‹ Œuvres de Malebranche (volume 2)Chapitre 153 sur 415 · LIVRE TROISIEME. S · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIEME. S

sensibles,- et par le mépris et le dégoût de tout ce qui les peut tenter. 11 y en a qui agissent presque toujours sans goûter ce plaisir indélibéré ou prévenant dont je parle. La seule joie qu'ils trouvent en agissant selon Dieu est le seul plaisir qu'ils goûtent, et ce plaisir sunu pour les arrêter dans leur état et pour confirmer la disposition de leur cœur. Comme ils aiment Dieu et sa sainte loi, ils y pensent avec joie ; car on pense toujours avec plaisir à ce qu'on aime ; ou, ce qui revient au môme, on ne peut s'en séparer sans quelque horreur, et cela suffit, afin que les justes puis* sent vaincre du moins les tentations légères. Mais ceux qui commencent leur conversion ont besoin d'un plaisir indélibéré et prévenant pour les détacher des biens sensibles, auxquels ils sont attachés par d'autres plaisirs prévenants et indélibérés ; la tristesse et les remords de leur conscience ne suffisent pas, et ils ne goûtent point encore de joie. Mais les justes peuvent vivre par la foi et dans la disette : et c'est môme en cet état qu'ils méritent davantage, parce que les hommes étant raisonnables, Dieu veut en être aimé d'un amour de choix, plutôt que d'un amour d'instinct et d'un amour indélibéré^ semblable à celui par lequel on aime les choses sensibles, sans connaître qu'elles' sont bonnes autrement que par le plaisir qu'on en reçoit. Cependant la plupart des hommes ayant peu de foi et se trouvant sans cesse dans les occasions de goûter les plaisirs, ils ne peuvent conserver longtemps leur amour électif pour Dieu contre l'amour naturel pour les biens sensibles, si la délectation de la grâce ne les soutient contre les efforts de la volupté ; car la délectation de la grâce produit, conserve, augmente la charité, comme les plaisirs sensibles la cupidité.

Y. Il paraît assez par les choses que Ton a dites cidessus que. les hommes n'étant jamais sans quelque

passion ou sans quelques sensations agréables ou fâcheuses, la capacité et l'étendue de leur esprit en est beaucoup occupée, et que lorsqu'ils veulent employer le reste de cette capacité à examiner quelque mérité, ils en sont souvent détournés par quelques sensations nouvelles, par le dégoût que l'on trouve dans cet exercice, et par l'inconstance de la volonté qui agite et qui promène l'esprit d'objets en objets sans l'arrêter. De sorte que si l'on n'a pas pris dès la jeunesse l'habitude de vaincre toutes ces oppositions, comme on a expliqué dans la seconde partie, on se trouve enQn incapable de pénétrer rien qui soit un peu difficile et qui demande quelque peu d'application.

Il faut conclure de là que toutes les sciences, et principalement celles qui renferment des questions trèsdifficiles à éclaircir, sont remplies d'un nombre infini d'erreurs, et que nous devons avoir pour suspects tous ces gros volumes que Ton compose tous les jours sur la médecine, sur la physique, sur la morale, et principalement sur des questions particulières de ces sciences, qui sontbeaucoup plus composées que les générales. On doit même juger que ces livres sont d'autant plus méprisables qu'ils sont mieux reçus du commun des hommes; j'entends de ceux qui sont peu capables d'application, et qui ne savent pas faire usage de leur esprit ; parce que l'applaudissement du peuple à quelque opinion sur une matière difficile est une marque infaillible qu'elle est fausse et qu'elle n'est appuyée que sur les notions trompeuses des sens ou sur quelques fausses lueurs de l'imagination.

Néanmoins il n'est pas impossibl e qu'un homme seul puisse découvrir un très-grand nombre de vérités cachées aux siècles passés, supposé que cette personne ne manque pas d'esprit, et qu'étant dans la solitude, éloignéautant qu'il se peut de tout ce qui pourrait le dis.

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traire, il s'applique sérieusement à la recherche de la vérité. C'est pourquoi ceux-là sont peu raisonnables, qui méprisent la philosophie de M. Descartes sans la savoir, et par cette unique raison, qu'il parait comme impossible qu'un homme seul ait trouvé la vérité dans des choses aussi cachées que sont celles de la nature. Mais s'ils savaient la manière dont ce philosophe a vécu, les moyens dont il s'est servi dans ses éludes pour empocher que la capacité de son esprit ne fût partagée par d*aulres objets que ceux dont il voulait découvrir la vérité, la netteté des idées sur lesquelles il a établi sa philosophie, et généralement tons les avantages qu'il a eus sur les anciens par les nouvelles découvertes, ils en recevraient sans doute un pr(^jugé plus fort et plus raisonnable que celui de l'antiquité, qui autorise Aristote, Platon et plusieurs autres.

Cependant je ne leur conseillerais pas de s'arrôler à ce préjugé, et de croire que M. Descartes est un grand homme, et que sa philosophie est bonne à cause des choses avantageuses que l'on en peut dire. M. Descartes était homme comme les autres, sujet à l'erreur et à l'illusion comme les autres ; il n'y a aucun de ses ouvrages, sans même excepter sa géométrie, où il n'y ait quelque marque de la faiblesse de l'esprit humain. Il ne faut donc point le croire sur sa parole, mais le lire, comme il nous en avertit lui-môme, avec précaution, en examinant s'il ne s'est point trompé, et ne croyant rien de ce qu'il dit que ce que l'évidence et les reproches secrets de notre raison nous obligeront de croire ; car en un mot l'esprit ne sait véritablement que ce qu'il voit avec évidence.

Nous avons montré dans les chapitres précédents que notre esprit n'était pas infini, qu'il avait au contraire une capacité fort médiocre, et que cette capacité était ordinairement remplie par les sensations de l'âme,

et eaûn que Tesprit, recevant sa direction de la volonté, ne pouvait regarder fixementquelque objet sans en être bientôt détourné par son inconstance et par sa légèreté. Il est indubitable que ces choses sont les causes les plus générales de nos erreurs; et Ton pourrait s'arrêter ici encore davantage pour le faire voir dans le particulier. Mais ce que l'on a dit suffit à des personnes capables de quelque attention pour leur faire connaître la faiblesse de l'esprit de Thomme. On traitera plus au long dans le quatrième et cinquième livre des erreurs qui ont pour cause nos inclinations naturelles et nos passions, dont nous venons déjà de dire quelque chose dans ce chapitre.

deuxième: partie

DE l'KXTENDEHEXT PUR

DE Lk NATURE DES IDÉES

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