‹ uvres de Maine de BiranChapitre 36 sur 63 · ATTRIBUTIONS SUBSTANTIELLES · texte numérisé non relu

ATTRIBUTIONS SUBSTANTIELLES

autre force simple qui réagit ou agit en sens inverse, comme celui-ci se réfléchirait dans celui-là. N'est-ce pas sur ce symbole intellectuel que s'appuyait mi génie de premier ordre, lorsqu'il prit la notion primitive de force ou de monade, principe d'unicité de toutes les substances composées, pour le premier anneau de cette grande chaîne qui enveloppe tous les êtres créés, chaîne de rapports la plus belle et la plus étendue qu'une tête humaine pût concevoir ou suivre jusqu'au bout ?

Nous venons d'assigner la condition hypothétique de ce jugement ou rapport simple, que l'on pourrait appeler substantiel, puisque c'est lui qui est comme la substance, la base de tous les rapports composés qui n'auraient pas lieu sans lui. Sans doute, dans notre nature mixte, et vu le concours habituel de tous les organes de nos sensations, ce rapport n'est jamais parfaitement simple dans notre esprit; il n'y a point pour nous de véritable luiité de résistance qui soit représentée hors de nous; elle s'enveloppe au sein des images multiples et confuses qui assiègent sans cesse notre esprit, comme l'unité de l'effort ou du moi lui-même s'enveloppe au sein des impressions affectives dont se compose la vie animale. Cette double unité, qui est absolument irreprésentable à l'imagination et aux sens, n'en est pas moins la base et comme le fond de tout ce que nous percevons, sentons ou concevons en nous et hors de nous, en un mot, de tout ce que nous sommes, en qualité d'êtres pensants, puisque tout repose siu- l'unité de la conscience.

Dans le système perceptif, oîi nous sommes encore, le rapport simple dont nous venons de parler n'est perçu que dans le concret avec toutes les intuitions composées que l'individu rapporte hors de lui à l'espace ou à l'étendue tangible ; il n'est pas au pouvoir de l'attention, même

la plus concentrée, de l'en séparer. Ce n'est pas à cette faculté toujours unie à l'imagination qu'il appartient de saisir le simple ou de voir l'abstrait dans le concret même. Ce dernier progrès de l'intelligence appartient à une autre faculté éminemment active que nous n'avons pas encore caractérisée, mais qui trouverait son mobile approprié dans l'exercice du toucher actif, tel que iïous venons de le considérer, si ce sens pouvait être réellement séparé de toutes les impressions passives, et que la volonté, à laquelle il n'est soumis qu'en partie, pût toujours y prendre l'initiative et y conserver la prédominance.

Reconnaissons dès à présent que le sens proprement actif du toucher, quoiqu'il ne soit point isolé du tact passif dans la nature, ou en fait, n'en est pas moins indépendant en droit du mode de sensibilité et de la fotme actuelle de l'organe. Ce sens atteint ainsi à un ordre dé rapports simples, éléments d'une véritable synthèse, qui sont toujours perçus in concreto dans les composés sensibles auxquels le toucher donne une base première hors de nous, et d'où la réflexion peut les abstraire ou leâ séparer, ce qu'elle ne pourrait pas évidemment faire si ces rapports n'existaient pas réellement et en natute danâ les perceptions directes du sens. Si l'on nie en effet q^tie ce premier rapport substantiel fasse partie de la pèrception du toucher et soit donné avec elle dans le concret, il faudra dire que nos idées d'unité ou de pluralité, de nombre, de substance, de point, de ligne droite, sont de pures idées artificielles, et alors on nierait peut-être les seules réalités existantes, celles sans lesquelles rien n'existe ou ne peut être conçu exister ; ou bien il faudrait dire que ces idées sont innées, ce qui est trancher le nœud sur l'origine de la connaissance et ouvrir d'ailleurs

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la porte au scepticisme. Ceci doit justifier les recherches et les analyses qui précèdent.

C'est sur le rapport simple dont il vient d'être parlé que -e fondent toutes ces qualités ou propriétés que Locke

i distinguées sous le titre de qualités premières, et auxquelles les métaphysiciens s'accordent assez généralement à attribuer une existence réelle dans les corps mêmes, indépendamment des sensations qui nous les représentent. Telles sont l'impénétrabilité, la solidité, rétendue à trois dimensions, la mobilité, l'inertie, toutes qualités premières qui ne diffèrent point du rapport substantiel dont nous venons de parler, et que nous percevrions toujours de la même manière, quelle que fût la forme de l'organe tactile et indépendamment de tous les modes de la sensibilité, pom^vu qu'il y eût effort, mouvement et résistance, comme dans Ihypothèsë qui précède. Ce sont donc ces qualités qui constituent pour nous l'essence du corps et que nous attribuons à l'unité résistante.

toutes ces qualités, considérées par les physiciens comme propriétés primordiales ou attributs essentiels des corps, n'entrent pas également dans l'essence réelle

lu corps (1), qui consiste tout entière dans la résistance à notre effort. Cette résistance emporte avec elle l'impénétrabilité, l'inertie oii, comme disait Leibnitz, antitypia. Quant à l'étendue, nous pouvons très bien concevoir

(1) Il faut bien prendre garde, quand nous parlons de l'essence des corps, de ne pas confondre ce qui est essentiel à leur nature absolue, et indépendamment des notions que nous en avons, avec ce qui est essentiel aux idées originaires que nous nous formons de ces corps en agissant hors de nous. Xous n'avons aucun moyen de connaître cette essence absolue, mais nous pouvons déterminer par la réflexion quels sont les éléments constitutifs de l'idée première des corps étrangers, et quels sont ceux sans lesquels cette idée ne pourrait naître dans notre esprit.

l'unité de résistance concentrée dans un point mathématique, et l'être que nous avons supposé touchant avec un ongle aigu, aurait l'idée très nette de cette unité, séparée de l'étendue qu'il connaîtrait plus tard par succession de mouvements. Il en est de même de la mobilité qui ne serait point attribuée aux corps, s'il n'y avait que des résistances invincibles.

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