III. — De la vision activée par L*ATTENTI03ï
Le sens de la vue comprend un appareil de muscles locomobiles qui servent à ouvrir ou fermer, élever ou abaisser, dilater ou rétrécir l'organe, le diriger vers différents points, l'en détourner, etc. Tous ces mouvements, volontaires en principe, concourent essentiellement à la vision distincte, qui nécessite toujours un degré quelconque d'attention. Cette attention est ici, comme dans les cas précédents, un effort voulu, exercé sur l'œil pour le retenir fixé sur le même point d'un objet ou d'un tableau composé, ou pour le promener successivement sur ses différentes parties, et pour allonger ou rétrécir tour à tour son diamètre, afin d'opérer l'exacte convergence des rayons siu* la rétine, et de percevoir clairement le même objet à différentes distances.
C'est Vattention ou, comme le dit Stahl, une intention vivante {vivida intentio) qui anime l'œil, lorsque, s'élançant au-devant des objets, au lieu d'attendre leur impres-
sien, il va les pointer, les chercher au loin, et les éclairer, pour ainsi dire, d'une lumière propre, qu'il semble communiquer plutôt que recevoir.
Telle est cette fonction active du regarder, si bien distinguée, dans le langage ordinaire, du simple voir. C'est ce regard actif qui est le véritable miroir de l'âme; c'est par lui surtout que l'intelligence et la volonté se manifestent au dehors par des caractères sensibles. Supposez un œil immobile : il recevra et réfléchira comme une glace les intuitions et les images; celles-ci s'associeront dans l'organe même, ou s'agrégeront fortuitement dans leur centre commun, suivant le degré d'éclat ou de vivacité que donnent à certaines couleurs particulières les dispositions actuelles et spontanées de la sensibilité combinées avec la manière d'agir des objets. Leur persistance se proportionnera toujours à la vibratilité de l'organe, susceptible de s'accroître singulièrement par toutes les causes propres à exalter la sensibilité organique; mais, ces causes cessant, tous les fantômes qui en sont les produits s'évanouissent sans retour, et il y a souvent impossibilité de les reconnaître, alors même qu'ils renaîtraient les mêmes, le moi n'y ayant pas imprimé le sceau de son action et, par suite, de sa réminiscence. Lorsque l'attention ou la volonté se rend présente au phénomène de la vision, l'intuition et l'image qui en est la trace prennent de tout autres caractères.
Il est remarquable d'abord que le regard actif a pour premier effet de changer ou de modifier singulièrement la vibratilité propre de l'organe visuel. On peut se convaincre de cet effet par une expérience aisée à faire : si on laisse tomber sa vue sur un objet assez fortement éclairé, ou dont les couleurs sont vives, l'image reste, après qu'on
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1 détourné les yeux, et, en les fermant, on voit souvent les couleurs accidentelles; ce phénomène n'a pas lieu lorsqu'on i)eut regarder fixement l'objet (1). L'effet de l'attention paraît donc produire ici sur, les couleurs, un ••ffet pareil à celui que nous avons remarqué au sujet des ons. En se déployant sur l'organe, par un effort exprès, ette faculté motrice peut arrêter ou étouffer certaines vibrations spontanées de l'organe et en imprimer de nouvelles qui laisseront des traces moins vives, mais aussi plus fixes, plus persistantes, plus dociles à se réveiller par l'exercice du même effoii; qui les a déterminées en premier lieu. Cette sorte d'ébranlement ou de vibration prolongée, qui, dans le point de vue de l'auteur du Traité des sensations, constitue l'attention et la mémoire, est précisément ce qu'il y a de plus contraire à l'exercice de ces deux facultés.
Les rayons lumineux arrivant pressés sur la rétine, et frappant toujours plusieurs points à la fois, leur impriment ces sortes de vibrations qui s'y conservent ou s'y reproduisent spontanément. Il n'y a donc pas d'intuition ou d'image primitivement simple, et l'instinct de la vue est de tout composer. L'attention seule peut lutter contre cet instinct ; c'est par elle qu'il y a, non pas encore des images simples, de véritables éléments intuitifs, distincts des agrégats, mais des images distinctes les
(1) J'ai fait plusieurs fois cette expérience en regardant les carreaux de vitre d'une fenêtre bien éclairée. Si ma rue demeure attachée quelque temps sur ces carreaux pendant que je rêve à autre chose, rimage de la fenêtre reste dans mes yeux et je la vois peiute partout. Rien de pareil n'arrive quand je regarde la fenêtre fixement et avec l'intention d'en conserver l'image. Ce n'est plus alors cette image que je vois, mais un souvenir très distinct que je conserve de l'objet. Je laisse au lecteur le soin de tirer les conséquences naturelles de c-ette simple expérience, et de voir comment elle confirme la théorie que je propose.
unes des autres, et nettement circonscrites et limitées dans le tableau ou la perspective imaginaire qu'elles concourent à former.
