‹ Œuvres de Malebranche (volume 2)Chapitre 48 sur 415 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

peu, on les doit toutefois considérer comme essentielle* méat différents par rapport à la conservation du corps.

Le mouvement, par exemple, qui cause la douleur ne diffère assez souvent que très-peu de celui qui cause le chatouillement. 11 n'est pas nécessaire qu'il y ait de différence essentielle entre ces deux mouvements ; mais il est nécessaire qu'il y ait une différence essentielle entre le chatouillement et la douleur que ces deux mouvements causent dans l'âme, car l'ébranlement des fibres qui accompagne le chatouillement témoigne à Tàme la bonne constitution de son corps^ qu'il a asse^ de force pour résister à l'impression de l'objet, et quelle ne doit point appréhender qu'il en soit blessé. Mais le mouvement qui accompagne la douleur étant quelque peu plus violent, il est capable de rompre quelque fibre du corps, et l'âme en doit être avertie par quelque sensation désagréable, afin qu'elle y prenne garde. Ainsi, quoique les mouvements qui se passent dans le corps ne diffèrent que du plus et du moins en eux-mêmes, si néanmoins on les considère par rapport à la conservation de notre vie, on peut dire qu'ils diffèrent essentiellement ^.

C'est pour cela que notre âme n'aperçoit point les ébranlements que les objets excitent dans les fibres de notre chair. Il lui serait assez inutile de les connaître, et elle n'en tirerait pas assez de lumière pour juger si les choses qui nous environnent seraient capables de détruire ou d'entretenir Téconomie de notre corps ; mais elle se sent touchée de sentiments qui diffèrent

8 s RECDERCUE DE LA VÉUITE.

très-distinctement si ces objets sont capables de lui nuire.

II faut, de plus, considérer que si l'âme n'apercevait que ce qui se passe dans sa main quand elle se brûle^ si elle n'y voyait que le mouvement et la séparation de quelques fibres, elle ne s'en mettrait guère en peine; et même elle pourrait quelquefois, par fantaisie ou par caprice, y prendre quelque satisfaction, comme ces fantasques qui se divertissent à tout rompre dans leurs' emportements et dans leurs débauches.

Ou bien, de môme qu'un prisonnier ne se mettrait guère en peine s'il voyait qu'on démolît les murailles qui renferment, et que même il s'en réjouirait dans l'espérance d'être bientôt délivré; ainsi, si nous n'apercevions que la séparation des parties de notre corps lorsque nous nous brûlons ou que nous recevons quelque blessure, nous nous persuaderions bientôt que notre bonheur n*est pas d'être renfermés dans un corps qui nous empêche de jouir des choses qui nous doivent rendre heureux, et ainsi nous serions bien aises de le voir détruire.

Il s'esnuit de là que c'est avec une grande sagesse que l'auteur de l'union de notre âme avec notre corps a ordonné que nous sentions de la douleur quand il arrive au corps un changement capable de lui nuire, comme quand une aiguille entre dans la chair ou que le feu en sépare quelques parties, et que nous sentions du chatouillement Ou une chaleur agréable quand ces mouvemenls sont modérés, sans apercevoir la vérité de ce qui se passe dans notre corps ni les mouvements de ces fibres dont nous venons de parler.

Premièrement, parce qu'en sentant de la douleur et du plaisir, qui sont des choses qui diffèrent bien davantage que du plus ou du moins, nous distinguons avec plus de facilité les objets qui en sont l'occasion -

UVBE PREMIER. 89

secondement, parce que cette voie de nous faire connaître si nous devons nous unir aux corps qui nous environnent ou nous en séparer est la plus courte, et qu'elle occupe moins la capacité d'un esprit qui n'est fait que pour Dieu ; enfin, parce que la douleur et le plaisir étant des modiûcations de notre âme, qu'elle sent par rapport à son corps et qui la touchent bien davantage que la connaissance du mouvement de quelques fibres qui lui appartiendraient, cela l'oblige à s'en mettre fort en peine, et fait une union très-étroite entre l'une et l'autre partie de l'homme. Il est donc évident de tout ceci que les sens ne nous sont donnés que pour la conservation de notre corps, et non pour nous apprendre la vérité. .

Ce que Ton vient de dire du chatouillement et de la douleur se doit entendre généralement de toutes les ' autres sensations, comme on le verra mieux dans la suite. On a commencé par ces deux sentiments plutôt que par les autres, parce que ce sont les plus vifs et qu'ils font concevoir plus sensiblement ce que l'on voulait dire.

Il est présentement très-facile de faire voir que nous tombons en une infinité d'erreurs touchant la lumière et les couleurs^ et généralement touchant toutes les qualités sensibles, comme le froid, le chaud, les odeurs, les saveurs, le son, la douleur, le chatouillement; et, si je voulais m'arrôter à rechercher en particulier toutes celles où nous tombons sur tous les objets de nos sens, des années entières ne suffiraient pas pour les déduire, parce qu'elles sont presque infinies. Ainsi ce sera assez d'eu parler en général.

Dans presque toutes les sensations il y a quatre choses différentes, que Ton confond, parce qu'elles se font toutes ensemble et comme en un instant. C'est là le principe de toutes les autres erreurs de nos sens.

VI. La première est Vaction de l'objet, c'est-à-dire^ dans la chaleur, par exemple, Vimpulsion et le mouvement des petites parties du bois contre les fibres de la main.

La seconde est \di passion de l'organe du sens, c'està-dire l'agitation des fibres de la main causée par celle des petites parties du feu, laquelle a^talion se communique jusque dans le cerveau, parce qu'autrement Tâme ne sentirait rien.

La troisième est la passion^ la sensation ou la perception de l'âme, c'est-à-dire ce que chacun sent quant il est auprès du feu.

La quatrième est le jugement que l'âme fait, que ce qu'elle sent est dans sa main et dans le feu. Or, ce jugement est naturel, ou plutôt ce n'est qu'une sensation composée; mais cette sensation ou ce jugement naturel est presque toujours suivi d'un autre jugement libre^ que l'âme a pris une si grande habitude de faire, qu'elle ne peut presque plus s'en empêcher.

Voilà quatre choses bien diflérentes, connue l'on peut voir, lesquelles on n'a pas soin de distinguer et que l'on est porté à confondre à cause de l'union étroite de l'âme et du corps, laquelle nous empêche de bien démêler les propriétés de la matière d'avec celles de l'esprit.

Il est cependant facile de reconnaître, que de ces quatre choses qui se passent en ni>us, quand nous sentons quelque objet, les deux premières appartiennent au corps, e]t que les deux autres ne peuvent appartenir qu'à l'âme, pourvu qu'on ait un peu médité sur la nature de l'âme et du corps, comme on Ta dû faire, ainsi que je l'ai supposé ; mais il faut expliquer ces choses en particulier.

Page 1