; il a tenu à peu de chose qu'il n'ait pas eu heu, par une combinaison de partis, tout à fait nouvelle et impossible à prévoir. Je vous expUquerai cela. Bientôt nous nous reverrons, et j'ai besoin de penser à ces courts
(1) Cet uiiNTage est probablement Les nouveaux essais (Tanthropohgie. On pourrait donc situer cette lettre en 1923 (P. T.).
(2) Probablement 1824. Biran faillit ne pas être réélu (P. T.).
momens de bonheur et de calme que je goûte dans une société d'amis tels que vous, pour me résigner encore au sacrifice de tant d'objets d'affection qui me retiennent
Je rentre dans ma famille, après huit jours passés au miUeu du plus grand tumulte électoral; je vais tâcher de me nourrir et de réconforter un peu mon âme qui tombe d'inanition après un long jeûne de tout aliment, la vie s'écoule et se gaspille ainsi au milieu des riens.
J'espère pour vous et pour nous que vous avez mieux employé votre tems en travaillant à votre beau et utile ouvrage sur la morale ; il me tardera de savoir oii vous en êtes. Je ne puis espérer de recevoir de vos nouvelles d'ici à l'époque peu éloignée de mon retour à Paris. Cette lacune de correspondance me serait encore plus pénible, si je n'espérais pas que votre santé s'est maintenue en bon état, que celle de Mme de Gérando ne va pas plus mal, et a pu s'améliorer encore depuis inon départ, que vos chers enf ans vont bien et ne cessent de vous donner la satisfaction que vous méritez si bien; enfin que vous voulez bien vous souvenn quelquefois de votre ami, dans ces réunions si douces, si élevées, oii il a trouvé tant de moyens de force et de consolation, où il espère en trouver encore.
Conservez, mon cher ami, ces prétieux sentimens; je les mériterai toujours par mon affection tendre et dévouée pour vous et ce qui vous appartient. Mes tendres respects à Mme de Gérando. J'embrasse votre cher et digne fils, mille amitiés.
Signé : Maine de Biran.