‹ uvres de Maine de BiranChapitre 39 sur 63 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

DES PHÉNOilÈXES CONSÉCUTIFS A L'EXERCICE DE L'ATTENTION ET DE L'ACnVITÉ PERCEPTIVE

Les intuitions ou perceptions passives laissent après elles des images, proportionnées au degré de vivacité que les premières impressions avaient dans leur sens propre et immédiat, indépendamment de tout concours de la volonté et, par suite, de la participation du moi. Les perceptions actives, et dont le degré de distinction ou de clarté se proportionne surtout au déploiement de l'attention ou de la volonté même, directement présente au phénomène du sens externe, laissent après elles des idées représentatives, qui sont comme les traces de ces perceptions et participent au même caractère d'activité.

Les opérations intellectuelles qui s'attachent à la première espèce d'impressions, la réminiscence, le souvenir, les jugements ou attributions dont nous avons parlé, ne s'y unissent, pour ainsi dire, qu'accidentellement, fortuitement, et peuvent tour à tour s'y joindre ou s'en séparer. Ces mêmes opérations se trouvent renfermées dans la deuxième espèce de perceptions. Toutes sont des résultats de l'attention ou de la volonté même, qui est la base commune de toutes nos facultés actives.

Mais, comme l'attention ne s'applique pas de la même manière à tous les sens, tous ne peuvent aussi servir d'origine aux mêmes facultés; et il y a, à cet égard, des différences spécifiques que l'analyse philosophique ne peut négliger, quand il s'agit de déterminer exactement les phénomènes de l'imagination, de la mémoire ou du souvenir, du jugement, de la comparaison, etc., considérés comme ayant leur origine dans les sens, où étant consécutifs à leur premier exercice et aux modes de cet exercice.

Je me propose ici d'analyser les facultés spéciales qui sont relatives ou vraiment consécutives à l'exercice actif de la vue et du toucher, tel que nous venons d'en analysez* les principales circonstances. Nous en reconnaîtrons mieux ensuite le caractère des opérations intellectuelles qui se fondent sur l'exercice éminemment disponible d'un autre sens plus intime, plus rapproché de la perception interne, ou de la réflexion.

I. — FaCULÎÉS ou PHÉNOMÈNES INTELLECTUELS CONSÉ- CUTIFS A l'exercice actif DES SENS EXTERNES ET PARTI- CULIÈREMENT DE LA VISION ACTIVE ET DU TOUCHER RÉUNIS. — RÉMINISCENCE. — SOUVENIR.

« Nous Concevons avec beaucoup plus de facilité », dit M. Dugald Stewart, « les objets de certains sens que d'autres. Un objet visible qui est absent, un édifice, par exemple, qui nous est familier, est conçu plus aisément qu'un sort particulier, qu'une saveur, qu'une douleur qui a fait impression sur nous et ne nous affecte plus... La faveur dont jouissent les objets visibles, à l'égatd de la ôonception mentale » (de l'imagination),

tué paraît tenir à tlne cause assez manifeste. Lorsque nous pensons à un son ou à une saveur, l'objet de notre conception est une sensation unique et détachée de toute autre. Au contrait^, tout objet visible est complexe et l'image que nous en formons, en l'envisageant comme un tout, est favorisée par ime association d'idées (1). »

