ATTRIBUTIONS MODALES
rorganc extérieur du toucher. Il en est de même des odeurs, des saveurs et en général de tout ce qu'il y a d'affectif dans nos sensations les plus diverses, qui ne saurait sortir de nous-mêmes ou de notre organisation, ni être perçu à distance. Si le langage ordinaire laisse ici une amphibologie, comme lorsqu'on dit en parlant de tels corps qu'ils sont chauds, froids, odorants, savoureux, c'est que, par une sorte de trope qui nous est extrêmement familier, nous transportons à la cause le signe de l'effet et que nous n'avons que le verbe être pour exprimer les divers rapports d'attribution, de causalité, d'inhérence, etc.; qu'une seule forme adjective pour les différents modes actifs et passifs. H n'y a point de doute que ce ne soit une grande source de la confasion des idées, comme un des plus grands obstacles à l'analyse philosophique.
Les impressions affectives localisées, comme nous l'avons vu, par une première attribution aux organes, ne peuvent passer de ces organes aux objets extérieurs et suivre au dehors la résistance que nous percevons ou jugeons sans la sentir; mais, lorsqu'un corps étranger est en contact avec une partie du nôtre, l'affection qu'il peut occasionner dans cette partie, étant sentie dans le même organe où la pression et la résistance sont directement perçues, s'associe avec celles-ci par simultanéité, mais sans jamais pouvoir se confondre avec elles. Ce qui éprouve le chaud, le froid, le chatouillement, la piqûre, c'est toujours une partie de l'organisation que le moi s'approprie, ou avec laquelle il sympathise ou consent. Ce qui presse, résiste, est impénétrable, étendu, c'est toujours le corps étranger dont le moi se sépare et avec lequel il ne consent point. Mais, si la perception d'une résistance accompagne constamment l'impression affective, et que
celle-ci s'évanouisse au moment oti l'autre cesse, il s'étar blira entre elles un jiouveau rapport de causalité ; la force qui comprime l'organe et qui résiste à l'effort sera perçue ou jugée comme cftuse et l'impression affective sera sentie comme effet, mais cet effet n'en sera p^s moins distinct de sa cause, alors même que le langage le désignera par le même mot. Il importe d'observer de plus que le rapport de cause et d'effet, qui se joint à celui d'extériorité pour composer la sensation, ne dépend point absolument de la perception ou de la connaissance de l'objet tangible, et pourrait être antérieur à cette connaissance. Seulement la cause indéterminée non-moi, objet de la croyance première qui accompagne les sensations passives, devient déterminée comme force positive absolue, qui résiste à l'effort, qui est capable ep. même temps de modifier la sensibilité de telle ou telle manière. L'exercice du toucher actif ne sert donc qu'a préciser l'antécédent du rapport de causalité, mais ne le constitue pas ; il rapproche en quelque sorte cette cause qiii échappe par elle-même à tous les sens, et substitue ainsi à l'induction première, motif de croyance, un jugement direct et positif, base de la certitude.
Ces deux rapports de causalité et d'extériorité, fondus, pour ainsi dire, l'un dans l'autre et dans la sensation même, ne paraissent plus pouYoir ep être séparés. C'est de cette confusion que viennent les difficultés qu'il y a à distinguer les éléments de ces premiers composés de l'habitude, et à rapporter chacun à sa source, difficultés trop bien prouvées par la lenteur des procédés de l'analyse philosophique à cet égard, comme par les théories et le langage des divers métaphysiciens, depuis Descartes jusqu'à Locke. Pourquoi ont-ils cru, en effet, à l'illusion prétendue qui
attribue les modifications de notre propre sensibilité aux objets qui les causent ? C'est que dans la fonction composée qu'ils appelaient sentir, ils n'ont pas fait la part de la sensation et celle de la perception. Pourquoi ont-ils persisté à appeler qualités secondaires des corps, des modifications que nous rapportons toujours et nécessairement à notre organisation ? C'est encore par la même raison, et comme en cédant eux-mêmes dans la pratique à cette même illusion, qu'ils croyaient nécessaire de combattre en théorie.
Pour écarter tout prestige, toute amphibologie de langage à cet égard, il fallait peut-être s'attacher à reconnaître la nature de chacun des éléments qui entrent dans ce qu'on appelle si vaguement sensations; étudier les caractères de l'affection pure, ou séparée de tout jugement bu rapport d'attribution; coïinaître aussi le caractère de la perception pure ou du jugement simple, primitif; assigner sa base réelle dans une double expérience; et alors seulement on pouvait déterminer la natu|^3 des composés qui s'en forment et avoir une science dp principes avec une langue exacte qui s'y réfère.
IV. — Attributions objectives. — Intuitioxs composées AVEC LE RAPPORT D 'EXTÉRIORITÉ
L'espèce d'impressions particulières non affectives que nous avons appelées intuitions, tiennent une sorte de milieu entre les modifications de notre sensibilité, qui ont été si improprement nommées qualités secondaires, et les modes de la résistance perçue ou jugée dans les corps, comme qualités premières essentielles.
Ces intuitions, naturellement coordonnées ou projetées dans le vague d'un espace dont le moi se distingue
dès qu'il existe, ne sont ni attribuées aux organes c,omme impressions affectives, ni localisées dans cette étendue objective qui est le continu résistant dont parle Leibnitz {continuatio resistentis). Cette sorte de localisation que nous appelons attribution objective, est un produit de l'expérience répétée du toucher et de la locomotion volontaire, unis à l'exercice simultané des autres sens externes.
