‹ Œuvres de Malebranche (volume 2)Chapitre 119 sur 415 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

« De ia disposition que nous avons à imiter les autres en toutes choses, laquelle est l'oripine de la communication des erreurs qui •dépendent de la puissance de l'imagination. — II. Deux causes principales qui augmentent cette disposition. — III. Ce que c'est ■qu'imaginaticn forte. — IV. Qu'il y en a plusieurs sortes. Des fous et de ceux qui ont IMmagination forte dans le sens qu'on l'entend ici. — V. Deux défauts considérables de ceux qui ont l'imagination forte. — VI. De la puissance qu'ils ont de persuader^ et d'imposer.

Après avoir expliqué la nature de rimaginalion, les défauts auxquels elle est sujette et comment notre propre imagination nouS jette dans Terreur, il ne reste plus à parler dans ce second livre que de la communi- <»ition contagieuse des imaginations fortes; je veux dire de la force que certains esprits ont sur les autres pour les engager dans leurs erreurs.-

Les imaginations fortes sont extrêmement contagieuses ; elles dominent sur celles qui sont faibles ; elles leur donnent peu à peu leurs mêmes tours et leur impriment leurs mêmes caraclères. Ainsi ceux qui ont l'imagination forte et vigoureuse^ étant tout à fait déraisonnables, il y a très-peu de causes plus générales

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des erreurs des hommes que celle communicalion dangereuse de rimaginalion.

Pour concevoir ce que c'est que celle conlagion et comment elle se transmet de Tun à Taulre, il faut savoir que les hommes ont besoin les uns des autres, et qu'ils sont faits pour composer ensemble plusieurs corps dont toutes les parties aient entre elles une mufhelle correspondance. C'est pour entretenir celte union, que Dieu leur a commandé d'avoir de la charité les uns pour les autres. Mais parce que Tamour-propre pouvait peu à peu éteindre la charité et rompre ainsi le nœud de la sociélé civile, il a été à propos, pour la conserver, que Dieu unit encore les hommes par des liens naturels qui subsistassent au défaut de la charité et qui intéressassent l'amour-propre.

I. Ces liens naturels, qui nous sont communs avec les bêtes, consistent dans une certaine disposition du cerveau qu'ont tous les hommes, pour imiter quelquesuns de ceux avec lesquels ils conversent, pour formelles mômes jugements qu'ils font et pour entrer dans les mêmes passions dont ils sont agiles. Et celte disposition lie d'ordinaire les hommes les uns avec les autres beaucoup plus étroitement qu'une charité fondée' sur la raison, laquelle charité est assez rare.

Lorsqu'un homme n'a pas cette disposition du cerveau pour entrer dans nos sentiments et dans nos passions, il est incapable par sa nature de se lier avec nous, et de faire un môme corps, il ressemble à ces pierres irrégulières, qui ne peuvent trouver leur j)lace dans un bâtiment, parce qu'on ne les peut joindre avec les autres.

Oderant hilarem tristeâ, tristemque jocosi, Sedatum celeres, agilem gnavumque remissi.

Il faut plus de verlu qu'on ne pense pour ne pas

rSO RECHERCHE DE LA YÉRITÉ.

Tompre avec ceux qui n'ont point d'égard à nos passions €t qui "ont des sentiments contraires aux nôtres. Et ce n'est pas tout à fail sans raison; car lorsqu'un homme a sujet d'être dans la tristesse ou dans la joie, c'est lui insulter en quelque manière que de ne pas entrer dans «es sentiments. S'il est triste, on ne doit pas se présenter devant lui avec un air gai et enjoué qui marque de la joie et qui en imprime les mouvements avec effort dans* ■son imagination; parce que c'est le vouloir ôter de l'état qui lui est le plus convenable et le plus agréable ; la tristesse môme étant la plus agréable de toutes les passions à un homme qui souffre quelque misère.

II. Tous les hommes ont donc une certaine disposition de cerveau, qui les porle naturellement à se composer de la même manière que quelques uns de ceux avec qui ils vivent. Or cette disposition a deux causes principales qui Tentretiennent et qui l'augmentent. L'une est dans l'àme et l'autre dans le corps. La première consiste principalement dans rinclinalion qu'ont tous les hommes pour la grandeur et pour l'élévation, pour obtenir dans l'esprit des autres une place honorable. Car c'est cette inclination qui nous excite secrètement à parler, à marcher, à nous habiller et à prendre l'air des personnes de qualité. C'est la source des modes nouvelles, de l'instabilité des langues vivantes et même de certaines corruptions générales des mœurs. Enfin c'est la principale origine de toutes les nouveautés extravagantes et bizarres qui ne sont point appuyées sur la raison, mais seulement sur la fantaisie des hommes.

L'autre cause qui augmente la disposition que nous avons à imiter les autres, de laquelle nous devons principalement parler ici, consiste dans une certaine impression que les personnes d'une imagination forte font isurles esprits faibles et sur les cerveaux tendres et délicats.

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