La raison que donne cet estimable auteur de la reproduction plus facile des images de la vue, ne me paraît pas remonter à l'origine de ce phénomène. Il est bien vrai que tout objet visible, ou plutôt que toute intuition visuelle, est naturellement complexe; maïs ce n'est pas nous qui formons l'image complexe par im exercice de notre activité; ce n'est pas le sens immédiat de la vue qui lui imprime le sceau de l'unité qu'elle a dans la pensée ; enfin, l'espèce d'agrégation fortuite qui se fait dans l'organe même, entre des intuitions simultanées, et sur laquelle se fonde ensuite la reproduction si facile et si -pontanée des images, n*a point les caractères de ces associations régulières qui approprient les idées proprement dites au souvenir, et ce souvenir lui-même à la volonté. Nous pouvons observer, au contraire, que les mêmes lois, ou les conditions organiques qui déterminent d'abord l'association des impressions reçues simultanément par les différents points de la rétine et, par suite, la i"eproduction des images ou des traces de ces impressions les unes par les autres, mettent le plus grand obstacle aux associations volontaires et empêchent par cela même que la faculté de rappel, ou la mémoire proprement dite, n'exerce une sorte de prise active sur ces images. J'entrerai à ce sujet dans quelques développements néces* saires pour faire mieux ressortir le caractère des phéno-

(1) Eléments de la philosophie de V esprit Attmaï», chap. m. De la conception.

mènes du système actuel, et tout ce qu'ajoute l'attention perceptive à ceux que nous avons analysés dans le système précédent.

Ce que le moi a mis du sien dans une impression reçue, peut seul revivre en lui, sous forme de réminiscence ou de souvenir. C'est là une loi générale de notre existence qu'il ne faut jamais perdre de vue. Or, en premier lieu, il peut y avoir des intuitions immédiates, comme des reproductions d'images ou de fantômes, sans moi. En second lipu, le moi peut s'unir à ces intuitions données immédiatement par le sens, comme spectateur passif, sans y prendre aucune part d'activité ; et il sera par suite témoin également passif de ce qui se passera dans le sens interne, en vertu des reproductions purement organiques, spontanées, facilitées, comme on vient de le voir, par les simples lois de Vassociation, puisqu'on vertu de ces lois, une seule des impressions élémentaires n'a qu'à se réveiller par une cause quelconque, pour reproduire l'image complète de toutes celles avec lesquelles elle s'est liée en premier lieu, et pour motiver l'espèce de réminiscences ou de rapports d'attribution au temps ou à l'espace dont il a été parlé dans le système précédent. Enfin, et en troisième lieu, le moi peut participer aux intuitions par une volonté expresse qui se rend présente au phénomène et que nous nommons Vattention.

Cette part active consiste uniquement dans l'influence de la motilité volontaire, dont tel organe est le terme spécial, sur le mode actuel de la perceptibilité de cet organe. Le résultat de cette fonction motrice, dans le sens de la vue en particulier, est de modérer jusqu'à un certain point les vibrations directement imprimées aux fibres de la rétine par les rayons émanés des objets visibles, d'affaiblir certaines d'entre elles, de faire prédo-

miner les autres, et de rendre successif dans la perception active ce qui était ou restait en partie simultané dans l'intuition immédiate.

Les mouvements volontaires qui modifient ainsi l'impression reçue ne dépendent pas absolument d'elle en principe, puisqu'ils peuvent être déterminés par cette

ule force vivante, intentionnée, qui anime et dirige lœil jusque dans les ténèbres : Usque in spissis tenebris, et quâ lion patet usus oculorum vividâ intentione actuantur (1). En se liant aux intuitions, ces mouvements sembleraient donc en devenir les signes naturels, disponibles, et donner ainsi à l'individu, sur la reproduction des images, le même pouvoir qu'il exerce sur les intuitions visuelles. Mais comme les signes ou les mouvements dont il dispose ne peuvent faire qu'il se crée à lui-même des intuitions; comme la vision, kl première appréhension de l'objet, ainsi que le dit l'école, et la trace même qui en reste, lorsque cet objet a disparu, sont indépendantes de tout exercice de l'attention, qui ne peut agir que consécutivement sur l'intuition déjà donnée par le sens : de même les mouvements ou les signes dont il s'agit, instruments propres de cette faculté, ne pourront servir tout au plus qu'à modifier les images, à les retenir présentes, peut-être à les associer ou les combiner dans un autre ordre, jamais à les faire naître.