Un philosophe très judicieux a observé que, dans l'acte de la sensation visuelle, notre attention ne peut se fixer à la fois sur tous les points de la rétine qu'affecte un même objet, quoiqu'il y ait au même instant la perception involontaire (je dirais l'intuition) de tous les points qui composent le contoiu* de la figure (1). Il suit de là qu'il y a dans ce cas une perception mixte ou un mélange de phénomènes de vision active et passive.
Assurément, il n'y a qu'un seul acte d'attention exercé à la fois, et le rayon visuel ne peut être que dirigé successivement sur chacune des parties de l'objet dont l'individu veut se faire une idée distincte. C'est ainsi que l'attention fait, par la vue même, une sorte d'analyse physique de l'objet représenté, et motive autant de jugements simples d'observation qu'il y a de qualités ou de points qu'elle sépare du groupe total. Ce sont ces actes séparés qui assurent ensuite la réminiscence, et donnent lieu aux différentes comparaisons et aux divers modes de classification dont nous parlerons bientôt.
Lorsque l'attention parcourt ainsi, par une succession de mouvements qui peut être infiniment rapide, toutes les images groupées dans un même tableau, chaque point de la perspective ressort à son tour et les autres restent dans l'ombre; mais ces parties ombrées n'en sont pas moins visibles; ce sont elles qui constituent toujours le fond du tableau, présent au sens passif de l'intuition. C'es|} ainsi que nous voyons toujours malg:Fé nous plusieurs choses à la fois en n'en regardant volon-
(1) Voyez lea Eléments de la "philosophie de V esprit humain, par Dugald Stewart, chap. m. De la conception.
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tairement qu'une seule, et par suite, que nous n'avons qu'une seule pensée, un seul souvenir distinct dans un même instant, pendant qu'il y a, malgré nous, une multitude d'images ou d'impressions confuses, simultanées, qui, pour n'être pas aperçues actuellement, n'en influent pas moins sur tout notre état pr^nt et sur la manière même dont nous i)ensons (1).
L'exercice de l'attention ne peut faire ressortir les couleurs propres d'une image à qui elle s'applique, et la rendre ainsi plus claire et plus distincte, sans paraître affaiblir relativement toutes les autres parties du tableau, comme objet permanent de la vision passive. Mais cett«e influence de l'attention est-elle directe ou indirecte ? En d'autres termes, la volonté agit-elle immédiatement sur les fibres mêmes de la rétine, pour modérer ou absorber et étouffer certaines vibrations spontanées de l'organe, renforcer et faire prédominer telles autres; ou bien son action bornée aux muscles de l'œil n'est-elle que médiate sur ces fibres ? Dans ce dernier cas, qui me paraît le seul admissible, les nouveaux mouvements que l'attention imprime aux fibres de la rétine, sont d'une tout autre espèce que les simples ébranlements nerveux communiqués du dehors; et c'est ici un cas particulier de cette influence générale de la motilité volontaire sur la sensibilité, influence qui, pouvant être considérée comme un fait de sens intime, n'en est pas moins claire et évidente dans cette source, alors même qu'elle échappe à toutes les explications et
(1) Cette observation me paraît répondre assez nettement à la question souvent faite et reproduite par M. Dugald Stewart avec le ton du doute : « Peut-il y avoir plusieurs idées présentes à la fois ? • Je dis oui, très-positivement, si l'on entend par idée une simple image. Je dig non, si l'on appelle idée l'acte intellectuel de l'attention ou le souvenir distinct que éet acte laisse après lui.
conceptions du physiologiste. Observons pourtant à l'appui de ce qui précède :
10 Que ce n'est point par lui-même, ou comme organe nerveux, instrument d'une vision passive, que l'œil rentre dans la sphère de la volonté, ou sous le sens propre de l'effort moteur, mais uniquement par l'appareil trèsremarquable des muscles environnants, qui servent à ses fonctions proprement actives;
20 Que, dans les phénomènes appelés vmows, et toutes les fois que certains fantômes se produisent spontanément dans le sens externe ou interne de l'intuition, la volonté n'agit en aucune manière ; et il suffit souvent qu'elle se déploie par un regard actif, fixé sur des objets présents, pour que les fantômes disparaissent; ce qui prouve, dans le premier cas, la subordination absolue de la vision passive à la sensibilité et, dans le second cas, l'influence de la volonté sur ces phénomènes par l'entremise des mouvements dont elle dispose.
Au surplus, dans cette succession ou ce mélange de phénomènes alternatifs ou même simultanés de la vision passive et active, il faut reconnaître que les premiers l'emportent toujours de beaucoup sur les seconds.