Avant les leçons de cette expérience première tout extérieure, les intuitions de la vue, comme celles du toucher, apparaîtraient sous la forme d'un espace non résistant ou d'une étendue à [deux dimensions sans fixité, sans consistance, comme nous voyons ces sortes de nuages colorés flotter quelquefois au-devant de nos yeux fatigués, sans s'attacher à aucun objet tangible. Les leçons du toucher fixent ces nuages voltigeants, leur donnent une base solide, et leur assignent des distances et des directions déterminées dans l'espace où nous nous mouvons librement. Mais le toucher ne crée point cette forme de l'espace qui est avant lui, puisque ses propres intuitions doivent s'y coordonner en premier lieu, et indépendamment de tout exercice de motiUté, et de l'effort qui manifeste une résistance étrangère.
On peut donc considérer chacun de nos sens isolément, abstraction faite de leur affectibilité propre et immédiate, et aussi de ce qu'ajoute à leur portée naturelle l'activité du vouloir et de l'effort; on peut, dis-je, considérer chacun des sens de l'intuition comme approprié à une face du monde sensible. Ainsi, il y aurait une de ces faces qui constituerait le monde des couleurs ; une autre, celui des qualités tactiles ; une troisième, celui des sons. Les deux premières .seules étant dans l'espace, le moi les perçoit d'abord hors de lui, sous cette forme encore
vague, illimitée, qui ne renferme point nécessairement les rapports de distance ni de direction. Mais, dès que rexercice du toucher et de la locomotion volontaire aurait localisé hors du moi une résistance fixe, et déterminé l'étendue à trois dimensions, ou le continu résistant, toutes ces faces du monde sensible : les couleurs, les qualités tactiles, les sons, les odeurs, les saveurs même (en tant qu'elles peuvent être dénuées du caractère affectif), viendraient toutes coïncider et se superposer sur ce continu résistant, où le moi les percevrait et les jugerait comme inhérentes à autant de touts concrets qu'il y a d'unités résistantes séparées.
Tous ces modes divers, quoique dépendant nécessairement de la forme, ou des dispositions propres du sens, n'en seraient pas moins attribués aux corps extérieurs, non seulement comme causes, ainsi que dans l'exemple précédent, mais comme supports ou sujets permanents d'inhérence.
Ces modes qui n'appartiennent ni à la sensibilité proprement dite qu'ils n'affectent pas, ni à la volonté dont ils sont indépendants, seraient donc perçus comme des modes propres des objets auxquels ils se rapportent. Comme ils varient incessamment, pendant que les propriétés essentielles ou qualités premières sont permanentes, ou pourrait dire qu'ils sont, par rapport à la résistance qui leur sert de soutien, ce que nos affections internes variables sont à l'effort ou au durable de notre moi. Tel est le fondement de cette attribution objective qui constitue les véritables qualités secondaires (1) des
(1) n apparaît exact et dans l'analogie du langage d'appeler qualités secondaires ces modes qui sont réellement attribués au corps après qu'ils ont été perçus dans ce qui le constitue corps. La couleur ajoutée à l'étendue résistante ou superposée est bien une qualité secondaire, par rapport à la qualité première ou vraiment essentielle.
corps, objets de la physique particulière, et bien distinctes des impressions affectives qui ne s'objectivent point, et qui sont aussi hors du domaine de toute science étrangère à celle de notre être sentant et pensant.
Les distinctions que nous venons d'établir sont de la plus haute importance en philosopliie.
10 Elles peuvent contribuer à rectifier les idées et le langage des métaphysiciens, qui confondent presque toujours, sous les titres vagues de propriétés, modes, accidents des substances, les qualités qui appartiennent vraiment aux corps et celles qui tiennent uniquement à notre sensibilité.
20 Elles établissent une ligne de démarcation plus exacte entre les substances et les phénomènes, que l'idéalisme se plaît tant à confondre.
30 Enfin, elles préparent ce que nous aurons à dire sur l'article important des comparaisons et des généralisations.
Comme le sens de la vue, intimement uni au toucher, prédomine, ainsi que nous l'avons dit, dans l'organisation humaine, c'est sur la part que prend ce der^ie^ sens aux perceptions ou aux jugements de l'autre, que s'est portée l'attention de presque tous les métaphysiciens qui ont analysé les facultés humaines, à partir des premières fonctions des sens. C'est aussi la partie la plus remarquable et la plus véritablement instructive du Traité des sensations de Condillac. Ce philosophe déve-» loppe, avec beaucoup de sagacité, la manière dont les différentes faces du monde sensible, ainsi que nous avons appelé les couleurs, les qualités tactiles, les sons, se montrant d'abord à chacun de leurs sens isolé, viennent coïncider, se superposer tour à tour sur l'étendue et prendre un corps sous la main qui, appliquée à l'objet
tangible, presse la résistance. Mais Cîondillac met sur la même ligne toutes les espèces de sensations affectives it représentatives, avant leur association avec le toucher. 11 suppose qu'elles se localisent de la même manière et n'admet qu'une seule forme d'attribution extérieure. Les idées de substance, de cause, d'unité, d'identité, n'ont ]X)int de base dans sa doctrine. La perception du corps solide n'est elle-même qu'une sensation comme une autre; d'où lui vient le privilège de donner une base au jugement d'extériorité, d'avoir en elle-même le caractère de relation qu'elle communique à toutes les impressions ssociées ? Ce privilège exclusif a-t-il un fondement bien réel ? N'est-il pas encore sujet aux contestations ? Est -il bien à l'abri des chicanes de l'idéalisme ? C'est ce que je laisse à décider aux lecteurs que j 'inviterais, si j'osais, à relire le Traité des sensations, ou plutôt à le refaire de nouveau, en y rétablissant l'élément essentiel, ou le principe d'activité perceptive dont l'auteur a fait une abstraction perpétuelle.