Observons d'ailleurs (en anticipant un peu sur un point important qui doit être développé dans le sj'stème uivant) que le véritable signe intellectuel, celui que la volonté même institue et qui reste constamment à ses ordres, a pour caractère essentiel d'être donné au sens intime d'une manière immédiate et d'être distincte-

(1) Stahl.

ment aperçu, soit en lui-même et hors de toute association, soit dans les perceptions oii il entre comme élément. C'est ainsi qu'il peut être ensuite librement répété et devenir signe disponible de ces perceptions elles-mêmes.

Or, dans la vision active, les mouvements qui concourent à rendre la perception distincte, tendent toujours à se confondre dans le résultat objectif, soit par la manière dont ils sont exécutés à la suite des impressions qui motivent Texercice de l'attention, soit par l'effet de l'habitude qui les rend toujours plus prompts, plus faciles et par là même plus inaperçus. Ils ne pourront donc être distingués d'abord dans les représentations mêmes auxquelles ils concourent à donner la forme objective, ni par suite, à remplir les fonctions de signes volontaires. La reproduction de ces idées se trouvera donc toujours plus o^ moins soumise à l'influence des différentes causes externes ou internes, indépendantes de la volonté, ou aux lois de l'association organique, qui dominent essentiellement dans tous les phénomènes relatifs à cette espèce de perceptions. Ainsi, plus cette reproduction sera prompte et facile, plus elle s'éloignera des caractères du rappel et, pour me servir des expressions de l'auteur précité, plus les objets simplement visibles seront appropriés à une conception mentale ou à une imagination spontanée, moins ils rentreront par eux-mêmes dans la sphère d'une mémoire vraiment active et réfléchie.

L'exercice du toucher actif, fondé sur d'autres lois, amène aussi d'autres résultats. Ce sens ne procède que par une succession de mouvements que la volonté dirige et dont l'intelligence perçoit, juge, compare les effets. La main étant appliquée à un corps étranger, l'attention ne peut embrasser en un seul instant que la portion

détendue avec laquelle le sens est en contact au même instant. Lorsque l'objet tangible a une certaine étendue ou que la forme est un peu composée, il y a donc autant de perceptions distinctes que de mouvements successifs 1 de parties d'étendue solide égales à celles de la main qui est l'unité de mesure. Cependant, ces perceptions successives se réunissent toutes à la fois dans le même continu résistant. Or ce continu ne peut être donné au sens externe qui ne perçoit que la partie qu'il touche actuellement, mais bien à un sens supérieiu* qui coUige toutes ces perceptions partielles, et fait coexister les ices successives que laisse chacune d'elles jusqu'à la dernière.

Ici, il y a hors du moi, comme en lui, une unité fondamentale qui rest« la même et ne fait que se répéter >ur former l'étendue tangible, comme l'unité numérique i> ajoute à elle-même pour foimer un nombre donné. En effet, lopération par laquelle un aveugle se fait lïdée première des corps solides, étendus, figurés, ne diffère pas essentiellement de celle par laquelle nous apprenons à compter; cette dernière opération a même tout son /pe dans l'autre : l'unité résistante serait un point mathématique, ou une véritable unité simple, absolue, pour l'être moteur qui ne toucherait qu'avec un ongle infiniment aigu, La main mobile et sensible n'atteint pas plus à cette unité intelligible que l'œU n'atteint jusqu'à l'élément d'intuition, au point coloré, au minimum visible. Mais la portion d'étendue solide que la main embrasse est le symbole sensible de la véritable unité, t représente à l'esprit cette force simple de résister, qui li'admet aucune composition et constitue la substance ou le durable {unum per se) du corps phénoménal. Cette \xmié numérique substantielle n'a point de

symbole propre dans les intuitions du sens de la vue, dont aucune n'est et ne peut être conçue comme simple. Dans la vision la plus active, si l'attention pointe pour ainsi dire une partie de l'objet, et tend à la faire ressortir d3 l'ensemble du tableau composé donné au sens, elle ne peut anéantir ce tableau toujours présent malgré elle à la vision passive ; il en est de même dans la perspective imaginaire. Mais, dans l'exercice du toucher actif, le sens peut être tout entier aux ordres de l'attention, ne se diriger que d'après elle, et ne percevoir que ce qu'elle lui découvre par une succession de mouvements bien coordonnés, dont la volonté ralentit ou précipite à son gré le cours.

