CHAPITRE VII
De l'usage de la première règle, qui regarde les questions particulières.
Nous nous sommes suffisamment arrêtés à expliquer la règle générale de la méthode, et à faire voir que M. Descartes Ta suivie assez exactement dans son système du monde, et qu'Aristote et ses sectateurs ne l'ont point du tout observée. Il est maintenant à propos de descendre aux règles particulières qui sont nécessaires pour résoudre toutes sortes de questions.
Ll»s questions que l'on peut former sur toute sorte de sujets, sont de plusieurs espèces dont il n'est pas facile de faire le dénombrement; mais voici les principales : quelquefois on cherche les causes inconnues de quelques effets connus; quelqueî'ois on cherche les effets inconnus par leurs causes connues. Le feu brûle et dissi|H? le bois; on en cherche la Cause. Le feu consiste dans un très-grand mouvement des parties du bois ; on veut savoir quels effets ce mouvement est capable de produire, s'il peutdu.rcirla boue, fondre le fer, etc.
lefois OU cherche la nature d*une chose par ses proprié- Iquefois on cherche les propriétés d'une chose dont on. 1 nature. On sait ou Ton suppose que la lumière se trans-, n instant, que cependant elle se réQéchit et se réunit par
d'un miroir concave, en sorte qu'elle dissipe ou qu'elle :orp3 les plus solides, et l'on veut se servir de ces pro- Dur en découvrir la nature. On sait au contraire, ou Ton )ue tous les espaces , qui sont depuis la terre jusques au t pleins de petits corps sphériques extrêmement agités , et !nt sans cesse à s'éloigner du soleil ; et l'on veut savoir si 3 ces petits corps se pourra transmettre en un instant, et ent, en se refléchissant d'un miroir concave, se réunir, et ou fondre les corps les plus solides, jefois on cherche toutes les parties d'un tout ; quelquefois he un tout par ses parties. On cherche toutes les parties s d'un tout connu, lorsqu'on cherche toutes les parties
d'un nombre , toutes les racines d'une équation , tous les 'oits que contient une figure , etc. Et l'on cherche un tout dont toutes les parties sont connues, lorsqu'on cherche la le plusieurs nombres , l'aire de plusieurs figures, la capaplusieurs vases ; ou un tout dont une partie est connue , et
autres, quoique inconnues, renferment quelque rapport ^ec ce qui est inconnu : comme lorsqu'on cherche quel est ^e dont on a une partie connue 45, et dont l'autre qui le
est la moitié ou le tiers du nombre inconnu; ou lorsqu'on un nombre inconnu qui soit égal à i 5, et à deux fois la e ce nombre inconnu.
on cherche quelquefois si certaines choses sont égales ou les à d'autres, ou de combien elles sont inégales ou diffé- )n veut savoir si Saturne est plus grand que Jupiter, ou à ; de combien ; si l'air de Rome est plus chaud que celui de 3, ou de combien.
i est général dans toutes les questions, c'est qu'on ne les je pour connaître quelque vérité ; et parce que toutes les le sont que des rapports, on peut dire généralement que Jtes les- questions on ne cherche que la connaissance de i rapports, soit de rapports entre les choses, soit de rap- ;re les idées, soit de rapports entre les choses et leurs idées.
des rapports de plusieurs espèces, il y en a entre la nature ;es, entre leur grandeur, entre leurs parties, entre leurs
, entre leurs qualités, entre leurs effets, entre leurs etc. Mais on peut les réduire tous à doux, savoir, à des
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rapports de grandeur et à des rapports de qualité; en appelant rap porls de grandeur tous ceux qui sont entre les choses considérées comme capabtt*s du plus et du moins , et rapports de qualité tous les autres. Ainsi , • l'on peut dire que toutes les questions^ tendent à découvrir quelques rapports, soit de grandeur, soit de qualité.
