I. — Attributions organiques
Le sens de l'effort est tout intérieur et l'espèce de résistance que les muscles opposent à la force qui les contracte ne peut en aucune manière s'objectiver ou se représenter au dehors. La pression est sentie dans la main qui presse et dans la partie qui est pressée ; TefEort n'est senti que dans la main et la résistance dans la partie à laquelle elle s'applique. Ce mode de résistance n'en suffit pas moins, comme nous l'avons vu, pour compléter l'aperception interne immédiate du corps propre, et pour connaître et localiser ses différentes parties, en tant qu'elles obéissent à la même volonté, en lui offrant un certain degré d'inertie à vaincre pour opérer leurs contractions.
Lorsque la philosophie a élevé cette question : « Comment l'être sensible et moteur apprend-il d'abord k connaître son propre corps 1 » elle n'a eu en vue qu'un mode de connaissance extérieure et objective ; elle a
pris encore pour le fait primitif et simple un phénomène secondaire et déjà composé. Le moi ne peut exister pour lui-même, sans avoir le sentiment ou l'aperception immédiate interne de la. coexistence du corps : voilà bien le fait primitif. Mais il pourrait exister ou avoir cette aperception, sans connaître encore son corps comme objet de représentation ou d'intuition par l'exercice du tact, en appliquant à la surface un tact tout extérieur, ou en employant un seul organe à la délimitation de tous les autres.
En mettant en problème l'origine de la connaissance représentative du corps, on suppose déjà le problème de l'existence résolu, ou plutôt ou ne croit pas qu'il y ait lieu à poser une question. Cependant, cette main mobile, qui se promène successivement sur les différentes parties, et qui devient l'unité de mesure d'une surface sensible, ne se palpe point elle-même, pas plus que l'œil ne se voit, et pourtant elle peut être connue avant d'être employée comme instrument ou mesure.
Supposez que la main et toute la surface du corps soient calleuses, ou que la sensibilité extérieure soit paralysée, la motilité restant intacte, il n'y aura nulle part de réplique pour le sentiment, comme l'a dit très ingénieusement Condillac ; mais il suffit qu'il y en ait une, par l'effort et par une résistance mutuelle, pour que ces parties soient déterminées comme appartenant au même corps et localisées comme termes particuliers de l'inertie organique. Dans le même état de paralysie partielle, supposons qu'une main seulement soit insensible, l'autre étant sensible et mobile, celle-ci se posant sur l'autre et n'y trouvant pas la réplique de sentiment la percevra d'abord comme corps étranger doué d'une résis-
ATTBIBITTIONS ORGANIQUES 383
tance morte. Mais que la volonté, venant à agir sur la main insensible, l'oppose à l'autre comme résistance vive, dès lors l'étrangeté cesse nécessairement, et la réplique ou le redoublement de l'effort dans les deux mains qui se rencontrent et se font obstacle les rend présentes au moi, comme parties distinctes du corps qui lui appartient en propre.
On voit évidemment par cet exemple simple que la motilité volontaire prend une part essentielle et première à la connaissance locale des parties de notre corps, indépendamment même de la sensibilité externe, qui, si elle était seule, ne saurait reconnaître elle-même la position respective des parties impressionnées (1). Mais, en rentrant maintenant dans l'état naturel, nous pouvons apprécier la part subordonnée que prend la sensibilité à une autre espèce de circonscription, ou à la coordination des parties de notre corps dans une étendue palpable, visible, figurée. Les détails où nous pourrions nous étendre sur ce sujet deviendraient inutiles après les analyses de Condillac. Il n'y manque qu'une base prise dans les faits du sens intime, dont cet auteur ne tient aucun compte. Après avoir cherché à reconnaître cette base, nous ne le suivrons pas dans le champ de l'expérience extérieure qu'il ouvre à sa statue et où il dirige ses pas avec tant de succès.
Quand la main s'applique aux différentes parties de la surface du corps qu'elle parcourt, par une succession de mouvements que la volonté détermine, il y a bien une véritable réplique du sentiment de pression et de résistance vive ; toutes deux sont senties ou perçues en effet simultanément dans l'organe qui touche et dans celui
(1) Voyez Texemple du paralytique cite dans la première partie.
qui est touché. Cette double réplique, ne pouvant avoir lieu qu'entre deux parties consentantes du même corps, dont l'une au moins doit être mobile à volonté, est la condition propre et unique qui sert à distinguer originairement le corps qui nous appartient de ceux qui nous sont étrangers et à les séparer par une ligne de démarcation qui ne peut plus être effacée. Quant à la manière dont ces parties prennent différentes formes ou figures sous le moule animé qui s'y adapte, et à celle dont leurs rapports de situation et de distance sont déterminés par la locomotion de la main, cette connaissance se compose des mêmes jugements, ou se fonde sur les mêmes lois que toutes nos autres représentations objectives.
