IV. — Des PERCEPTIONS du toucher ACTIF
Comment l'attention concourt a dé\t:lopper i^s premiers rapports d 'extériorité
Necesse est Consimili causa iactum visumque moveri (1).
a dit un poète philosophe.
Cette assimilation établie par le poète entre les objets ou les causes motrices des deux sens, formellement niée par l'idéalisme (2), se trouve rétablie aujom'd'hui par une analyse philosophique plus approfondie. Nous disons aussi que les représentations visuelles et tactiles s'opèrent par les mêmes causes externes et internes. C'est bien, en effet, la même force agissante qui se déploie sur le sens du toucher et sur le sens de la vue et qui détermine leurs fonctions actives. De plus, il y a analogie, ressemblance {consimili causa), dans la manière dont les deux objets, visible et tangible, viennent chacun s'appliquer à leur organe propre, en écartant des deux côtés tout effet excitatif qui ne fait point partie du phénomène de
(1) Lucrèce, De natura rerwn, fib. TV, Tere 233 et 234.
(2) Voyez Berkeley.
la représentation. Nous trouvons en effet une analogie assez remarquable entre les deux espèces de perceptions, visuelles et tactiles. Les parties nerveuses, qui ne diffèrent dans les deux organes que par le degré d'anudation, se trouvent rangées et coordonnées dans cet ordre distinct de juxtaposition qui représente la forme d'un espace ou étendue. Des deux parts, c'est une pression faite sur des parties nerveuses contiguës et juxtaposées qui sont plus ou moins à nu, et dont le contact, plus ou moins fin et délicat, peut être dénué de tout caractère affectif, et n'en est que plus distinct et plus parfait. Des deux parts aussi, ce sont des intuitions dont le moi doit se distinguer ou se séparer, aussitôt qu'il existe et qu'il agit dans un temps.
En partant du simple degré d'effort qui fait la veille, nous savons maintenant que ce mode fondamental coïncide toujours avec une pression quelconque faite par des corps environnants contigus au nôtre. Faisons d'abord abstraction de tout ce qu'un caractère d'activité ou d'attention proprement volontaire ajoute à cette simple perception de tact non affectif. Nous avons vu, dans le système précédent, comment cette sorte d'intuition tactile localisée dans un espace organique, étant sentie comme indépendante de l'effort actuel, peut se rapporter d'abord et par une induction très précoce à une cause indéterminée non-moi. Il ne paraît ici y avoir aucune différence entre les premières impressions du toucher et celles de tous les autres sens dont nous venons de parler. Mais la force positive absolue qui se manifeste par une opposition à l'effort exercé par le sens du toucher, n'est-elle pas quelque chose de plus qu'un non-moi indéterminé ? La perception actuelle que nous avons ou que nous croyons avoir des corps étrangers, comme sépa-
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rés du nôtre, n'est-elle qu'une idée négative ? Est-elle comme une simple croyance enfantine, qui tire de l'habitude toute sa valeur et sa réalité ? En admettant que la connaissance immédiate, ou le sentiment de l'existence de notre corps comme terme de l'effort voulu, soit le seul fait primitif évident par lui-même, et que la connaissance des corps étrangers n'en soit qu'une déduction, comment si'opère ici le passage du fait primitif au déduit ? Comment, et d'après quelles conditions, une résistance quelconque opposée à notre effort pourra-t-elle se manifester comme étrangère, c'est-à-dire différente de l'inertie propre de nos organes, ou se compliquer avec celle-ci de manière à fonder le premier rapport d'extériorité ? Voilà le problème autour duquel la philosophie tourne depuis si longtemps.
Supposons que le toucher soit isolé de tout autre sens, et de la vue en particulier, et que l'individu, réduit à la locomotion volontaire de ses membres, ne puisse pas faire un mouvement sans rencontrer un objet qui lui fasse obstacle et s'oppose à son effort : lorsque le mouvement est ainsi arrêté ou empêché, l'individu sent ou aperçoit bien immédiatement que ce n'est pas sa volonté qui l'arrête ou le suspend, et c'est là ce qui le conduit à attribuer par une première induction cet empêchement à une cause noyi-nioi opposée à sa volonté. Mais comment saura-t-il que cette cause est étrangère à son corps propre ; qu'elle ne tient pas plutôt à ime disposition de ses organes, comme serait un défaut d'extensibilité, une paralysie momentanée, une suspension d'exercice du pouvoir soi-mouvant, déterminée par une cause intérieure quelconque et qui, pour être organique, n'en serait pas moins non-moi ?