La première et la principale de toutes les règles est qu'il faut connaître très-distinctement Tétat de la question qu'on se propose de résoudre, et avoir des idées de ses termes assez distinctes, pour les pouvoir comparer , et pour en reconnaître ainsi les rapports inconnus.
Il faut donc premièrement apercevoir très-clairement le rapport inconnu que l'on y cherche , car il est évident que si Ton n'avait point de marque certaine pour reconnaître ce rapport inconnu lorsqu'on le cherchait, ou lorsqu'on l'aurait trouvé, ce serait en vain qu'on le chercherait.
Secondement, il faut autant qu'on le peut se rendre distinctes les idées qiii répondent aux termes de la question, en ôtant l'équivoque des termes, et claires, en les considérant avec toute l'attention possible. Car si ces idées sont si confuses et si obscures, qu'on ne puisse faire les comparaisons nécessaires pour découvrir les rapports que l'on cherche, l'on n'est point encore en état de résoudre la question.
En troisième lieu , il faut considérer avec toute l'attention possible les conditions exprimées dans une question, s'il y en a quelques-unes, parce que sans cela l'on n'entend que confusément l'état de cette question, outre que les conditions marquent ordmairement h voie pour la résoudre. De sorte que lorsqu'on a une fois bien conçu l'état d'une question et ses conditions, on sait et ce qu'on cherche, et quelquefois mêrrie par où il s'y faut prendre pour le découvrir.
Il est vrai qu'il n'y a pas toujours quelques conditions exprimées dans les questions; mais c'est que ces questions sont indéterminées, et que l'on peut les résoudre en plusieurs manières , comme si on demandait un nombre carré , un triangle , etc , sans rien spécifier davantage ; ou bien c'est que celui qui les propose ne sait point les moyens de les résoudre, ou qu'il les cache à dessein d'embarrasser ; comme si on demandai! que l'on trouvât deux moyennes proportionnelles entre deux lignes, sans ajouter par l'intersection du cercle et de la parabole, ou du cercle et de l'ellipse, etc.
tl est donc absolument nécessaire que la marque par laquelle on connaît ce qu'on cherche soit fort distincte, qu'elle ne soit point
que, et qu'elle ne puisse désigner que ce que l'on cherche; lent on ne pourrait s'assurer d'avoir réàoiu la question pro-
De même il faut avoir soin de retrancher de la question
les conditions qui l'embarrassent, et sans lesquelles elle c dans son entier; car elles partagent inutilement la capa-
Tesprit ; et même on ne connaît point encore distinctement l'une question, lorsque les conditions qui l'accompagnent utiles.
)n proposait, par exemple, une question en ces termes : faire 3 qu'un homme étant arrosé de quelques liqueurs et couvert ^ouronne de fleurs, ne puisse demeurer en repos, quoiqu'il 3 rien qui soit capable de l'agiter. Il faut savoir si le mot ne n'est point métaphorique ; si le mot de repos n'est point \ue, s'il n'est point pris par rapport au mouvement local, ou iport aux passions, comme ces paroles : quoiquil ne voie i soit capable de Vagiter, semblent le marquer. Il faut «avoir onditions, étant arrosé de quelque liqueur, et couvert d'une ne de fleurs ^ sont essentielles. Ensuite l'état de cette quesiicule et indéterminée étant clairement connu , l'on pourra ent la résoudre, en disant qu'il n'y a qu'à mettre un homme 1 vaisseau selon les conditions exprimées dans la question. r6sse de ceux qui proposent de semblables questions est d y
les conditions qui semblent être nécessaires quoiqu'elles ne il pas, afm de tourner l'esprit de ceux à qui ils les proposent, !S choses inutiles pour la résoudre. Comme dans cette quese les servantes font d'ordinaire aux enfants : J'ai vu , leur elles, des chasseurs, ou plutôt des pêcheurs qui emportaient ix ce qu'ils ne prenaient pas , et qui jetaient dans l'eau ce renaient. L'esprit, étant préoccupé de l'idée de pêcheurs qui ^ du poisson, il ne peut concevoir ce que Ton veut dire; et [ difficulté qu'il y a pour résoudre cette question badine, e ce qu'on ne la conçoit pas clairement , et qu'on ne pense 0 des chasseurs et des pêcheurs, aussi bien que d'autres s, cherchent quelquefois dans leurs habits certains petits X qu'ils rejettent s'ils les attrapent, et qu'ils emportent avec s ne peuvent les attraper.
