‹ uvres de Maine de BiranChapitre 19 sur 63 · PERSONNELLE · texte numérisé non relu

PERSONNELLE

Il importe d'avoir présente ici une distinction que nous avons établie déjà d'une manière générale, entre deux modes d'exercice de l'effort qui diffèrent l'un de l'autre, non par le principe ou la cause une, mais par les résultats ou les effets. En vertu du premier mode, tous les organes sur lesquels la volonté peut agir ou qui font partie du sens de l'effort commun, sont rendus aptes à percevoir leurs objets propres, quoiqu'il n'y ait point de perception actuelle. Cet effort non intentionné, qui s'étend à tous les muscles volontaires, constitue, avec le durable du moi ou de la personne identique, l'état de veille de ces sens divers qui concourent à la vie de relation ou de conscience. C'est ainsi que le sens de la vue veille dans les ténèbres {usque in spissis tenebris), celui du toucher, hors de toute pression accidentelle, celui de l'ouïe, dans le silence.

Périodiquement suspendu pendant le sommeil, tandis que la vie organque roule sans interruption dans son

cercle accoutumé, l'exercice de la volonté redevient présent à lui-même, dès que la même force commence à se déployer sur la même inertie organique. Le sujet de l'effort reconnaît immédiatement son identité, sa durée continuée. Il sent qu'il est le même qu'avant le sommeil, sans qu'aucune impression accidentelle vienne motiver des souvenirs distincts, ou quelque relation déterminée entre un temps présent et un temps passé. De cette expérience simple du sens intime, il suit donc :

lo Que l'identité personnelle a son sens propre, indépendant de tous ceux des affections ou des intuitions passives de la sensibilité;

20 Que cette identité ou le durable de notre existence personnelle étant la base du souvenir ou de la mémoire (dans l'acception ordinaire de ce mot), Locke tombe dans un véritable cercle vicieux lorsqu'il dit que notre identité se fonde au contraire sur la mémoire ou la réminiscence de nos manières d'être, variées ou successives ;

30 Que le rapport de succession de ces manières d'être variées, qui est ce que nous appelons le temps, a pour premier terme ou pour antécédent nécessaire un sentiment de durée uniforme qui n'admet elle-même aucune variété, et à laquelle se réfère tout temps réglé et déterminé, comme tout nombre se réfère à l'unité fondamentale, antécédent fixe et invariable des rapports successifs dont chaque nombre est un conséquent;

40 Qu'en faisant abstraction de toutes les impressions accidentelles, et n'admettant que la puissance de l'effort qui s'exerce sur différentes parties inertes et mobiles du corps propre, il y aura toujours :

a) Un sentiment identique et immédiat de l'existence personnelle, ou d'une durée qui peut être considérée

RÉBONISCENCE MODALE 323

comme la trace de l'effort fluant uniformément (1), de même que la ligne mathématique est la trace du point qui flue;

6) Localisation immédiate des inerties organiques, ou rapport d'attribution des sensations musculaires aux différents organes mobiles qui en sont les sièges;

c) Sentiment de la cause productive de l'effort, et, par une induction première dont nous parlerons bientôt, rapport de causalité extérieure.

Tous modes inséparables du moi, qui devront s'associer comme lui avec les différentes impressions accidentelles, suivant les mêmes modes d'union qui ont servi de base à nos trois systèmes.

n. — RÉMESTSCENCE MODALE OU SOTJVENIB

Condillac avait très justement et profondément observé dans son premier ouvrage (2) que, pour mieux analyser la réminiscence, il faudrait lui donner deux noms : l'un, en tant qu'elle nous fait reconnaître notre être; l'autre, en tant qu'elle nous fait reconnaître les sensations qui s'y répètent; car ce sont là, ajoute-t-il, des idées bien distinctes.

Oui, sans doute, ce sont là deux idées aussi distinctes que le sont celles du simple et du composé. Mais quel est le principe de la distinction ? Peut-il résider ailleurs que dans le fait primitif du sens intime, où le sentiment de

(1) Tempus finit Mni/ormiter, disent les mathématiciens. Ils prennent aussi la ligne droite pour le symbole du temps ou plutôt de la durée uniforme qui s'écoule en laissant une trace après elle.

(2) Essai sur Vorigine des connaissances humaines. Voyez le chapitre m de cet ouvrage.

^ptTp être (le rnai |4pntiqufi) pe 4istingue de tp]ite affectjiqi) ou intiiitioi:^ variable ? Et l'hypothèse qui identifierait le moi avec chacune de ces sensations, en détruisant cette distinction, n'pterait-elle pas toute Ijase ^ la réniiniscence ? Si le mçi pent être regardé cpinnie existant, mais confondu ayec les pre]:^ières impressions affeotiyes ou les intuitions, il s'ensuivrait que la iféminiscence existe aussi, mais concrète ou confondue avec les sensations passives répétées. Cette concrétion suffirait seuje pour que la sensation ^:épétée se distinguât d© l'impression nouvelle.

Pn voit ici rniei^x que j^niais coran^ent, dans l'analyse de nos facultés, tout se réfère à ce fait primitif sur leqiiel nous avons tant insisté, et combien il est d'une importance première de bien constater d'abord ses deux éléments propres et constitutifs, en les séparant de tous les modes accidentels que l'expérience extérieure répétée peut y ajouter. Au point de vue oii nous sommes arrivés, rien n'est plus facile que d'analyser la réminiscence, BOUS le double rapport que Condillac avait en vue, avant d'avoir conçu le projet de ramener à l'unité du principe sensitif toutes les facultés de l'intelligence humaine.

Observons d'abord, suivant l'énoncé précédent, que le signe réminiscence appliqué à l'acte intellectuel par lequel nous reconnaissons l'identité de notre être exprime une idée réflexive, simple, constante, invariable, tandis que le même signe appliqué à l'acte par lequel nous reconnaissons des sensations répétées quelconques, exprime une idée générale, vague et indéterminée, qui comporte plusieurs exceptions et distinctions essentielles à noter. En appelant en effet sensation toute impression de la sensibilité soit affective, soit représentatiye, pent-C>n

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