DES PHÉNOMÈNES CONSÉCUTIFS AUX AFFECTIONS ET AUX INTUITIONS BBIÉDIATES
Telle est la propriété caractéristique des machines organisées, que chacune des impressions, ou modifications successives par lesquelles elles passent, laisse toujours après elle une trace qui influe à sa manière sur l'existence entière, en sorte que cette existence serait [autre si telle modification, qui semble la plus indifférente, et dont l'individu ne conserve même aucun souvenir distinct, n'eût pas eu lieu à une certaine époque, ou n'en eût pas amené telle autre.
Cette influence de chacune de nos modifications sur celle qui la suit est bien la source de toute perfectibilité individuelle; mais l'aveuglement profond, où nous sommes sur les traces qu'ont dû laisser après elles les premières impressions de la sensibilité, est aussi la principale source de notre ignorance sur l'origine et le premier développement de nos facultés de tout ordre. Quoique nos idées et nos souvenirs soient tous, en effet, des traces de certaines modifications, ou d'actes antérieurement aperçus, cependant toutes les traces d'impressions ne sont pas des souvenirs, et elles n'en influent pas moins soi l'état actuel de l'être sensible ou intelligent. Le Tnoi seul se souvient de ce qu'il a aperçu ou opéré par sa
force constitutive, ou, en d'autres termes, la réminiscence n'est que la trace de la conscience. Les impressions purement affectives ne peuvent que laisser des traces simples sans souvenir, car, comme il n'y a point de moi, il n'y a point de base ou de sujet de réminiscence. Cette nullité de souvenir est le caractère essentiel de tous les modes passifs qui sont compris dans la classe précédente. Comme ils se trouvent placés hors de la sphère de l'aperception immédiate ou du vouloir, ils ne peuvent avoir reçu cette empreinte individuelle de la conscience, ou se reproduire par suite sous la forme d'un temps, ou sous celle d'une personne qui se reconnaît la même dans deux époques distinctes de sa durée.
Les métaphysiciens ont souvent rattaché sans aucun fondement la conscience à certaines affections obscures de l'instinct, ou à des mouvements de l'habitude, prétendant que ces modes étaient oubliés aussitôt après avoir disparu. Il serait plus conforme aux faits, ou à toutes les inductions les plus vraisemblables, de conclm-e en sens inverse la nullité absolue de conscience dans de tels modes, de leur étrangeté, pour ainsi dire, de tous les souvenirs qui forment une chaîne continue de notre existence personnelle. Toutes les fois, en effet, que la force agissante qui est le principe ou le sujet de l'effort voulu, n'a pris aucune part à une impression ou à une image, celle-ci se trouve bien à jamais perduepour le moi et hors de toute réminiscence ou souvenir proprement dit, mais sa trace n'en subsiste pas moins dans l'organisation, avec un degré de profondeur ou de force, proportionné à la vivacité de l'affection première, ou aux circonstances organiques qui l'ont amenée dans l'origine. Ces traces d'affections étrangères au souvenir sont :
1*^ Certains attraits ou répugnances, certaines sympa-
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thits ou antipathies, que nous éprouvons relativement à tels êtres ou tels objets, sans que noua puissions en trouver la cause en nous-mêmas, dans aucune expérience, dans aucune association d'idées ou de sentiments antérieurs qui viennent se rallier à ces objets.
C'est par une suite d'affections sympathiques ressenties dans le sein même de la mère, que l'enfant manifeste déjà des attraits ou des répugnances, des appétits ou des aversions qui, étant les traces des premières impressions l'eçues avant la naissance même de l'individu, ont pris déjà l'ascendant d'anciennes habitudes et un caractère même plus ineffaçable. Ainsi le fils de l'infortunée Marie Stuart, Jacques VI, éprouva toute sa vie à l'aspect d'une épée nue un tremblement involontaire, sans qu'aucun effort de sa volonté pût surmonter cette disposition des organes, qui était la trace d'une forte affection de crainte sympathique éprouvée dans le sein de sa mèice (1). C'est à la même source que se rapportent toutes les tendances instinctives, les goûts de prédilection qu'on n'expliquera jamais par aucune expérience ou habitude acquise.
Nous retrouvons des traces de ces affections étrangères à la conscience dans certains états singiiliei's où nous nous surprenons quelquefois pendant la veille, et qui ne nous affectent, ni comme tout à fait nouveaux, ni comme occupant une place dans notre souvenir. Ce sont quelquefois des traces de certains songes qui, se trouvant j>ar eux-mêmes hors de la chaîne de notre exist«ice aperçue, tendent à s'y réunir accidentellement en vertu de quelque asscxîiation fortuite. Les rêves qui surviennent, en effet, dans un sommeil imparfait, laissent des traces mixtes placées en quelque sorte sur les confins de l'ombre
(1) Voyez à ou sujet V Histoire (Générale de Voltaire.
et de la lumière de conscience. Quant à ceux qui se joignent à un état de sommeil complet, dénués de toute espèce de souvenir, ils n'en laissent pas moins souvent des traces qui influent sur toutes les dispositions affectives et l'état moral de la veille. Combien de fois, par exemple, ne se trouve-t-on pas accidentellement disposé à l'espérance ou à la crainte, comme à l'amour ou à l'aversion, pour certains objets représentés peut-être en songe sous des couleurs effrayantes ou gracieuses!
Dans les états de délire ou de manie, qui sont comme des états de sommeil de la pensée, tous les fantômes produits hors de l'état de conscium ou de compos sui, sont bien aussi désormais étrangers au souvenir ou à la réminiscence. Mais les traces des affections gaies ou mélancoliques qui se liaient aux images dominantes dans l'aliénation, persistent souvent avec opiniâtreté, alors même que ces images sont complètement effacées; et quand l'être intelligent est rendu à lui-même, l'être sensitif se nourrit encore des mêmes impressions, et s'affecte par habitude quand la cause première de ces impressions ne subsiste plus.
C'est encore à des traces affectives semblables qu'il faut rattacher ces phénomènes remarquables de la périodicité de certaines affections qui reviennent à peu près les mêmes dans certaines saisons ou époques correspondantes de l'année, et qui modifient notre être sensitif d'une manière analogue, sans qu'aucun acte exprès de réminiscence vienne se lier à ces impressions, spontanément renaissantes (1). Si nous sommes ou si nous deve-
(1) Grétry, dans ses Essais sur la musique, a très bien noté les traces des affections, périodiquement renaissantes avec les mêmes causes organiques qui les produisent en premier lieu. (Vov. t. III, p. 183 et 184.)