DES NOTIONS MORALES
Nous examinerons la faculté de combiner dans le double rapport des idées qui en sont les produits et des
A. — Des notions morales (1).
On pourrait considérer toutes nos idées d'espèces, de lires, ou de classes, comme des sortes d'idées archérypes, produites par la faculté de combiner des qualités ou modes abstraits d'objets analogues, et n'ayant aucun modèle réel existant dans la nature. C'est là, comme on it, le point de vue sous lequel Locke et ses disciples iident à faire envisager toutes nos idées générales. Il \ a pourtant, même de lem* aveu, ime différence essent ielle à établir entre ces idées de genre, qui sont formées ciprès certaines analogies ou ressemblances des objets ■lit elles représentent des collections plus ou moins •ndues, et d'autres idées appelées également générales, c£ui ne se réfèrent à aucun des objets existant hors de nous, et qui ont été établies sans les consulter en rien. Lorsque plusieurs qualités sensibles se trouvent combinées ou groupées sous un signe unique, tel que plante, nimal, etc., ce signe s'applique à tous les individus, ■iisidérés sous le même rapport d'analogie, et en tant irtout que la même essence, la même unité numérique retrouve identique dans tous. Il y a ainsi, indépendami'-nt du signe, quelque chose de réel dans ces combinaiiis ; elles ne sont point arbitraires ni formées, comme on ! dit, sans modèle ou sans règle, puisqu'elles doivent Kjuver leur modèle dans les objets comparés et leur règle
(1) Titre ajouté par E. NaviUe (P. T.)
dans quelque vérité absolue, quelque loi de la nature que le terme général doit servir à exprimer.
Il n'en est pas ainsi des idées proprement archétypes, et c'est Locke lui-même qui rétablit ici une différence essentielle que sa doctrine sur les idées générales semblait devoir effacer. Les idées que ce philosophe a appelées le premier modes mixtes ne sont suivant lui que des combinaisons d'idées simples, venues par sensation ou par réflexion, que l'esprit réunit sous un seul signe, et qui peuvent hors de là n'avoir aucun rapport avec l'existence réelle des choses. Toute la valeur du signe se réduit donc à l'idée complexe que l'esprit a forgée lui-même, et qu'il a voulu exprimer par tel nom, comme hardiesse, hypocrisie, parricide, meurtre, etc., d'oii il suit que dans ces sortes de combinaisons, l'essence réelle et nominale de la chose signifiée se réduit absolument à la même (1). On pourrait conclure de cet énoncé que, dans l'emploi des termes généraux autres que ceux des modes mixtes, et qui s'appliquent à des substances, comme minéral, plante, animal, la combinaison exprimée admet nécessairement quelque essence réelle distincte de la nominale.
Il y aurait beaucoup de remarques importantes à faire sur l'espèce de combinaisons dont il s'agit. En considérant les idées de modes mixtes comme archétypes, arbitraires, ou formées sans modèle et sans règle, Locke me semble avoir trop négligé le modèle intérieur que l'esprit doit consulter en les formant, et qui, pour n'être pas fixe ou permanent hors de nous, n'en a pas moins toute cette sorte de réalité qui s'attache aux faits de sens intime et aux attributions personnelles comme aux qua-
(1) Voyez le livre III, chap. v, de V Essai philosophique concernant Ventendement humain.
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lités objectives. Sana dout«, comme l'observe très bien Leibnitz, « on ne voit pas la justice comme un cheval, mais on ne l'entend pas moins, ou plutôt on l'entend mieux; elle n'est pas moins dans les actions que la droi'-ture ou l'obliquité est dans lea mouvements, soit qu'on la considère, ou non (1) »,
Il est certain que les actions humainea dont noiis ommes les témoins, ou dont nous nous représentons les idées, nous affectent d'une manière particulière et bien différente de celle des autres phénomènes de la nature, et ce n'est peut-être pas sans raison qu'un philosophe célèbre a établi dans l'homme l'existence d'un sens moral interne particulier qui est naturellement modifié de telle manière, agréable ou désagréable, par certaines quaUtéâ ou actions bonnes ou mauvaises, comme le sens de la vue l'est diversement par certaines nuances ou combinaisons de couleurs. Suivant oett« hypothèse, on voit comment les combinaisons que form© notre esprit, j)our représenter telles actions réelles ou possibles, accom" pagnée^ de certaines résistances, ou tendant vers un certain but donné, ne sont pas plus arbitraires que les combinaisons des couleurs employées par le peintre pour représenter aux yeux un certain phénomène, tel que le lever de l'aurore ou le coucher du soleil.
Sans doute, la faculté de combiner, quels que soient les matériaux qu'elle emploie et le champ où elle s'exerce, n'est pas bornée aux objets réels ou sensibles. Le moraliste ou le législateur peut associer ou combiner, sous un signe, divers éléments circonstanciels, dont l'ensemble représentera à l'esprit une action qui n'a jamais existé, ou peut-être n'existera jamais dans la nature, de même
(1) Voves les Ncntveatix Estais sur V entendement humairiy liv. HT, chap. V, § 12.
que le peintre peut faire un tableau qui n'a et n'aura jamais de modèle. Mais, dans les deux cas, il y a également une règle et un modèle intérieur, dans le sens même auquel s'adresse la combinaison ou qui en fournit les matériaux. Tous les éléments ne sont pas également propres à se combiner, de manière à former un ensemble qui soit vraiment un, et produise son effet intellectuel ou sensible; il y a des éléments compatibles, d'autres qui ne le sont pas. Or, à moins que les combinaisons de l'esprit ne rentrent dans la classe de ces agrégations fortuites des songes {velut œgri somnia), elles doivent ne se former que d'éléments compatibles; c'est à cette condition seule qu'elles représenteront des êtres possibles. Mais qu'est-ce qui détermine cette compatibilité d'éléments et par suite cette possibilité, si ce n'est la constitution naturelle du sens interne ou externe qu'il ne dépend pas de nous de changer ?
Comme dans toutes les combinaisons d'idées de modes mixtes, dont parle Locke, il s'agit de représenter une action ou un caractère possible qui affecte le sens moral d'une certaine manière ; c'est toujours tel sentiment particulier d'attrait, d'aversion, d'amour et de haine, qui sert de fondement aux^ genres et aux classes sous lesquels nous rangeons les actions, les qualités de l'esprit ou du cœur, pour en discourir et ou en raisonner : c'est tel sentiment particulier de la nature humaine qui constitue le unum et commune de la classe. Toutes les qualités ou actions propres à exciter le même sentiment dans l'âme ont entre elles cette analogie ou ressemblance qui les détermine à un seul genre ou à une même combinaison. C'est ainsi que nous formons nos idées générales de devoirs, d'obligations, de vertu, de vice, de gloire, de mépris, d'actions dignes de récompense ou de punition.