MI PRÉFACE
guslin ^. Ce qu'il y a de visible ou de sensible dans Jésus-Christ ne mérite nos adorations qu'à cause de l'union avec le Verbe, qui ne peut être l'objet que de Tesprit seul.
Il est absolument nécessaire que ceux qui se veulent rendre sages et heureux soient entièrement convaincus et comme pénétrés de ce que je viens de dire. 11 ne suffit pas qu'ils me croient sur ma parole ni qu'ils en soient persuadés par l'éclat d'une lumière passagère : il est nécessaire qu'ils le sachent par mille expériences et mille démonstrations incontestables ; il faut que ces vérités ne se puissent jamais effacer de leur esprit, et qu'elles leur soient présentes dans toutes leurs études et dans toutes les autres occupations de leur vie.
Ceux qui prendront la peine de lire avec quelque application Touvrage que l'on donne présentement au public entreront, si je ne me tronage, dans cette disposition d'esprit; car on y démontre en plusieurs manières que nos sens, notre imagination et nos passions nous sont entièrement inutiles pour découvrir la vérité et notre bien ; qu'ils nous éblouissent au contraire et nous séduisent en toutes rencontres, et généralement que toutes les connaissances que l'esprit reçoit par le corps ou à cause de quelques mouvements qui se font dans le corps sont toutes fausses et confuses par rapport aux objets qu'elles représentent, quoiqu'elles soient très-utiles à la conservation du corps et des biens qui ont rapport au corps.
PBÉFACE. XIII
nion de l'esprit avec le corps. Op prétend en plusieurs endroiû/aire sentir à Tespril sa servitude et la dépendance ou il est de toutes les choses sensibles, afin qu'il se réveille de son assoupissement et qu'il fasse quel* ques efforts pour sa délivrance.
On ne se contente pas d'y faire une simple exposition de nos égarements, on explique encore en partie la nature de l'esprit; on ne s'arrête pas, par exemple, à faire un grand dénombrement de toutes les erreurs particulières des sens ou de l'imagination, mais on s'arrête principalement aux causes de ces erreurs. On montre tout d'une vue, dans l'explication de ces facultés et des erreurs générales dans lesquelles on tombe, un nombre comme infini de ces erreurs particulières dans lesquelles on peut tomber. Ainsi le sujet de cet ouvrage est l'esprit de l'homme tout entier : on le con* sidère en lui-même, on le considère par rapport aux corps et par rapport à Dieu ; on examine la nature de toutes ses facultés, on marque les usages que l'on en doit faire pour éviter l'erreur; enfin on explique la plupart des choses que Ton a cru être utiles pour avano^r-dans la connaissance de l'homote.
La plus belle, la plus agréable et la plus nécessaire de toutes nos connaissances est sans doute la connaissance de nous-mêmes. De toutes les sciences humaines, la science de l'homme est la plus digne de l'homme. Cependant cette science n'est pas la plus cultivée ni la plus achevée que nous ayons : le commun' des hommes la négUge entièrement. Entre ceux même qui se piquent de science, il y en a très-peu qui s'y appUquent, et il y en a encore beaucoup moins qui s'y appliquent avec succès. La plupart de ceux qui passent pour habiles dans le monde ne voient que fort confusément la différence essentielle qui est entre l'esprit et le corps. Saint Augustin même, qui a si bien ni. h
XtV PRÉFACE.
distingué ces deux êtres, confesse qu'il a été longtemps sans la pouvoir reconnaître ^ Et quoiqu'on doive demeurer d'accord qu'il a mieux expliqué les propriétés de l'âme et du corps que tous ceux qui l'ont précédé et qui l'ont suivi jusqu'à notre siècle, néanmoins il serait à souhaiter qu'il n'eût pas attribué 'aux corps qui nous environnent toutes les qualités sensibles que nous apercevons par leur moyen ; car enfin elles ne sont point clairement contenues dans l'idée qu'il avait de la matière. De sorte qu'on peut dire avec quelque assurance qu'on n'a point assez clairement connu la différence de l'esprit et du corps que depuis quelques années.
Les uns s'imaginent bien connaître la nature de l'esprit; plusieurs autres sont persuadés qu'il n'est pas possible d'en rien connaître; le plus grand nombre enfin ne voit pas de quelle utilité est cette connaissance, et pour cette raison ils la méprisent. Mais toutes ces opinions si communes sont plutôt des effels de l'imagination et de l'inclination des hommes que des suites d'une vue claire et distincte de leur esprit. C'est qu'ils sentent de la peine et du dégoût à rentrer dans eux-mômes pour y reconnaître leurs faiblesses et leurs infirmités, et qu'ils se plaisent dans les recherches curieuses et dans toutes les sciences qui ont quelque éclat. Étant toujours hors de chez eux, ils ne s'aperçoivent point des désordres qui s'y passent; ils pensent qu'ils se portent bien, parce qu'ils ne se sentent point; ils trouvent même à redire que ceux qui connaissent leur propre maladie se mettent dans les remèdes; ils disent qu'ils se font malades, parce qu'ils tâchent de se guérir.
Mais ces grands génies qui pénètrent les secrets les
» Conf., liv. 4, cil. 5.
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plus cachée de la nature, qui s'élèvent en esprit jusque dans les cieux et qui descendent jusque dans les ad>inie8 devraient se souvenir de ce qu'ils sont. Ces grands objets ne font peut-être que les éblouir. Il faut que l'esprit sorte hors de lui-même pour atteindre à tant de choses, mais il ne peut en sortir sans se dissiper.
Les hommes ne sont pas nés pour devenir astronomes ou chimistes, pour passer toute leur vie pendus à une lunette ou attachés à un fourneau et pour tirer ensuite des conséquences assez inutiles de leurs observations laborieuses. Je veux qu'un astronome ait découvert le premier des terres, des mers et des montagnes dans la lune ; qu'il se soit aperçu le premier des taches qui tournent sur le soleil et qu'il en ait exactement calculé les mouvements. Je veux qu'un chimiste ait enfin trouvé le secret de fixer le mercure ou de faire de cet alkaest par lequel Van Heimont se vantait de dissoudre tous les corps : en sont-ils pour cela devenus plus sages et plus heureux? Ils se sont peut-être fait quelque réputation dans le monde; mais, s'ils y ont pris garde, cette réputation n'a fait qu'étendre leur servitude.
Les hommes peuvent regarder l'astronomie, la chimie et presque toutes les autres sciences comme des divertissements d'un honnête homme/ mais ils ne doivent pas se laisser surprendre par leur éclat ni les préférer à la science de l'homme. Car, quoique l'imagination attache une certaine idée de grandeur à l'astronomie, parce que cette science considère des objets grands, éclatants et qui sont infiniment élevés audessus de tout ce qui nous environne, il ne faut pas que l'esprit révère aveuglément celte idée : il s'en doit rendre le juge et le maître, et la dépouiller de ce faste sensible qui étonne la raison. H faut que l'esprit juge