Les premières associations, dans le toucher, ne sont plus passives et fortuites, comme elles le sont toujours plus ou moins dans le sens de la vue, malgré l'attention même. La faculté par laquelle un aveugle exercé tel que le géomètre Saunderson se représente les diverses formes multiples et composées des corps solides, ne doit presque rien avoir de commun avec notre imagination si mobile, si légère, si capricieuse et toujours si spontanée dans son exercice. Si cet aveugle n'embrasse pas simultanément comme nous des perspectives très étendues, il se fait des idées plus exactes et des notions plus réfléchies de chaque objet en particulier. Si l'étendue figurée n'est point revêtue pour lui de ces couleurs brillantes qui attirent, séduisent et distraient le regard, elle se dessine plus exactement, comme le squelette de l'arbre et le détail des rameaux dépouillés de feuilles se développent mieux au regard. Enfin, comme l'aveugle n'imagine pas les figures visuelles, en recevant les intuitions toutes composées, il juge et rappelle mieux, les formes tangibles en les composant lui-même.

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On a dit avec bien de la raison que le toucher était le ^ens géométrique. C'est lui seul en effet qui peut donner une base à ces observations originairement sjTithétiques du géomètre, qui recompose un solide intelligible avec le point, la ligne, la surface, éléments abstraits des perceptions particulières d'un seul sens, et qui ne sont pas renfermés, comme on l'a dit, dans la sensation en général. Supposez les autres sens organisés d'une manière quelconque, l'objet réel de la géométrie n'en subsistera pas moins; donc il ne dépend pas de telle orgam'sation donnée, et l'on peut eu supposer une où l'unité résistante serait immédiatement aperçue dans l'effort et la résistance, séparés de toute intuition externe. La synthèse géométrique serait la première opération et n'aurait pas besoin d'être précédée par l'analyse.

Revenons à l'unité de résistance composée, telle que la perçoit une main mobile et sensible. On peut voir maintenant combien il y a d'opérations renfermées dans cette perception du toucher que l'habitude nous fait paraître -i simple. L'opération qui consiste à sommer toutes ces unités résistantes, et à les réunir sous une seule sorte de perspective tangible simultanée, comprend en effet, dans l'origine, autant de jugements d'attributions, ou autant de répétitions du même jugement simple qu'il y a de mouvements successifs, par suite le souvenir de chaque attribution, et enfin, ce sentiment de l'identité du fnoi, sujet de l'effort et du terme étranger qui résiste, pendant cette libre répétition ou continuité de mouvements. Cette analyse nous décèle toute la part que prend le sujet moteur à la perception de l'objet tangible, et le rôle subordonné qu'y joue la sensibilité propre du tact extérieur. Or tout ce que le mai a mis du sien dans l'impression d'un objet présent, par l'exercice de son activité

du d'une attention indépendante de la vivacité de l'impression, est seul Susceptible de se reproduire dans la conscience, sous cette forme du passé qui constitue la réminiscence et le souvenir.

En écartant donc riiaintenant l'objet tangible, nous pouvons concevoir comment les traces iqu'il a laissées pourront revivre dans lé sens interne j par l'exercice de la même activité qui concourut à les former en même lieu. Et d'abord Je module ou l'instrument qiii servit à déterminer les formés est toujours présent; tous les mouvements exécutés par la main, toutes les positions qu'elle a prises en parcourant le solide, peuvent être répétés voloiitairement en l'absence de ce solide. Ces moùvfeinents sont les signes de diverses perceptions élémentaires, relatives aux qualités premières, inséparables de la résistance; ils pourront donc servir à en rappeler les idées, et ce rappel, exécuté par le moyen de signes disponibles, constitue la mémoire proprement dite; il y aura donc une véritable mémoire des formes tangibles.