La même difficulté subsiste si nous supposons qu'un
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372 ESSAI Strîl les rONDEMEÎirTS DE LA ï»SYCHOLOGIË
corps ayant un certain degré de pesanteur soit appliqué sur la main ou sur les épaules, et pèse sur elles en les pressant : l'individu sentira d'abord cette pression et ce poids comme un surcroît de l'inertie propre qu'il est accoutumé à attribuer à ses organes mobiles ; mais qu'a de commun ce surcroît d'inertie sentie avec la connaissance ou l'idée du corps étranger ? Pour être ainsi accrue ou amplifiée, l'inertie n'en sera-t-elle pas moins perçue comme organique ? N'éprouvons-nous pas un effet pareil dans certains états d'engourdissement de nos membres, où ils nous semblent avoir acquis un volume et un poids extraordinaires ? Nous sommes ainsi autorisés à conclm-e, de ces expériences et d'autres semblables, que l'aperception interne de l'efîort ou du mouvement volontaire sur laquelle se fonde la connaissance première et immédiate de notre corps propre et de ses différentes parties mobiles, ne suffit pas pour donner une base à la connaissance des corps étrangers. De quelque manière qu'on suppose que le mouveiîient ou l'effort voulu Soit empêché, contrarié ou arrêté, tant qu'on ne supposera que la sensation du mouvement d'abord libre et puis contraint, on pourra trouver dans le sentiment de ce contraste l'origine de l'idée d'une cause non-moi, mais non pas celle de la perception actuelle d'un corps résistant étranger au nôtre.
La sensation du înotivement n'apprendrait donc rien de plus sous ce rapport que la simple pression de l'objet sur l'organe et, si l'on considère isolément l'une de l'autre, ces deux sortes de sensations, on ne saurait, je crois, y trouver la solution du problèriie.
Voyons si la réunion des deux éléments, telle qu'elle a lieu dans la nature, ne satisfera pas mieux à la question proposée.
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Nous venons de voir un cas où la pression faite sur telle partie mobile et sensible se trouverait accompagnée d'un surcroît de résistance ou d'inertie organique. Ce surcroît de résistance, loin de se proportionner à l'efiEort voulu, lui est contraire, et les muscles sont forcés de se relâcher quand la volonté tend à les contracter, comme lorsqu'un corps pèse fortement sur la main ou le bras. De là résulte une sensation musculaire mixt^, c'est-àdire en partie active comme étant accompagnée d'effort, et en partie passive comme excédant cet effort et ne s'y proportionnant pas. Si Une telle sensation était seule, l'individu ne pourrait évidemment en déduire aucune connaissance étrangère à celle de ses organes, dont il sentirait l'énergie alternativement accrue ou diminuée. Mais l'accroissement d'inertie musculaire se trouve toujours et invariablement joint par hj'pothèse à la pression tactile, indépendante de l'effort moteur. Or je dis que cette association d'une pression et d'une résistance senties simultanément et dans le même organe, hors de l'effort actuel, complète le rapport d'extériorité et fonde toute notre connaissance objective ou représentative des 1^ corps étrangers.
Et d'abord elle est objective, la pression tactile ; car une surface étendue du corps est déjà perçue objectivement, ou représentée dans cette pression, comme nous l'avons dit, en parlant des représentations visuelles, coordonnées dans un espace dont le moi se sépare. Que fautil pom" que cette représentation étendue devienne l'idée complète de corps étranger, ou de la substance que nous appelons matière, hors de nous ? Car il est évident que les couleurs, pas plus que les impressions tactiles, seules ou même associées entre elles, ne sauraient constituer cette idée complète de corps. Il suffit qu'elle contracte
une liaison intime et nécessaire avec l'idée ou la conception première de la cause inconnue qui arrête ou est •capable d'arrêter nos mouvements, de s'opposer à notre effort voulu. Dès lors, cette cause indéterminée comme non-moi se détermine dans l'imagination, en se revêtant d'une forme sensible, en se mettant en quelque sorte sous l'étendue tactile qui lui sert de signe de manifestation et de reconnaissance. Dès lors aussi l'individu ne pourra plus éprouver une pression quelconque, faite sur une partie de son corps, ni voir un espace coloré, sans y joindre l'idée d'une cause présente opposée à son effort actuel ou virtuel. L'idée d'une force vraiment substantielle qui a, pour ainsi dire, une affinité plus particulière avec les représentations d'étendue, s'associant également avec toutes les modifications passives et non étendues de chaque sens, sera comme le noyau autour duquel viendront se grouper toutes les sensations non affectives, pour former notre idée composée des corps extérieurs, substantiels et permanents quant à la force de résistance, multiples et variables quant aux modes que l'expérience de chaque sens associe au groupe objectif.