D'abord, quoique l'attention procède toujours par la succession de ces mouvements dont nous venons de reconnaître l'influence, ceux-ci, quoique volontaires en principe, deviennent néanmoins, par un exercice continuel, si prompts, si faciles, si automatiques en apparence, qu'ils sont comme nuls pour la conscience. Le faible degré d'effort qu'ils comportent dans l'état habituel ne suffit plus pour donner un caractère d'activité aux intuitions qui semblent les précéder et en être indépendantes. Toujours prévenue par les sensations, la volonté ne semble plus réagir que d'après elles," et les produits de
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cette réaction consécutive s'enveloppent de plus en plus, même dans la perception la plus distincte, à laquelle l'être sensible et moteur participe sans le savoir. L'attention, se laissant aller au mouvement de l'imagination, oublie de la régler; occupée à étendre ou perfectionner ses compositions, elle ne songe plus à analyser ses matériaux.
Le sens de la vue prédomine dans l'organisation humaine; c'est à lui que nous rapportons tout; c'est lui qui communique ses formes propres à tout le système de nos signes et de nos idées, et il ne faut pas chercher d'autres causes de la pente qui nous entraîne toujours au dehors, du dégoût général qu'inspire l'observation intérieure, des difficultés propres à cette étude, lorsqu'il s'agit soit de recueillir simplement les phénomènes, soit surtout de les exprimer, et de les transmettre par des signes bien appropriés. C'est en ramenant au sens de la vue les principes et la langue de la psychologie, qu'on a pu être conduit à en exclure les faits de réflexion ou d'aperception interne, et à mettre ainsi tout le système intellectuel en représentations, toute la pensée en images.
N'est-ce pas ainsi, ou en généralisant les fonctions particulières d'un sens externe (1), de manière à l'étendre à tout ce qui est hors de sa portée, qu'on peut se trouver conduit, en même temps, à ime sorte de matérialisme pratique, qui établit la pensée et le moi identifiés avec la
(1) Maupertuis, dans ses Réflexions 'philosophiques sur F origine des langues, observe que « ce que nous appelons nos sciences dépend si intimement des manières dont on s'est servi pour désigner les perceptions, qu'il semble que les questions et les propositions seraient toutes différentes ai l'on avait établi d'autres expressions des premières perceptions ». (Œuvres de M. Turgot, tome II, p. 120.) Sur quoi M. Txu^ot remarque {idem, p. 121), que « si les premières expressions eussent été plus relatives à un sens qu'à un autre, au goût par exemple, qu'à la vue, et si l'on avait appliqué au premier sens supposé dominant
sensation, dans une dépendance nécessaire et e^bsolue de la nature extérieure, et à une sorte d'idéalisme théorique qui substitue au monde réel un monde imaginaire, peuplé de fantômes sans consistance, créations spontanées de notre fantaisie, qui n'ont pas besoin de support extérieur pour être, en qualité d'images.
On peut voir dans les Dialogues d'Hylas et de Philonoûs comment Berkeley fonde la meilleure partie de ses raisonnements contre l'existence des corps sur des exemples tirés du sens de la vue. On peut voir ensuite dans le Traité de la nature humaine comment le sceptique Hume, poussant les conséquences jusqu'au bout, s'est Servi des mêmes armes pour détruire toute existence substantielle et réelle, jusqu'à celle du sujet pensant individuel, Ce dernier philosophe a raisonné conséquemment et comme pourrait le faire un être intelligent réduit au sens de la vue, si tant est qu'un tel être pût penser et raisonner.
L'unité réelle, substantielle ou permanente, s'obscurcit en effet, et semble être entièrement effacée dans ce sens de l'intuition externe, ou sens des images composées et mobiles ; le rapport constant à cette unité fondamentale sans laquelle même il n'y a point de pluralité intelligible, semble n'avoir plus de base; tout est mode ou accident; rien n'est substance ; tout varie, tout est entraîné comme dans un fleuve rapide et sans fond; rien ne persiste ou
plusieurs expressions qui sont maintenant relatives aux autres sens, cela aurait introduit une métaphysique différente, et, dans le cas supposé (celui du goût), elle eût été, selon toutes les apparences, plus obscure et moins détaillée ».
Voilà la grande source des mécomptes et des erreurs de notre métaphysique. On veut tout déduire de la sensation, c'est-à-dire, satis doute, de ce qu'il y a de commun à toutes les espèces de sensations; mais c'est toujours un sens particulier, tel que celui de la vue, qui sert de type aux notions et aux signes de la langue psychologique.
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ne garde de forme constante; enfiîi, tout est croyance enfantine, sujette aux illuôions des sens ou de l'imagination. C'est bien ici que le sceptique triomphe. Nous n'attaquerons pas le scepticisme sur ce terrain propre qu'il s'est choisi comme lui étant le plus favorable; nous ferons en sorte seulement de l'attirer yers un autre champ d'expérience, où sa serpe, instrument de dommage et de ruine universelle, aura j^eut-être moins de prise.