^uefois aussi l'on ne piet pas dans les questions toutes les )ns nécessaires pour les résoudre, et cela les rend pour le aussi difficiles que lorsque l'on en joint d'inutiles comme îlle-ci : Rendre un homme immobile sans le lier ni le bles-
plutôt ayant mis le petit doigt d'un homme dans l'oreille de le homme, le rendre par cette posture comme immobile, en
sorte quMl ne puisse sortir du lieu où on TaUra mis jusqu'à ce qu'il ôte son petit doigt de son oreille. Cela paraît impossible d'abord, et cela l'est en effet, car on peut fort bien marcher quoique l'on ait le petit doigt dans l'oreille. Aussi y manque-t-il encore une condition, qui ôterait toute la difficulté si elle était exprimée. Cette condition est que l'on doit faire embrasser quelque colonne de lit ou quelque chose de semblable à celui qui met son petit doit dans son oreille, en sorte que cette colonne soit enfermée entre son bras et son oreille, car il ne pourra sortir de sa place sans se débarrasser, et tirer son doigt de son oreille. L'on n'ajoute point pour une condition de la question, qu'il y a encore quelqu'autre chose à faire , afin que l'esprit ne s'arrête point à le chercher , et qu'on ne puisse ainsi le découvrir. Mais ceux qui entreprennent de résoudre ces sortes de questions doivent faire toutes les demandes nécessaires pour s'éclaircir du point où consiste la difficulté.
Ces questions arbitraires semblent être badines, et elles le sont en effet en un sens , car on n'apprend rien lorsqu'on les résout. Cependant elles ne sont pas si différentes des questions naturelles qu'on pourrait peut-être se l'imaginer. Il faut faire à peu près les mêmes choses pour résoudre les unes et les autres. Car si l'adresse ou la malice des hommes rend les questions arbitraires embarrassantes et difficiles à résoudre, les effets naturels sont gussi par leur nature environnés d'obscurités et de ténèbres. Et il faut dissiper ces ténèbres par l'attention de l'esprit et par des expériences qui sont des espèces de demandes que l'on fait à l'auteur de la nature , de même qu'on ôte les équivoques et les circonstances inutiles des questions arbitraires par l'attention de l'esprit et par les demandes adroites que l'on fait à ceux qui nous les proposent. Expliquons ces choses par ordre et d'une manière plus sérieuse et plus instructive.
Il y a un très-grand nombre de questions qui semblent trèsdifficiles parce qu'on ne les entend pas, et qui devraient plutôt passer pour des axiomes qui auraient pourtant besoin de quelque explication que pour de véritables questions : car il me semble qu'on ne doit pas mettre au nombre des questions certaines propositions qui sont incontestables, lorsqu'on en conçoit distinctement les termes.
On demande , par exemple , comme une question difficile à résoudre, si l'âme est immortelle, parce que ceux qui font cette question ou qui prétendent la résoudre n'en conçoivent pas distinctement les termes. Comme les mots d'âme et (ïimmortel signifient différentes choses et qu'ils ne savent comment ils l'entendent,
peuvent résoudre si rame est immortelle : car ils ne savent >ément ni ce qu'ils demandent ni ce qu'ils cherchent. ' ce mot âme on peut entendre une substance qui pense , qui
qui sent , etc. On peut prendre l'àme pour le mouvement ou culation du sang, et pour la configuration des parties du ; enfin on peut prendre Tàme pour le sang même et les esanimaux. De même par ce mot immor/e/ on entend ce qui ne périr par les forces ordinaires de la nature , ou bien ce qui ut changer, ou enfin ce qui ne peut se corrompre ni se dissiomme une vapeur ou de la fumée. Ainsi, supposé que Ton e les mots ô'âme et d'immortel en quelqu'une de ces signifiis, la moindre attention d'esprit fera juger si elle est immor- )u si elle ne l'est pas.
