‹ uvres de Maine de BiranChapitre 9 sur 63 · II. — Affections de l'odorat et du goût · texte numérisé non relu

II. — Affections de l'odorat et du goût

Tous les organes des sens extérieurs étant considérés sous le rapport de leurs impressions affectives à une cause étrangère quelconque capable de les exciter.

peuvent être très bien assimilés, non pas au toucher, comme on dit, mais au tact passif, ou au sens vital commun dont chacun de ces organes est une division particulière. Cette assimilation convient plus expressément encore aux sens de l'odorat et du goût, dont les objets ou les causes excitatives agissent par un véritable contact immédiat. Les molécules odorantes et sapides viennent, dans leur état de dissolution, s'appliquer en effet à ces organes d'une manière immédiate, comme les parties matérielles et juxtaposées des corps solides s'appliquent au tact proprement dit. Les analogies de ces affections diverses sont aussi notées par le langage, qui a des épithètes communes pour les saveurs, les odeurs et les impressions tactiles.

Les fonctions du goût et de l'odorat tiennent le premier rang dans la vie animale : le nouveau-né en fait usage dès la première fois, sans tâtonnement et sans expérience ; il sent d'abord l'odeur du lait, l'appète, en savoure le goût. Ce sont là les premières déterminations qu'H porte avec lui en venant au monde. Mis en jeu par l'instinct de conservation ou de nutrition, l'exercice de ces sens reste toujours presque tout entier sous la direction ou la dépendance de ce premier mobile. On sait, en effet, combien sont étroites et nécessaires les sympathies qu'ils entretiennent constamment avec les organes intérieurs, tels que l'estomac et le sixième sens, qui influent si puissamment sur leur capacité affective, et dont ils suivent aussi les vicissitudes, les caprices, les périodes d'excitation ou de sommeil et d'inertie. Une saveur ou tme odeur qui se lie ainsi à la sensibilité générale intérieure, s'obscurcit elle-même comme impression particulière et locale. Plus elle affecte la combinaison vivante ou l'animal, plus elle s'éloigne du caractère perceptif

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individuel, ou du moi capable de la juger, de la reconnaître, de la lier par un rapport d'attribution à sa cause, son objet ou son siège.

H y a ici, à la vérité, une partie non affective qui caractérise proprement telle odeur ou telle saveur comme distincte de toute autre, et qui sert aussi dans la suite de fondement à la réminiscence ou au souvenir attaché à cette sensation particulière ; mais il est remarquable que cette partie perceptive, toujours plus obscure dans les impressions dont il s'agit, toujours plus disposée à s'envelopper dans l'affection générale qui l'accompagne, est aussi plus lente à s'en séparer dans le développement premier de notre faculté perceptive. On a remarqué, en effet, que l'odorat et le goût, très susceptibles et très fins dès la naissance, pour tout ce qui se lie à l'instinct de nutrition ou de conservation, ont besoin d'un plus long exercice que les autres sens perceptifs pour distinguer les sensations particulières, étrangères au besoin, et pour lesquelles ils paraissent hors de là comme insensibles.

m. — Affectioks visuelles

Nous voici arrivés à une espèce d'affections simples qui, analogues aiix précédentes sous le rapport de passivité ou de dépendance absolue d'une cause organique ou matérielle étrangère à la volonté, en diffèrent cependant par des caractères spécifiques très notables.

Le premier de ces caractères différentiels consiste en ce que les impressions des rayons lumineux qui affectent d'abord le système sensitif, par une sorte d'ébranlement ou de choc en masse produit dans l'organe externe, ayant bientôt perdu ce caractère aô'ectif général, en

prennent un autre non moins passif, il est vrai, mais plus particulier, plus local, plus approprié à la perceptibilité distincte. L'impression visuelle, en se localisant dans son sens propre, conserve bien toujours, il est vrai, une partie affective et c'est ce qui fait qu'indépendamment de tous ces plaisirs de comparaison attachés au beau pittoresque, il y a telles couleurs, telles nuances ou teintes agréables au sens immédiat de la vue, comme excitatives de la sensibilité propre de son organe, à ce juste degré qui fait le plaisir absolu ou immédiat. Mais cette affection peut être ici considérée comme nulle, relativement au phénomène complet de la vision dont elle n'est qu'un élément subordonné et imperceptible. Quant à l'élément principal du phénomène, que je désignerai ici sous le titre d'intuition immédiate, il consiste :

1° Dans une sorte de distinction naturelle et pour ainsi dire organique des modes de couleurs, répandues, juxtaposées, et coordonnées d'elles-mêmes dans un espace qui ne peut pas être dit extérieur au moi, tant que ce moi n'existe pas encore pour lui-même ou qu'il ne se distingue pas du monde des couleurs. J'appelle organique cette distinction du spectre coloré, parce qu'on ne peut en assigner la cause ou la condition première ailleurs que dans la conformation même de l'organe visuel, naturellement disposé de manière à réunir et à ranger dans un certain ordre tous les éléments du pinceau lumineux, qui sont appropriés à autant de fibrilles distinctes entre elles, coordonnées, et juxtaposées sur cette espèce de toile nerveuse qu'on appelle rétine.

2° Le phénomène de la vision passive se fonde sur une seconde condition organique particulière à ce sens ; c'est une sorte de propriété vibratoire, qui paraît propre aux fibres de l'organe visuel, et en vertu de laquelle

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les impressions immédiates des rayons lumineux peuvent

e prolonger et persister encore après que la cause a cessé

l'agir. Par une suite de la même disposition, les images

les couleurs peuvent encore se reproduire spontanément

lans l'organe, ou dans le centre auquel il correspond, sans

cause extérieiu^e, comme sans aucun concoiu^ de l'acti-

\'ité du vouloir qui, même dans son plein exercice, est

impuissant poiu* les prévenir ou les distraire.

Cette facidté de reproduction spontanée des images, absolument étrangère à la pensée ou au moi, semble bien iépendre en effet imiquement des lois de l'organisme, ou de l'espèce de vibratilité qui en est la condition spéciale. C'est à elle qu'il faut rapporter la formation irrégulière de ces fantômes de la nuit qui se succèdent, se combinent, se transforment de toutes les manières, aux regards de l'imagination qui ne peut leur échapper, et qui leur attribue souvent toute la consistance des objets réels. De là encore ces images, tantôt mobiles, tantôt )piiiiàtrement persistantes, qui accompagnent certains états de vapeur, de délire, de manie, de songes ; et de là enfin, sans doute, ces phénomènes si surprenants de l'instinct de divers animaux, qui, avant toute expépérience acquise, et dès qu'ils sortent de la coque ou du sein de leur mère, vont juste atteindre à l'objet approprié à leur instinct de nutrition, comme s'ils le reconnaissaient, ou s'ils en apportaient l'image innée que la présence de Vobjet ne fait que réveiller.

Tels sont les premiers phénomènes de la vision que j'appelle passive, parce qu'elle est absolument étrangère à l'activité du vouloir ou du moi. Sans doute, on pourrait rapporter par hypothèse explicative les conditions ou les lois de ces phénomènes à une autre sorte d'activité vitale dont l'idée est déduite du sentiment même de celle qui

constitue notre moi; mais cette déduction et ce sentiment immédiat diffèrent l'un de l'autre comme la copie inanimée diffère de l'original vivant ou le principe de fait diffère de l'hypothèse.

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