III. — RÉMINISCENCE ET SOITV'ENIR OBJECTIFS
La réminiscence qui se joint à des impressions sensibles quelconques ne peut être qu'une suite de leur rniion première avec le mot, et tout ce qui vient d'être observé à cet égard des sensations affectives répétées doit s'appliquer aux sensations représentatives. L'acte intellectuel qui, suivant l'expression de Condillac, nous fait recontre notre être identique^ repose toujours en effet sur la iuème base, sur une seule et même condition primitive, savoir, celle du durable même de notre individualité per- > sonnelle. Mais quant à Vacte par lequel nous pouvons : reconnaître, comme dit encore le même auteur, les sensations mêmes qui se répètent en nous, cet acte, ou la ^ réminiscence en tant qu'elle dépend de la nature des j- modifications répétées, devra varier comme l'espèce de ces ' modifications, sans qu'il soit possible d'établir une seule loi générale qui embrasse également toutes ces espèces. Comparons d'abord les simples traces des affections à celles des intuitions, car c'est de l'existence de ces traces que doit dépendre le mode de la réminiscence qui consiste à reconnaître les sensations répétées. En effet, si ces sensations n'avaient laissé aucun vestige dans ce qu'on appelle vaguement souvenir, ou s'il n'y avait aucun moyen de les reproduire en l'absence des causes ou des objets externes auxquels elles vont se rattacher, il y aurait à peine possibilité de les reconnaître lorsque ces causes ou ces objets viendraient à répéter leur action. Or il est de fait, comme nous l'avons vu, que les affections, quoiqu'elles laissent des traces plus ou moins profondes dans la sensibilité organique, ne font point partie de nos souve-
(1) La copie de ce paragraphe manque. (P. T.)
328 ESSAI SUR LES ï'OÏTOÈMBÎTtS DE LA PSYCHOLOGIE
nirs, quelle que soit l'idée qu'on attache à ce mot. Qu'elles vièilnent à sfe reproduire, soit par la répétition de la première cause excitative, soit par la spontanéité niême de l'organisme, il n'y a aucune différence entre les deux modes de reproduction : ce sont toujours des affections présentes qui, pour être affaiblies par la répétition (circonstance dont l'être sentant ne saurait juger), n'en sont pas moins actuelles, dénuées de toute forme du teriips passé, et, par suite, de tout caractère de souvenir.
Il n'en est pas de inême des intuitions. Nous avons déjà vu comment, en vertu d'une sorte de propriété vibratoire inhérente à leurs organes, elles peuvent s'y prolonger après que la cause extérieure a cessé d'agir, et se reproduire spontanément sous forme d'images dans le centre organique, qui est comme le rendez -vous commun et le foyer des intuitions. Il suffit que le moi ait été présent à la première sensation représentative, même sans y participer expressément par son activité, pour que la réminiscence personnelle, qui est la conscience du Tïioi passé, se retrouve dans l'image que cette sensation laisse après elle. Or, toute association de la réminiscence avec une image constitue un souvenir proprement dit, et ce souvenir étranger aux affections, qui ne laissent point d'iriiages, est spécialement propre aux intuitions.
Hors certains cas extrêmes oii les images prennent dans le centre organique, par suite de certaines dispositions sensitives, ce surcroît de vivacité qui occupe toute la faculté de repî-ésentation, elles s'accompagnent toujours de quelques sensations liées à la conscience du moi ou de l'ëfîdrt actuel. Sans cette conscience, il ne pourrait évidëinment y avOir de souvenir, car le passé est une relation qui emporte avec elle l'idée ou le sentiment du présent, et, pour juger et percevoir ce qui est à distance^ il faut toU-
RÉMINiSCÉÎSrCÉ OBJÉCiTVB ^29
jbûrt {ïartit du {kjiiit ôti hdilâ sommes. Tôilte intuition qui a déjà été présente à un sens externe petit avoir ainsi utie image qui lui corresjKjnd et un souvenir qui la représente comme passée, sans jamais se confondre aVèc elle comme présente tant qu'il conserve le caractère de souvenir.
Supposons maintenant que cette intuition ancienne se représente ou redevienne actuelle, en s'unissant de nouveau à la cotisicience du inoi ideiitiqtie, l'image qui pouvait se reproduire auparavant, par différentes causés externes ou internes, autres que la sensation première à qui elle correspoiid, sera à plUs forte raison réveillée par cette sensation liiême. Celle-ci, eii redevenant présente, coïncide doiic avec son iinage ; le modèle ou original qui frappe de iiouveau le sens externe vient se comparer et pour ainsi dire se patroner avec la copie préexistante dans l'imagination ; pendant que la conscience actuelle du moi se joint à l'intuition répétée, la réminiscence ou la conscience du moi passé se joint à l'image. Ainsi le souvenir s'associe à la sensation de la manière la plus intime, il lui donne sa forme en revêtant là sienne.