En effet, dès qu'en vertu d'une telle association, la cause qui nous fait éprouver un mode involontaire de pression est jugée ou sentie comme identique à celle qui contracte les muscles sans la participation de la volonté ou contre son effort, cette première cause indéterminée comme non-moi devient positive et déterminée comme force absolue, antagoniste de la volonté, et toujours capable de lui résister. Cette force qui résiste absolument, qui annihile tout l'effet de l'impulsion motrice, qui suspend ou arrête le mouvement que la volonté a déterminé, diffère bien essentiellement de la simple résis-
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tance musculaire, résistance qui obéit ou cède toujours à Teffort voulu qui constitue le mai, cause d'un effet qui lui est toujours proportionné : la contraction musculaire. Or, comme celle-ci fait l'essence du corps propre, terme
immédiat de l'effort voulu, l'autre fera l'essence du corps
t ranger, terme médiat du même effort.
La force de résistance absolue, qui fait pour nous l'essence du corps étranger, n'est pas immédiatement aperçue ou sentie comme notre force constitutive. L'existence de celle-ci se manifeste par elle-même ou en elle-même, en se déployant sur son terme organique propre dont elle est inséparable. L'existence de la force
trangère a besoin d'un signe pour se manifester. Ce
igné naturel est la représentation d'étendue tactile, associée au surcroît d'inertie ou de résistance invincible, que l'individu ne peut attribuer à ses organes, ni sentir comme le résultat direct de son effort. En effet, dans lexercice du toucher actif, le sens même de l'effort, le •seul par qui se manifeste une résistance, est le même qui reçoit l'impression, et qui contribue à se la donner, en agissant sur l'objet qui presse, comme cet objet agit -iir lui. Dans les autres sens externes, les deux fonctions -ensitive et motrice sont plus ou moins séparées ou indépendantes l'une de l'autre. Quand il n'y aurait aucun exercice de motilité volontaire, l'impression n'en serait pas moins reçue et transmise; la sensation ou l'intuition externe n'en aurait pas moins lieu d'une façon plus ou moins obscure, ainsi que nous l'avons vu dans les fonctions passives de Todorat, de l'ouïe et de la vue. Mais, clans l'exercice le plus naturel ou le plus habituel du toucher, il y a toujours quelque degré d'effort et un mouvement quelconque spontané, s'il n'est pas expressément volontaire, qui non seulement coïncide avec
rimpression ou rintuition tactile, mais de plus la précède et s'unit avec elle dans le même sens, de la manière la plus intime, la plus immédiate.
Ainsi, comme toutes les sensations qui suggèrent l'idée première d'une cause indéterminée non-moi peuvent être considérées comme signes de cette idée, de même la pression du toucher, associée d'une manière immédiate à un sentiment de résistance absolue, est bien particulièrement le signe de l'existence d'une cause ou force positive déterminée, qui presse l'organe en même temps qu'elle résiste à l'effort. Cette identité de force impersonnelle et résistante, ou plutôt cette association ou union intime de la résistance avec l'étendue tactile, ne peut évidemment être primitivement reconnue que par le sens du toucher. Nous ne sentons point, en efîet, la pression des rayons lumineux sur la rétine, et, quand nous éprouvons cette sensation particulière, comme on dit que l'éprouvait l'aveugle de Cheselden, immédiatement après l'opération qui lui rendit la vue, du moins elle serait dénuée d'un sentiment de résistance absolue à l'effort. Quant aux sensations de l'ouïe et de l'odorat, il n'y a rien de pareil; nous ne parlerons point du goût qui n'est qu'une sorte de tact affectif.
Concluons que si chaque eëpèce de sensations fournit un signe particulier au premier rapport d'extériorité, c'est en vertu de ces associations de l'habitude par lesquelles telles perceptions propres à un sens se trouvent représentées et comme traduites dans la langue de tous les autres sens, quoiqu'ils n'aient aucun rapport naturel avec cette perception particulière. Ici les signes de la langue mère ou primitive, au moyen de laquelle une nature extérieure s'annonce ou se fait entendre, sont directement fournis par le toucher. Les autres signes