L'origiiie que nous donnons ici à cette facilité peut se justifier en partie par l'exemple des avéuglfes-nés, dont l'intelligence est développée jusqu'à un certain points et chez lesquels cette mémoire nette des formes a pris un développement proportionné à l'exercice |)lus hîlbituel d'un sens éminemment actif, isolé du sens souvent passif des images. Dans la représentation, où nous iinaginons des figures colorées, l'aveugle rappelle les formés simples de la résistance. Là aussi où notre vue extérieure sujette à se troubler, au sein de cette multiplicité et de cette variété d'éléments, a besoin d'appeler des signes à soii secours^ et de Substituer de purs symboles aux idées représentatives, la nlémoire de l'aveugle porte très bien le double fardeau des signes et des idées j il répète sur celles-ci les

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mêmes opérations synthétiques qu'il exécuta sur l'objet présent, arec le sentiment de cette libre répétition qui constitue la mémoire abtive et réfléchie.

La rue ne sert qu'à enrayfer cette activité réfléchie en paraissant lui donner des ailes (1). Comme be ôens léger, après avoir l^çu du toucher ses premières insti^ctions et le fond solide où s'attachent ses tableaux itiouvants, s'habitue ensuite à devancer^ à prévenir ou préjuger son témoignage, de même la reproduction spontàhée dés images qui correspondent aux objets visibles devance toujours, dans le sens interne, le rappel voloiitairement mesuré des formes tangibles qui se trouvent comme identifiées avec ces images par une première habitude; C'est ainsi que la mémoire^ déplacée pour ainsi dire de sa base naturelle, n'auiait plus en nous aucun moven de développement, aucune oeeasibn d'exereicei si les nouveaux signes institués dont ilous parlerons bientôt ne venaient lui rendre l'activité qu'elle a perdue^ en donnant à l'individu les moyens de régler l'exercice d'une imagination soumise par elle-même aux caprices de la sensibilité, et à tout ce qu'il peut y avoir de fortuit daiis les impressions qui viennent l'exciter;

Nous Venons de déterminer, dans la perception composée du toucher, quels sont les éléments susceptibles d'être rappelés par les signes, ou reproduits, dans les images de la vtie. Ces éléments sont uniquement relatifs aux qualités premières du corps, manifestées dans l'acte même d'un effort voulu: Quant aux sensations tactiles étrangères à l'effort et si iinprôprement nommées qualités secondaires, n'entrant point comme termes du rapport dans le premier jugement simple d'extérioritéj elles

(1) Non ala sed pLumbum addendum est (Bttcon).

sont aussi hors du champ propre de nos souvenirs et de nos actes de rappel. Ainsi les sensations de chaud, de froid, de chatouillement, senties par la main en contact avec le corps solide, n'entrent en aucune manière dans l'acte de mémoire des formes tangibles ; donc ce n'est pas à elles, ou à la résistance qUe ces sensations ont été attribuées, et nous avons été fondés à les distinguer des qualités secondaires ou attributions objectives proprement dites.

Pour voir maintenant le caractère de la réminiscence qui s'attache à ces dernières attributions, et pour les distinguer de ce jugement simple d'identité, qui a toute sa base dans l'unité de résistance et dans l'exercice du sens qui lui est approprié, supposons encore un être intelligent, réduit, comme nous le disions, à une forme du toucher qui soit en rapport exclusif avec les qualités premières de la matière : l'impénétrabilité, l'étendue solide, la mobilité; il trouverait partout la même unité résistante qui ne ferait que se répéter, en restant toujours identique à elle-même. Ce serait alors par la répétition d'un seul et même jugement simple, sans aucune comparaison d'images, que l'identité de l'objet tangible, correspondant à l'identité personnelle, serait immédiatement reconnue, et la réminiscence aurait tme base invariable (1).

