LIVRE PREkiËR
mêmes objets; donc on ne doit pas définir ces objeU par les sensations qu'on en a^ si on ne veut parler sans s'entendre, et mettre la confusion partout.
Mais au fond je ne vois pas qu'il y ait de matière, fût-ce celle dont les cieux sont composés, qui contienne en soi plus de perrecticn que les autres. Toute matière ne semble capable que de Ggures et de mouvements, et il lui est égal d*avoir des figures et des mouvements réguliers, ou d'en avoir d'irréguliers. La raison ne nous dit pas que le soleil soit plus parf-iit ni plus lumineux que la boue, ni que ces beautés de nos romans et de nos poëtes aient aucun avantage sur les cadavres Tes plus corrompus. Ce sont nos sens faux et trompeurs qui nous le disent. On a beau se récrier ; toutes les raiileries et les exclamations paraîtront froides et badines à ceux qui examineront attenlivement les raisons qu'on a apporlées.
Ceux qui savent seulement sentir croient que le soleil est plein de lumière; mais ceux qui savent sentir et raisonner ne le croient pas, pourvu qu'ils sachent aussi bien raisonner qu'ils savent sentir. On est trèspersuadé que ceux môme qui défèrent le plus au témoignage de leurs sens entreraient dans le sentiment où Ton est s'ils avaient bien médité les choses que l'on a dites. Mais ils aiment trop les illusions de leurs sens ; il y a trop longtemps qu'ils obéissent à leurs préjugés, et leur âme s'est trop oubliée pour reconnaître que c'est à elle-même qu'appartiennent toutes les perfections qu'elle s'imagine voir dans les corps.
Cq n'est pas aussi à ces sortes de gens que l'on parle ; on se met peu en peine de leur approbation et de leur estime : ils ne veulent pas écouter, ils ne peuvent donc pas juger. Il suffit qu'on défende la vérité et qu'on ait l'approbation de ceux qui travaillent sérieu* sèment à se délivrer des erreurs de leurs sens et à user
seulement qu'ils méditent ces pensées avec le plus d'atlenlion qu'ils pourront, et qu'ils jugent, qu'ils les condamnent ou qu'ils les approuvent. On les soumet à leur jugement, parce que par leur méditation ils ont acquis sur elles droit de vie et de mort, qui ne peut leur être contesté sans injustice
CHAPreftE XX
Conclusion de ce premier livre. — I. Que nos sens ne nous aon donnés que poor aotre corps. — If. Qu'il fsat deater de ce qu'ils nous rapportent. — IIJ. Que ce n'est pas peu q«e 4e douter comme il faut.
^ous avons, ce me semble, assez découvert les erreurs générales où nos sens nousporlent^soit à l'égard de leurs propres objets, soit à l'égard des choses qui ne peuvent être aperçues que par Tentendemenl; et je ne crois pas qu'en suivant leur rapport nous tombions dans aucune erreur dont on ne puisse reconnaître )a cause par les choses que nous venons de dire» pourvu qu'on les veuille un peu méditer.
I . Nous avons encore vu que nos sens sont très-fldèles et très-exacts pour nous instruire des rapports que tous les corps qui nous environnent ont avec le nôtre, mais qu'ils sont incapables de nous apprendre ce que ces corps sont en eux-mêmes; que^ pour en faire un bon usage, il ne faut s'en servir que pour conserver sa santé et sa vie, el qu'on ne les peut assez mépriser quand ils veulent s'élever jusqu'à se soumettre l'espril. C'est la principale chose que je souhaite ,que l'on retienne bien de tout ce premier livre. Que Ton conçoive bien que nos sens ne nous sont donnés que^ pour la conservation de notre corps; qu'on se fortifie dans cette pensée, et que pour se délivrer de l'ignorance où l'on est oii cherche d'autres secours que ceux qu'ils nous fournissent.
IL Que s'il se trouve quelques personnes, comme sans doute il n'y en aura que trop, qui ne soient point persuadées de ces dernières propositions par les choses qu'on a dites jusqu'ici, on leur demande encore bien moins. Il suffit qu'ils entrent seulement en quelque défiance de leurs sens; et s'ils ne peuvent pas rejeter entièrement leurs rapports comme faux et trompeurs, on leur demande seulement qu'ils doutent sérieusement que ces rapports soient entièrement vrais.
Et véritablement il me semble qu'on en a assez dit pour jeter au moins quelque scrupule dans l'esprit des personnes raisonnables, et par conséquent pour les exciter à se servir de leur liberté autrement qu'ils n'ont fait jusqu'à présent; car s'ils peuvent entrer dans quelque doute que les rapports de leurs sens soient vrais, ils auront aussi plus de facilité à retenir leur consentement, et à s'empêcher ainsi de tomber dans les erreurs où ils sont tombés jusqu'ici, principalement s'ils se souviennent de la règle qui est au commencement de ce traité : qu'on ne doit jamais donner un consentement entier qu'à des choses qui paraissent entièrement évidentes^ et auxquelles on ne peut s'abstenir de consentir sans reconnaître avec une entière certitude que Ton ferait mauvais usage de sa liberté si l'on ne s'y rendait pas.
III. Au reste, qu'on ne s'imagine pas avoir peu avancé si on a seulement appris à douter. Savoir douter par esprit et par raison n'est pas si peu de chose qu'on le pense ; car, il faut le dire ici, il y a bien de la différence entre douter et douter. On doute par emportement et par brutalité, par aveuglement et par malice; et enfin par fantaisie, et parce que l'on veut douter.. Mais on doute aussi par prudence et par défiance, par sagesse et par pénétration d'esprit. Les académiciens et les athées doutent de la première sorte, les vrais philosophes doutent de la seconde : le premier doute est un doute