De cette association et de la comparaison rapide qui s'établit spontanément entre l'intuition et son image, tésulte cette espèce de jugement qui nous fait reconnaître, avec notre propre identité, la ressemblance des deux intuitions (ou d'une intuition et d'une image) à deux temps différents de notre existence; l'un présent, l'autre passé. Je distingue ce jugement sous le titre de /êminiscence objective, parce qu'ici ce n'est plus setiletnent notre être que nous reconnaissons, soit înmiédiatement, soit sOus ime modification interne répétée; c'est une représentation extériem^ que nous reconnaissons ou
jugeons semblable à elle-même, en lui transportant notre propre durée.
Observons bien ici la distinction établie entre l'identité personnelle, qui sert de base à la réminiscence personnelle, et la ressemblance sur laquelle se fonde l'espèce de réminiscence que nous nommons objective. L'identité appartient exclusivement au moi, et ne peut être reconnue qu'en lui sous la forme du temps; la ressemblance est toujours concrète avec les objets représentés hors de nous; elle est reconnue en eux sous la forme d'un espace oti le moi n'est plus.
Dans la réminiscence objective, la forme d'espace, qui se réunit à celle du temps, sert à celle-ci, pour ainsi dire, de symbole ou de signe sensible. En effet, cette sorte de lointain obscur sous lequel une image se trouve représentée comme à distance, la fait paraître ainsi comme plus reculée dans le temps. Cette analogie sensible, si favorable à l'imagination, qui tend sans cesse à revêtir d'espace les notions même les plus réflexives, et à les dénaturer pour les mettre plus à sa portée, a pu faire illusion à plusieurs métaphysiciens qui n'ont vu dans le souvenir qu'une image, et dans l'image qu'une sensation affaiblie. Mais, suivant cette opinion qui matérialise, pour ainsi dire, le souvenir, comment rendre compte de l'espèce de souvenir qui s'attache à une multitude de modes dont il n'y a aucune sorte d'image persistante ?
J'accorde que l'image d'une intuition, comme d'une couleur, par exemple, ne soit que cette intuition même affaiblie : on pourra dire, en ce cas, que le caractère d'affaiblissement qui rend l'intuition plus obscure et comme plus éloignée dans l'espace, la fait paraître aussi plus éloignée dans le temps. Ainsi l'impression affaiblie devien-
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cirait lin signe du passé, comme elle est le signe naturel de la distance. Mais comment identifier le signe avec la chose signifiée et prendre une sorte de métaphore si commune dans notre langage, si propre à accréditer les illusions matérielles, pour l'expression d'une vérité absolue ? Le temps et l'espace ne demeurent-ils pas toujours aussi distincts l'un de l'autre, que le moi et ce qui n'est pas le moi le sont dans le fait de conscience ? D'ailleurs, qu'a de commun une sensation plus faible avec l'acte de réminiscence ? Est-ce que l'une ne peut pas être sans l'autre ? Est-ce qu'il n'y a pas d'image obscure sans réminiscence, et vice versa ?
Après avoir assez longuement insisté sur cet article, qui me paraît être un des plus difficiles et des plus importants de la psychologie, je le termine comme je l'ai commencé, en observant que Condillac, après avoir si bien indiqué l'objet d'une analyse de la réminiscence, aurait pu le préciser encore davantage, en disant que, pour bien faire cette analyse, il faudrait lui donner deux et peut-être trois noms : l'un en tant qu'elle nous fait reconnaître notre être (ou notre propre identité dans le mode constant qui lui sert de base) hors de toute impression accidentelle ; l'autre en tant qu'elle nous fait reconnaître* des modifications qui s'y répètent (ouïes sensations localisées par attribution aux inerties organiques) ; un autre enfin en tant qu'elle nous fait reconnaître ou juger la ressemblance (et non plus l'identité) des sensations qui se représentent, ou des intuitions coordonnées à la fois dans l'espace et le temps. Car ce sont là, dirai-je encore avec l'auteur de l'Essai sur l'origine de nos connaissances, des idées très différentes, dont l'analyse psychologique est tenue de distinguer les termes, d'assigner l'origine ou de déterminer les conditions.
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