‹ uvres de Maine de BiranChapitre 34 sur 63 · RAPPORT DES PERCEPTIONS AVEC L' ATTENTION · texte numérisé non relu

RAPPORT DES PERCEPTIONS AVEC L' ATTENTION

sont secondaires et dérivés ou traduits de cette langue primitive (1).

Remarquez aussi que tous les organes de nos sensations externes ont im mode de sensibilité spécifique qui les approprie aux divers agents ou fluides plus ou moins subtils de l'imivers. La vue diffère de l'ouïe, par exemple, non seulement par sa conformation physique apparente, mais surtout par la contexture intime du réseau nerveux, siège immédiat de l'impression des rayons lumineux, tellement que si l'on suppose que le nerf auditif ou la portion molle dont se forme la lame spirale soit substituée à la rétine, tout le reste demeurant égal, il n'y aura point de vision et vice versa. Supposez au contraire, dans la contexture de la peau, toutes les variétés possibles d'anudation, ou de disposition des nerfs qui en tapissent la surface; les sensations tactiles de chaud, de froid, de poli, de rude, changeront sans doute en proportion; les signes accessoires du rapport d'extériorité ou de la perception de résistance pourront varier; mais le rapport demeurera fixe dans les deux termes qui le constituent : le signe immédiat et la chose signifiée resteront les mêmes. La nature n'a point

(1) Reid nie formellement que le jugement d'extériorité, ou ce qu'il appelle la perception, puisse se fonder primitivement sur l'expérience d'aucim sens particulier. Il considère ce jugement comme naturel ou, pour me servir d'une de ses expressions favorites, comme un apanage de notre nature. Suivant ce point de vue aussi, toutes les espèces de sensations font également les fonctions de signe, par rapport à ce jugement ou à cette espèce de croyance naturelle qui nous est suggérée par des sensations quelconques, sans avoir plus de rapport avec aucune d'elles, que le signe écrit ou parlé n'en a avec la chose ou l'idée qu'il signifie.

Cette analyse me p«urait être renversée par une analyse plus exacte des fonctions du toucher actif, qui diffère bien spécialement de tous les autres sens, moins par la manière dont l'objet tangible vient s'appliquer à lui que par la manière dont il s'applique à cet objet.

voulu que ce rapport fondamental fût sujet aux caprices d'une sensibilité organique, sujette à tant de causes internes et externes de vicissitudes et de perturbations. Aussi est-ce vers les moyens d'une motilité plus parfaite, plus détaillée, plus exclusivement subordonnée à la volonté, que ses intentions semblent s'être dirigées, et c'est par cette fonction que le toucher actif est le sens propre du jugement et de la connaissance.

Ce toucher, dont l'exercice spécial manifeste la résistance étrangère et ces qualités vraiment premières constitutives de ce que nous appelons corps extérieiu-, n'est pas non plus limité, comme les autres sens, à un seul organe spécial ; mais il comprend tous les instruments ou organes locomobiles que la volonté peut appliquer aux résistances ou inerties étrangères. Ces inerties et les propriétés qui en dépendent n'en seraient pas moins perçues, quoique d'une manière moins distincte et moins détaillée, quand l'être moteur y appliquerait, au lieu de la main, toute autre partie mobile, telle que les pieds, les genoux, le pli des aisselles, les lèvres; c'est toujours le même rapport fondamental qui se reproduit constamment sous son signe propre et unique, quels que soient les organes divers que la volonté y applique.

On voit par tout ce que nous venons de dire comment ce premier rapport d'extériorité se fonde sur un exercice particulier de la faculté d'attention, dont les caractères déjà retracés dans d'autres sens ressortent bien expressément dans celui-ci. Si, par une sorte d'abstraction que l'habitude semble réaliser jusqu'à un certain point, on supposait que les intuitions tactiles fussent séparées de toute perception de résistance, elles se trouveraient ramenées à la condition sur laquelle se fonde le système sensitif précédent, et à cet état d'une simple intuition que

RAPPORT DES PERCEPTIONS AVEC L ATTEXTI^n- 'î.O

Lucrèce avait surtout en vue dans le passage déjà cite :

Necesse est Consimili causa tactum visumque moveri.

Ce sens subordonné à la sensibilité, aussi mobile que celui de la vue, ne ferait alors que glisser sur les surfaces. H serait tout en images ou représentations spontanées plus ou moins confuses qui, pour n'avoir pas été soumises à l'exercice d'une première attention concentrée, ne laisseraient aucune trace distincte dans le souvenir. Tels doivent être les songes de l'aveugle.

Les limites du moi et de l'objet se prononcent plus fortement dans l'exercice de l'attention; elles se confondent dans l'exercice passif du toucher. Autant l'attention active les phénomènes de la motilité propre de ce sens et se rend expressément propre à leiu^ résultats, lorsque l'effort, arrêté à la surface du corps qui résiste, tend pour ainsi dire à pénétrer sa masse ; autant le sujet de l'effort se sépare du terme résistant et connaît ses propres limites. Le moi apprend à se connaître par opposition non pas seulement à ce qui n'est pas lui, mais de plus à ce qui n'est pas son corps. Ainsi, comme le premier jugement personnel énoncé dans la formule affirmative j'existe se fonde sur l'aperception immédiate d'un effort libre qui a pour terme une simple résistance organique, le rapport ou jugement d'extériorité énoncé par la formule négative ce n'est pas moi se fonde sur l'aperception d'un effort contraint, qui a pour terme médiat une résistance absolue, invincible, étrangère.

Ces deux rapports se fondent sur un même exercice de l'attention. Descartes est parti du premier comme d'une sorte d'absolu, et sans y voir l'expression nécessaire d'un rapport. Locke et ses disciples ont pris le

second rapport pour l'origine de la science; et plusieurs, après Condillac, ont demandé comment le premier terme du rapport, le moi (ou la sensation identifiée avec lui), étant posé, le second terme, l'objet ou la cause de cette sensation, venait s'y joindre ou commençait à être connu. Mais, en admettant le fait de conscience dans sa vérité, c'est-à-dire l'existence du moi distinct de toute modification sensible, ne fallait-il pas s'informer d'abord de l'origine propre de ce moi, ou de l'existence personnelle, et savoir comment il se distingue de toute modification sensible ? C'était ici vraiment la question première, puisque l'autre, telle que nous venons de la présenter, en est une dépendance ou une déduction immédiate : en d'autres termes, pour dire comment nous parvenons à former ce jugement : ce n'est pas moi, il fallait d'abord pouvoir dire comment nous formons celui-ci, plus simple : m^i ou f existe, car le négatif suppose un positif antérieur et s'y réfère.

Entrons maintenant dans l'analyse expresse des diverses formes que prend le premier jugement d'extériorité, ou des divers jugements qui le composent à partir de cette origine.

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