Imaginez au contraire un être qui ne ferait que voir, entendre, sentir, sans toucher, sans connaître aucune résistance étrangère; il n'y aurait pour lui, hors de son moi, rien de un, rien d'identique ou de substantiel ; il ne percevrait que des phénomènes passagers qui ne s'attacheraient à aucun fond solide permanent. Quand ils viendraient à se reproduire, l'individu, prenant pour termes de comparaison quelques souvenirs, ou les

(1) Un tel être se trouverait naturellement dans le point de vue du spinozisme : l'unité de substance.

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images que la présence de ces phénomènes tendrait à réveiller, pourrait juger ou reconnaître leur degré d'analogie ou de ressemblance avec ceux qu'il aurait déjà perçus. Mais il n'y aurait point d'identité reconnue hors du moi, où serait toujours son type exclusif. Tels nous sommes pour tous les phénomènes des sensations, qui ne peuvent s'attribuer aux énergies étrangères, et pour ces phénomènes transitoires de la nature qui frappent un instant nos regards et disparaissent pour se reproduire de nouveau. Si nous pouvons les rapporter à une cause déterminée, c'est à cette cause seule qu'appartiendra l'identité, et non point à ses effets passagers, entre lesquels nous ne pouvons percevoir que des analogies plus ou moins nombreuses, qui sont même si sujettes aux illusions des sens.

Réunissant maintenant les deux hypothèses qui précèdent, nous pouvons assigner plus expressément les lois ou conditions fondamentales de cette réminiscence objective, dont nous avons retracé précédemment les caraetères superficiels.

Le toucher ayant donné une base première et fixe et un objet vraiment U7i à tous les sens de l'intuition externe, c'est sur lui seul aussi que se fonde cette réminiscence, en tant qu'elle est l'acte qui nous fait reconnaître l'identité permanente d'un même objet, qui se représente à nos sens dans deux temps séparés de notre existence. Les intuitions et les images entre lesquelles l'individu perçoit divers rapports d'analogie ou de ressemblance, sont autant de signes naturels qui servent à reconnaître cette identité de l'objet. Or, tous les sens peuvent concourir à nous donner de pareils signes; le toucher seul atteint à la chose signifiée, lorsque l'objet est reconnu pour être substantiellement le même qui a déjà

été présent. C'est sur l'exereicfe dé de sëtis actif, ou sur 1© souvenir dé son J)rëmier exercice tjue se f biide cet acte dé réminiscence proprement dite, qui n'est autre que là répétititJti du jugëMent simple d'extéridrité^ primitivement associé à chaque impressidn sensiblfe et se répétalit avec elle; Qu'après un dèrtairi intervalle, par ejcempléj je revoie Im objet qui m'a été familier, il peut avoir éprouvé dëë changements considérables dans ses qualités ou 'apparences extérieures, mais il suffit qu'il conserve quelque chose dfe seinblable à ce qu'ilf lit ou parut autrefois, pour que son image soit rëJ)roduite. Dès lors, il s'établit une bomjflaràison détaillée et trait pour trait entre lés qualités phénoméniques du modèle présent et les images partielles qui leUr correspondent dans le souvenir, compaparaison qui amène le jugement final ou la conclusion d'une ressemblance plus ou moins parfaite entre l'objet perçu maintenant et celui qui le fut autrefois; Mais oh peut être la base du jugement qui affirnie l'identité numérique ou substantielle de l'objet, sinon darts l'acte intellectuel qui lui a imprimé d'abord le sceau permanent, invariable, de cette unité qui, étant hdrs dé la ligne des phénomènes, ne peut être donnée par aucun sens d'intuition et à une souree plus profonde ? Il importait de signaler cette source pour déterminer les caractères de cette opération de la réminlséenee qu'on a tant de fois et si vainement tenté d'expliquer par un jeu de sensations.

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