CHAPITRE n IXSnTDTIOX DES SIGNES
Avoir la conscience d'un effort voulu, dans un mode quelconque qui résulte en tout ou en partie de cet effort ; apercevoir la cause {moi) dans l'effet senti, tel est le premier acte de la réflexion, son caractère essentiel et constitutif. C'est de là qu'elle part pour distinguer tous les éléments coordonnés dans un même groupe, apercevoir à part le mode de leur coordination, et s'élever ainsi à ces idées universelles, constantes, qui sont les formes propres de la pensée.
C'est par un premier act^ de réflexion que le sujet de l'effort s'aperçoit comme tel, distinct ou séparé du terme étranger qui résiste. C'est par un acte pareil de réflexion, encore plus intime, que l'être motem* qui articule des sons distingue l'effort vocal des impressions qui en sont les effets. Sans cette distinction, il n'y a point de signes volontaires ; dès qu'elle a lieu, ces signes sont institués.
Plusieurs philosophes s'accordent à dire que la différence essentielle qui sépare l'homme des animaux tient à ce que ces derniers n'ont pas, conune nous, l'usage des signes articulés. Mais pourquoi n'ont-ils pas l'usage de ces signes ? Ou pourquoi n'en instituent -ils pas comme nous ? Plusieurs d'entre eux répètent et imitent fort bien
les articulations de la voix humaine, comme l'enfant répète les premiers sons dont sa nourrice frappe son oreille ; mais quoiqu'ils associent certaines voix ou certains accents avec des affections agréables ou douloureuses, ils n'ont pas la faculté de lier des sons avec des idées, parce qu'ils sont susceptibles par leur nature d'éprouver ces affections et non point d'avoir ces idées. Ce qui fait, dit un de nos philosophes les plus estimables (1), que les animaux n'ont pas nos signes, quoiqu'ils aient une sorte de lahgagë, et que plusieurs d'entre eux articulent très bien, « c'est qu'ils n'ont point la capacité d'isoler une idée partielle, de détacher une circonstance d'une impression totale et composée, de séparer tm sujet de son attribut, d'abstraire, en un mot, et d'analyser ». J'adopte etitièretnent cette explication, mais je crois qu'elle a besoin d'être plus précisée pour entrer dans la profondeur du sujet.
Les impressions de l'animal, comme celles de l'enfant qui vient de naître, sont confuses. L'être sentant n'a pas la faculté d'y rien remarquer ou distinguer. Cet être n'existe point pour lui-même : il ti'y a point de moi distinct des impressions reçues; celles-ci ne sont point des perceptions ni des idées. Il n'y a donc pas là matière d'une àbstjraction ou d'une isolation de quelque idée partielle; ou plutôt cette matière seiile est donnée avec l'impression même; le sujet capable d'en abstraite les éléments, ou, avant tout, de s'abstraire lui-mêtne, tiianque. Pour qu'il y ait possibilité d'isoler uhé idée partielle de l'impression totale composée, la première condition requise est donc que cette impression soit vraiment composée, ou renferme déjà un sujet distiiiet
(1) M. de Tracy, voyez dans sa OnamMitré, la noie dii chapiiare i.
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pour lui-même de l'impression organique ou tttâtéHellé, cTèét-à-dire que célle-fci soit déjà élevée àii rang de jiërception localisée, attribuée à ime r^istance perçue à part dans Fespaee, ou à un moi qui s'aperçoit aussi hbirs d'elle dans le temps. Ttl est le jugement primitif ë't fondamental,, dont nous nous sonmies attachés à cbilsi tater rorigine, et sans lequel il n'y a point de coneejjtiôri ix>>^sible, de sujet ou d'attribut séparé, point dabstrac tion ni dé jugement d'aucuiie espèce, pour la raisbit -impie que les deux antécédents nécessaires de tout rapport d'attribution objective ou subjective manquent essentiellement .
Cela posé, si, avant d'être remonté par une* analyse approfondie jusqu'à l'origine ou au fondement de nos idées de sujet et d'attribut, on se bornait à dire que le« animaux n'ont pas nos signes, parce qu'ils n'ont pas la capacité de séparer im sujet de son attribut, il y aurai?j lieu à rétorquer l'argument en disant plutôt que si les animaux n'eflFectuent paS cette opération, c'est pàrcb qu'ils n'ont pas nos signés, et l^u'il n'y aurait à cet égard aucune différence entre eux et un individu de notre espèce qui aurait vécu isolé jusqu'à un certain âge et qui serait dépourvu de tout langage. On se fonderait sur lé nombre infini de cas où ce que nous appelons le sujet du rapport ou de la proposition n'a qu'une valeur logique. On pouiTait même aller plus loin, et, en s'appuyànt sur la doctrine de la sensation trâtisfôrméé; soutenir q\ïe toute idée de Sujet séparé de son attribut est purement artificielle ; qu'il n'y a point de sujet réel, hors de la sensation individuelle ou de l'impressioti totale composée. Mais, s'il en est ainsi, si toute idée d'un sujet séparé de l'attribut est artificielle; comment séra-t-elle connue sans le signe auquel elle se tnjuve réduite, et qui
en fait pour ainsi dire toute l'essence dans l'état d'abstraction ? Il faudrait donc revenir à dire que les animaux n'abstraient pas, uniquement parce qu'ils n'ont pas nos signes institués. La, cause explicative donnée dans le passage précédent serait ainsi prise pour l'effet ou l'effet pour la cause, sans qu'il fût possible de sortir de cette espèce de cercle vicieux.
Le seul moyen de rectifier ce cercle ou de lui assigner une origine ou une fin, c'est de reconnaître que le premier emploi du signe institué présuppose essentiellement le fait primitif de conscience, c'est-à-dire l'aperception immédiate du sujet de l'effort, comme distinct du terme qui résiste. Dès que cette distinction a lieu, il y a un fondement à l'emploi du premier signe intellectuel est qui est le verbe, le logos parexellence. Ainsi les animaux ne parlent point parce qu'ils ne pensent pas, et, en général, les êtres purement sentants n'ont point de signes institués, parce que le premier acte d'aperception interne dont nous parlons n'est pas dans leur nature, en tant qu'ils ne sont point des agents moraux, des causes libres de mouvements ou d'actions; qu'ils ne se meuvent point par un principe ou une force hyperorganique, mais qu'ils sont mus par des impressions sensibles ou proportionnellement à ces impressions, sans avoir la faculté de les changer ou de se mettre au-dessus d'elles. C'est de la même manière que nous sommes mus nous-mêmes quand nous ne faisons qu'obéir à l'instinct sensitif, aux habitudes ou à des passions entraînantes, quand nous sommes hors de nous-mêmes, hors de l'état de conscium ou de compos sui. Dans l'état d'animalité, il n'y a donc pas lieu à séparer le sujet de l'attribut, parce qu'avant tout, il n'y a pas lieu à distinguer la cause ou la force motrice de l'effet produit, l'acte de la