‹ Œuvres de Malebranche (volume 2)Chapitre 282 sur 415 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Des erreurs les plus générales des passions ; quelques exemples particuliers.

C'est à la morale à découvrir toutes les erreurs particulières dans lesquelles nos passions nous engagent louchant le bien ; c'est à elle à combattre les amours déréglés, à rétablir la droiture du cœur, à régler les mœurs. Mais ici notre fin principale est de régler l'esprit, et de découvrir les causes de nos erreurs à l'égard de la vérité : ainsi nous ne pousserons pas davantage les choses que nous venons de dire, qui ne regardent que l'amour du vrai bien. Nous allons à l'esprit, et nous ne passons par le cœur que parce que le cœur en est le maître. Nous recherchons la vérité en elle-même et sans rapport à nous ; et nous ne considérons le rapport qu'elle a avec nous que parce que ce rapport est cause que l*amour-propre nous la cache et nous la déguise ; car nous jugeons de toutes choses selon nos passions, et par conséquent nous nous trompons en toutes choses, les jugements des passions n'étant jamais d'accord avec les jugements de la vérité.

C'est ce que nous apprend l'admirable saint Bernard par ces belles paroles * : L amour et la haine^ dit-il, ne sfwent point juger selon la vérité. Mais si vous voulez un

« S. Bem. De grad. humilitaiis,

jvgementde vérité: Je juge selon ce que j'entends^. Ce n'est point par haine, ce n'est point par amour ^ ce nesl point par crainte. Voici un jugement de haine: Nous avons une loi, et il doit mourir selon notre loi 3. Voici un jugement de crainte: Si nous le laissons faire ainsi, les Romains viendront et ruineront notre ville et noire nation^. Voici enfin un jugement d'amour ; c est lorsque David parlant de son fils parricide dit : Pardonnez à mon fds Absalon ^. Notre amour, notre haine, notre crainte ne nous font faire que de faux jugements; et il n'y a que la lumière pure de la vérité qui éclaire notre esprit, et que la voix distincte de notre maître commun qui nous fasse faire des jugements solides, pourvu que nous ne jugions que de ce qu'il nous dit, et que selon qu'il nous le dit : Sicutaudio, sicjudico. Mais voyons de quelle manière nos passions nous séduisent, aGn que nous puissions leur résister avec plus de facilité.

Les .passions ont un si grand rapport avec les sens, qu'il ne sera pas difficile d'expliquer de quelle manière elles nous engagent dans Terreur, après ce que nous avons dit dans le premier livre. Car les causes générales des erreurs de nos passions sont entièrement semblables à celles des erreurs de nos sens.

La cause la plus générale des erreurs de nos sens est, comme nous avons fait voir dans le premier livre, que nous attribuons aux objets de dehors ou à notre corps les sensations qui sont propres à notre âme; que nous attachons les couleurs sur la surface des corps; que nous répandons la lumière, les sons et les odeurs dans l'air, et que nous Ûxons la douleur et le chatouillement dans les parties de notre corps qui reçoivent quelques

* Joan. V, 30. ' « Joan, XIX, 7.

' Joart, XI, 68.

* //. Reg. XVIII, 5.

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