‹ uvres de Maine de BiranChapitre 43 sur 63 · DE LA FACULTÉ DB COMBINER · texte numérisé non relu

DE LA FACULTÉ DB COMBINER

Drtii» tous les cas, plus fréquents que ne le pensent peutêtre les métaphysiciens, accoutumés à faire abstraction des causes physiologiques qui mettent en jeu l'imagination, ou t^l mode de son exercice, dans tous ces cas, dis-je, il y a une affection interne, dominante, qui éveille le sens interne des images, lui communique une certaine impulsion qui se propage ou se continue d'une manière spontanée, et plus ou moins irrégulière, suivant les lois d'association organique ou d'agrégation fortuite, dont nous avons parlé dans la première section de cette paiiiie de l'ouvrage. Par exemple, dans ces combinaisons d'images ou ces châteaux en Espagne que fait l'homme éveillé, lorsqu'il se laisse aller au mouvement naturel de son imagination, il y a toujours un certain ton de la sensibilité qui détermine l'apparition des premiers fantômes. Suivant que l'individu se trouve monté au ton de la craint« ou de l'espérance, qu'il a un sentiment instinctif de force ou de faiblesse radicale, son imagination produit des fantômes divers qu'il repousse ou caresse, qu'il tend à fuir ou à combattre, etc. Voilà le canevas du château en Espagne ou du roman. La faculté de combinaison s'empare de ce canevas et se propose de le remplir. Elle fait un choix d'images analogues entre elles et au plan proposé, écarte tout^ celles qui sont disparates ou hors de son but, et parvient ainsi à former un tableau plus ou moins composé, dont toutes les parties s'harmonisent entre elles, et concourent dans une véritable unité de dessein, de plan ou d'action. Il n'y a assurément rien de pareil dans les agrégations fortuites des songes, et dans tous les cas où Fimagination se trouve livrée à elle-même ou à l'impulsion vague d'une sensibilité, dont les modes composés et variables à chaque instant excluent par euxmêmes toute forme constante et proprement une.

Le principe de l'unité qui caractérise toutes les combinaisons de l'intelligence ne réside donc point dans notre nature sentante, mais se fonde et se rattache au premier déploiement de cette même activité perceptive qui constitue le un dans le multiple.

La faculté de combinaison n'est point limitée aux images, et particulièrement à celles que fournit le sens de la vue, toujours prédominant sur tous les autres. Son champ, bien plus étendu que celui de l'imagination proprement dite (1), embrasse toutes les idées de l'esprit où elle trouve des matériaux, et tous les sentiments du cœur qui lui fournissent des excitants, et que l'exercice de cette faculté contribue singulièrement à développer. Tantôt elle emprunte les éléments de ses combinaisons des objets de la nature extérieure, tels qu'ils se manifestent aux sens, en réunissant dans un autre ordre leurs modes ou qualités abstraites ; tantôt elle va chercher ses matériaux hors du cercle des objets réels, dans un monde de possibles oii elle trouve les types d'une perfection idéale qu'elle aspire à réaliser. Quelquefois elle crée en voulant imiter; d'autres fois-, elle imite même en créant; mais, quelle que soit la sphère où s'exerce cette faculté active, toujours elle imprime le sceau de l'unité à ses productions les plus variées, et souvent, elle leur communique cette teinte particulière du sentiment qui l'inspira.

(1) Dans Y Essai sur r origine des connaissances humaines, Condillac définit l'imagination « une faculté qui, en réveillant les idées, en fait à notre gré des combinaisons toujours nouvelles ». Mais est-ce bien la même faculté qui réveille les idées ou images et qui en fait à notre gré des combinaisons ? N'arrive-t-il pas souvent que l'une s'exerce sans l'autre ? Sommes-nous les maîtres de réveiller les images, comme de les combiner ? S'il y a deux opérations bien distinctes, pourquoi leur donner le même nom ? Et, après avoir appelé imagination la faculté qui réveiUe ou reproduit spontanément les images, pourquoi n'appellerait-on pas d'un autre nom celle qui en fait différentes combinaisons à notre gré ?

Page 1