Il importe d'analyser ici d'une manière plus expresse ces divers jugements qui prennent leur origine dans l'exercice du toucher actif, et de voir comment, à partir du plus simple de tous, , celui qui comprend les deux éléments vraiment simples du fait primitif de conscience, ils vont sans cesse en se composant les uns avec les autres.
II. — Jugements ou attributions substantielles. — Qualités premières
Pour ramener le fait primitif à son expression la plus simple, nous pouvons d'abord faire abstraction de tout ce que la sensibilité passive du tact ajoute aux résultats simples de sa motilité propre et volontaire, et n'avoir égard qu'à l'unité de résistance, essentiellement relative à l'unité d'effort. Dans ce but, on pourrait supposer que
ATTRIBUTIONS SUBSTAlîTIELLES 385
l'organe principal du toucher, au lieu d'avoir la forme et la sensibilité de notre main, fût seulement recouvert d'un ongle terminé en pointe extrêmement aiguë et mobile dans tous les sens. Cet organe, dirigé par une volonté, rencontrant Un plan sob'de, ne jwurrait le toucher que par un seul point : voilà l'unité résistante qui n'est pas moi puisqu'elle est opposée à l'effort, mais qtd représente sa force constitutive et est simple comme elle. Supposant que le même organe se mût continuellement suivant une même direction, il se tracerait une ligne droite sans largeiu* ni épaisseur; en changeant de direction à chaque instant il décrirait des lignes courbes qu'il pourrait varier à l'infini. L'être intelligent pourrait avoir ainsi la base de toute la géométrie linéaire, sans avoir besoin d'aucune autre sensation que celle de l'effort et de la résistance.
Il n'importe pas que cette résistance fût perçue comme étrangère à l'inertie propre de son organe mobile, ou comme ne faisant que s'ajouter à cette inertie; toujours serait -elle perçue comme étant hors du ïnoi ou de l'effort qu'elle arrête. Dans cet état, si l'être moteur et intelligent n'était entouré que de résistances qui cédassent à son effort et qu'il n'en rencontrât pas d'absolument invincible, ne sentant d'ailleurs aucune autre impression passive, ou ne voit pas comment il pourrait poser les limites absolues entre son corps propre et ceux qui seraient étrangers à lui. Sa volonté serait comme l'âme de cette nature plus ou moins docile à son effort. C*est aussi sur une telle supposition qu'a pu se fonder l'idée philosophique d'ime âme du monde, à laquelle obéiraient tontes les parties du grand tout, comme les parties de notre corps ou du microcosme obéissent au principe hyperorganique soi-mouvant, qui est comme
une émanation du principe animateur du monde (1). L'être moteur et intelligent, réduit au sens que nous venons de supposer, tirerait en quelque sorte de luimême toute la géométrie et, en effet, il se trouverait bien plus rapproché que nous ne le sommes, plus encore que ne l'est un géomètre aveugle tel que Saunderson, du véritable objet mathématique. Cet objet, qui n'existe pour nous qu'en abstraction, se trouverait comme naturellement placé dans le point de vue de son aperception immédiate, et serait pour lui la seule réalité existante analogue à son moi, aussi fixe, aussi peimanent, aussi invariable que lui. Ainsi dégagé de toutes les sensations hétérogènes qui l'altèrent par leur mélange, le fait de conscience serait ramené à la simplicité des deux éléments qui le constituent. Le sujet et l'objet, ou l'antécédent et le conséquent du même rapport, pourraient en quelque sorte se remplacer ou se substituer l'un à l'autre, sans que la nature du rapport changeât ; le sujet ou la force simple qui agit se représenterait par l'objet, ou
(1) C'est là, comme on sait, un des points fondamentaux de la doctrine des Stoïciens. Il se rapporte au reste de leur philosophie morale. Ces hommes si grands, dont Montesquieu a si bien dit qu'ils n'exagéraient rien que la vertu, anéantissant dans l'homme tout ce qui n'est que passion, assuraient à la volonté l'empire le plus absolu, et rattachaient à cet empire illimité que l'homme a sur lui-même tout ce qu'il y a d'élevé, de sublime, de divin dans sa nature. Cette puissance motrice et animatrice doit constituer à leurs yeux le principal attribut de la Divinité qui est au monde ce que notre volonté est au corps.
Pour qu'une chose ait des relations avec une autre, dit M. Hemsterhuys dans son Dialogue sur la Divinité, il faut quelques qualités communes ou homologues.
Par conséquent, pour nous faire quelque idée de Dieu, il faut chercher en nous quelles sont les modifications qui dépendent de nousmêmes et que nous pouvons perfectionner. Or ces modifications ne sont autres que les produits de notre faculté de vouloir et de pouvoir. La nature de notre activité sur la matière n'est autre que celle de l'activité de Dieu, en tant qu'il fait ce que nous appelons agir, mouvoir, etc.