INSTITUTION DES SIGNES
locomotion ou de la voix, de son résultat sensible. En remontant jusque là, on trouve le principe ou les véritables racines du langage institué : on trouve de plus que la moralité et rint^lligence humaine sont identifiées dans leur source commune.
Dans l'être sentant, les impressions affectives se manifestent au dehors par des mouvements ou des voix qu'elles déterminent, mais on ne peut pas dire que cet être se serve lui-même de tels signes pour exprimer ce qu'il sent. Là où il n'y a point d'intention, ni de volonté, il n'y a point de signes proprement dits. Nous pouvons bien attacher à une interjection, à un cri qu'arrache la douleur, le sens d'une proposition complète, telle que celle-ci : Je sens, je juge, je veux, exprimée en un seul terme; mais c'est nous qui instituons ici arbitrairement le signe, et lui créons une valeur qu'il n'a pas et ne peut avoir pour l'être sensitif. Si le mouvement, le cri involontaire, la simple agitation mécanique avaient déjà dans le sens intime la valeur qu'on leur attribue il ne faudrait plus chercher l'origine de l'institution des signes, pas plus que celle de la pensée ou de l'individualité personnelle. Tout serait inné et l'homme penserait ou parlerait dès le ventre de sa mère.
L'enfant ne commence vraiment à avoir des signes que lorsqu'il transforme lui-même ses cris ou ses interjections en signes de réclame, ou qu'il s'en sert pour appeler à lui. Ce n'est qu'alors qu'il a une intention et qu'il l'exprime au dehors, par des mouvements ou des voix dont il dispose ou dont il se sent cause. Bientôt, il aperçoit que cette volonté a une influence sur d'autres volontés, qui lui obéissent ou concoiu-ent avec elle : tel est le premier sentiment d'une puissance morale, lié au premier acte de réflexion. C'est aussi de cette
49â ESSAI SUR LteS FbNDÉMteNTS bE tiÀ ^PSYCHOLOGIE
première à-ssociation d'uii signe vôlôiitâire et d'Une idée qiie part l'individu pour impbset dés noms aux choses, et ex^ercer ultérieurement stit ses propre idées l'empiré ^u'il a par sa voix oii ses mouvements sur dès êtres extérieurs à lui.
Mais, pbùt s'assurer dé cet empire et prendre l'habitude de l'iexercer, il faudrait que l'individu pût continuer à instituer lui-même ses signes, comme il a institué d'abord ses cris inarticulés, éh moyens d'influence et d'action sur d'autres volontés. En i-ecevant les signés du langage tOUt formés et lés iniitant par une sorte d'instinct, il ne perçoit que les résultats d'une action ou d'uii mouvement communiqués du dehors, et plus il est attentif à l'effet, moins il est disposé à apercevoir la caUse, oU plus la chose signifiée captive son imagination, plus il ignore la prise qu'il pourrait acquérir sur elle au moyeri dés sigrifes. C'est là ce qui tious explique comment les lois de l'institution des signés, et de leur liaison avec les idées, et de leur influence bontinuelle sur les opérations de la pensée ont été si cotiiplètement méconnUes, et comment la révélation du secrét de cette influence a été une véritable découverte en métaphysique, celle iqUi honoré le plus son auteur et le pays qui l'ia vU iiaîtré.
J'ai voulu rémohtfer aUx sources de cette détjouyerte, et faire voir cohiment là jprémière institution dfes signés se fonde sUr l'aperception immédiate, oU sUr la distinction premiêré qui s'établit, dans le fond du sens intime^ entre l'effort moteur ou vocal qUe la voloiité détermine et son résultat sensible. Sans l'aperception interne des àbtes, ou de l'feffort voUlu, il ii'y aUrait point de signés institués; et sans les sigiiës institués, point dfe réflexiOii proprement dite, point d'idées oU de notions distinctes de nos actes intellectuels ou de leurs résultats. j)Oint
rsrsTiTtrTrox dés sîônbs 49à
lé hôtions de causte séparée de sOti fefifet, de substance ^épatée des modes, point d'unité conçue hors dé la multitude, ni dïdentité hors de ce qui varie, enfin point d'idée de sujet {moi) séparé de ses attributs et, par suite, point d'idées abstraites, universelles.
Le fondement de toutes ces notions est bien en nous, indépendamment de tous les signes institués, comme le fondement des idées de classe, d'espèce est dans le iapj>ort que les objets ont ehtre eux et avec nos sens, rapports qui découlent de ce qu'ils sont en eux-mêmes. Mais il y a une différence essentielle entre percevoir et sentir confusément plusieurs modes réunis ensemble dans le concret, et apercevoir distinctement des modes séparés ou abstraits. Or cette distinction de modes abstraite ne peut avoir lieu sans l'emploi des signes du langage. Quoique l'individu sent« ou aperçoive intérieurement qu'il existe et que cette conscience intime se fonde tout entière, comme nous l'avons vu, sur le premier déploiement de l'effort, il n'en est pas moins vrai qu'il n'a l'idée ou la notion distincte de son existence, qu'autant qu'il peut rattacher d'une manière fixe ce jugement primitif à im signe permanent tel que moi ou f existe:. Autant de fois ce signe est volontairement répété, autant de fois le même moi se rend présent à lui-même par un acte de réflexion intime. De même, pour avoir l'idée ou la notion séparée et permanente de résistance, de substance, d'unité, de cause, il faut que je puisse les exprimer par autant de signes, autrement chacune de ces idées resterait confondue dans les groupes oii elles entrent comme formes primitives essentielles.
Distinguons donc bien trois états progressifs que les métaphysiciens sont sujets à confondre.
Le premier état purement affectif qui n'emporte avec
lui aucune condition intellectuelle, aucune formule du jugement, où il n'y a pas le moindre fondement à ces propositions : Je sens, je désire, j'ai besoin, quoiqu'il y ait des impressions affectives, besoins, appétits. Les cris, les interjections ne signifient ou n'expriment rien pour l'être qui les émet.
Le second état est celui où il y a perception, représentation de la multitude dans l'unité, sensations coordonnées, moi, mais tout étant représenté dans le concret, sans qu'il y ait encore de séparation ni même de distinction nettement aperçue. C'est alors que les signes communiqués expriment des jugements, des combinaisons ou des images complexes, dont les termes ne sont pas pris ou conçus isolément les uns des autres.
Enfin, le troisième état est celui où l'individu, capable d'instituer des signes dont il fait usage, se fait des notions distinctes, séparées, des divers éléments renfermés dans ses représentations, et peut voir dans un seul et même groupe, non seulement tout ce qui le compose, mais, de plus, ce qui y vient du dehors et ce qu'il peut y ajouter de son propre fond. Tel est l'état de réflexion qui complète l'intelligence.