‹ uvres de Maine de BiranChapitre 6 sur 63 · DES AFFECTIONS SIMPLES · texte numérisé non relu

DES AFFECTIONS SIMPLES

générale de tout le système. Cette affection sera agréable ou douloureuse absolument ou par elle-même. Dès les preniierâ moments de son existence, l'être sensitif souffrira ou jouira, il sera heureux ou malheureux d'être ou de sentir, sans qu'il soit besoin pouf cela d'aucune comparaison entre un état et un autre. Les plaisirs de relation ne commencent qu'avec la vie intellectuelle, et ne trouvent point place dans une vie organique ou animale.

L'impression nouvelle peut avoir sur tout le système un effet excitât if tel, que le ton de la vie générale s'élève proportionnellement au ton de l'organe qui a reçu l'impression, et alors l'affection sera agréable, l'être sensitif jouira, il vivra davantage ou sentira mieux la vie. Si l'impression nouvelle rompt l'équilibre du svstème entier, en faisant trop prédominer la vie particulière de l'organe qu'elle affecte directement, sur la vie générale de toutes les parties qui ne peuvent s'élever au même ton, l'être sensitif souffrira. Un effet nécessaire des affections, soit agréables, soit douloureuses, c'est de déterminer des mouvements de réaction proportionnés à là force ou à la vivacité des impressions reçues. Si l'affection est agréable, ces mouvements réactifs, opérés par la sympathie naturelle qui tmit la partie affectée à un centre organique de motilité, tendront à maintenir ou à accroître l'effet de l'impression. Si elle est désagréable, ils tendront à la repousser ou à en écarter la cause. Mais ces mouvements instinctifs, se confondant nécessairement avec l'affection qui les détermine, ne sauraient être sentis par eux-mêmes. Ds sont encore bien loin de l'effort personnel ou du fait de conscience, qu'ils précèdent dans l'ordre du temps, et qu'ils contribuent à amener par une «uite de progrès dont nous avons déjà analysé les condi-

tioiis OU les moyens. Soit qu'il souffre ou jouisse, l'être sentant s'identifie nécessairement avec les affections générales qu'il pâtit : il les devient comme nous devenons nous-mêmes gais ou tristes, heureux ou malheureux, par l'effet de certaines affections immédiates propres à des organes intérieurs. Ces affections se confondent aussi pour nous dans le sentiment général de la vie, sans que nous puissions les apercevoir, sans nous en rendre compte, ni les rapporter à leurs sièges ou à leurs causes organiques.

«Il n'est pas une partie de notre corps », a dit un philosophe très accoutumé à cette sorte d'observation concentrée, qui lui fit souvent prendre sur le fait sa propre nature sentante, « il n'est pas un de nos organes qui ne puisse s'exercer contre notre volonté ou sans le tïioî; ils ont chacun leurs passions propres qui les éveillent ou les endorment sans notre congé. » Notre expérience la plus constante, la plus intime peut vérifier à chaque instant cette observation. C'est en effet du concours de ces passions ou affections partielles, soit spontanées et produites par des causes accidentelles qui agissent sur certains organes, soit constantes et identifiées avec le tempérament même par la nature ou les habitudes; c'est, dis-je, du concours de ces affections que résulte chacun des modes de notre existence sensitive. Chacun de ces modes n'est point la conscience, car aucun ne s'aperçoit ou ne se sent lui-même, et pendant qu'ils changent incessamment, il y a quelque chose qui reste et qui le sait. C'est ainsi que nous passons successivement, et sans nous en apercevoir, par toutes les modifications générales de l'existence, relatives à la succession des âges, aux révolutions du tempérament, à l'état de santé ou de maladie, aux changements de climat, de saison,

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de température. C'est ainsi que nous subissons l'influence que peuvent prendre tour à tour tels organes internes, dont les impressions, quelque dominantes qu'elles puissent être, demeurent tout à fait étrangères à la perbomie, confondues comme elles le sont avec le sens général de la vie sur lequel tout retour nous est interdit; aussi le fond du caractère moral, dépendant de la nature de notre sensibilité intérieure (1), est-il la partie de notre être sm* laquelle nous sommes toujours le plus complètement aveuglés.

Tel est aussi le principe de cette sorte de réfraction morale qui nous fait voir la nature, tantôt sous un aspect riant et gracieux, tantôt comme couverte d'un voile funèbre, et qui nous présente dans les mêmes êtres tantôt des objets d'espérance et d'amour, tantôt des sujets d'aversion et de crainte. Aussi le charme, l'attrait, le dégoût ou l'ennui attachés aux divers instants de notre vie dépendent presque toujours de ces dispositions intimes et profondément ignorées de notre sensibilité. Xous portons en nous la som-ce du bien et du mal, et nous bénissons ou accusons les hommes, la nature, le destin propice ou contraire. Eh! n'est-il pas en effet comme le destin (2), cet agent invisible et mystérieux de la vie qui opère en nous, sans nous, et dont nous subirions toujours les lois, alors même que ce qui est le fatum dans le physique deviendrait prévoyance dans le moral ? (3).

(1) Bichat a dit d'une manière très pittoresque que le ccuractère moral eM la 'physionomie du tempérament physique. Mais où est le miroir capable de réfléchir cette physionomie au regard intérieur de la conscience ou du moi ?

(2) La puissance du destin, qui fut un des plus puissants ressorts dramatiques, n'est peut-être que l'expression de ce fait du sens intime qui nous manifeste au fond de notre être une sorte de nécessité organique opposée à la liberté morale.

(3) Qiud in corpore Fatum, in animo est Providentia. (Leibnitz.)

Sous l'empire de l'instinct, l'être organisé vivant, réduit à un état purement affectif, devient donc toutes les modifications qu'il éprouve, et le moi, identifié avec chacune d'elles, y demeurerait toujours envelopjîé, s'il ne survenait un autre ordre de conditions ou de moyens propres à le développer ou à féconder le germe dans lequel il est renfermé. Parvenu à la personnalité individuelle, l'être assistera sans doute comme témoin à ces scènes intérieures (1), mais sans que la force du vouloir qui la constitue, puisse en distraire ou en arrêter le cours. Il y a donc là deux puissances ou deux forces, l'une complètement aveugle et fatale dans ses déterminations instinctives, l'autre prévoyante et éclairée dans ses actions libres. Chacune d'elles a son domaine propre, elles prédominent ou cèdent tour à tour. Tantôt elles conspirent, tantôt elles sont en opposition, luttent ensemble ou cèdent, mais demeurent toujours. Elles sont deux et ne peuvent s'identifier ni se transformer l'une dans l'autre. Cette sorte de dualité est elle-même un fait de sens intime ; mais on voit ici combien les deux éléments sont hétérogènes; comment aussi ils peuvent s'exojure l'un l'autre; comment enfin, dans leur association accidentelle, ils sont toujours prêts à se séparer.

(1) Dans le trouble quel es passions excitent, dit un philosophe, et excepté le Cîis oîi elles sont portées jusqu'à la frénésie, il y a une sorte de bonheur à étudier, à suivre leur marche et à les guerroyer. Jusque dans les aflflictions et les chagrins, il y a une sorte de bojiheur à envisager son tourment, à saisir son ennemi corps à corps et à le terrasser. ( Voyage dans les départements du Nord, par M. Camus.)

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