', premièrement, il est clair que Vâme, prise dans le premier c'est-à-dire pour une substance qui pense , est immortelle, si irend aussi immortel dans le prennrter sens et pour ce qui ne périr par les forces ordinaires de la nature ; car il n'est pas I concevable qu'aucune substance puisse devenir rien. U ecourir à uue puissance de Dieu tout extraordinaire pour voir que cela soit possible.
ondement, Tâme est immortelle, si l'on prend immortel dans ond sens, et pour ce qui ne peut se corrompre ni se résoudre peur ou en fumée : car il est évident que ce qui ne peut se r en une infinité de parties peut se corrompre ou se résoudre peur.
•isièmement , Tâme n'est point immortelle , en prenant tm- { dans le troisième sens , et pour ce qui ne peut changer : lous avons assez de preuves convaincantes des change-
de notre âme; que tantôt elle sent de la douleur et tantôt aisir; qu'elle veut quelquefois certaines choses et qu'elle
de les vouloir; qu'étant unie au corps elle en i)eut être '^e, etc.
on prend le mot d'âme dans quelqu'autre signification , il e même très-facile de voir si elle est immortelle en prenant
d'immortel en un sens fixe et arrêté. De sorte que ce qui ;es questions difficiles, c'est qu'on ne les conçoit pas distinct , et que les termes qui les expriment sont équivoques : si [u'elles ont plutôt besoin d'explication que de preuve. ii vrai qu'il y a quelques personnes assez stupides et queluitres assez Imaginatives pour prendre sans cesse l'âme pour Ttaine configuration des parties du cerveau et pour le mouit des esprits; et il est cortaînen^ent impossible de prouver
à ces sortes de gens que l'àme est immortelle et qu'elle ne peut périr : car il est au contraire évident que l'âme, prise au sens qu'ils l'entendent, est mortelle.
Ainsi, ce n'est point une question qu'il soit difficile de réâoudre, mais c'est une proposition qu'il est difficile de faire entendre à des gens qui n'ont point les mêmes idées que nous , et qui font tous leurs efforts pour ne les point avoir pour s'aveugler.
Lors donc qu'on demande si l'âme est immortelle ou quelque autre question que ce soit, il faut d'abord ôter l'équivoque des termes et savoir en quel sens on les prend , afin de concevoir distinctement l'état de la question ; et si ceux qui la proposent ne savent comment ils l'entendent, il faut les interroger pour les éclairer et pour les déterminer : si en les interrogeant on reconnaît que leurs idées ne s'accommodent point avec les nôtres , il est inutile de leur répondre. Car, que répondre à un homme qui s'imagine qu'un désir par exemple n'est autre chose que le mouvement de quelques esprits; qu'une pensée n'est qu'une trace ou qu'une image que les objets ou les esprits ont formée dans le cerveau, et que tous les raisonnements des hommes ne consistent que dans la différente situation de quelques petits corps qui s'arrangent diversement dans la tête? lui répondre que l'âme, prise dans le sens qu'il l'entend, est immortelle, c'est le tromper ou se rendre ridicule dans son esprit ; mais lui répondre qu'elle est mortelle, c'est en un sens le confirmer dans une erreur de très-grande conséquence. Il ne faut donc point lui répondre, mais seulement tâcher de le faire rentrer en lui-même, afin qu'il reçoive les mêmes idées que nous, de celui qui est seul capable de l'éclairer.
Cest encore une question qui paraît assez difficile à résoudre , savoir .si les bêtes ont une âme; cependant, lorsqu'on ôle l'équivoque, elle ne paraît plus difficile , et la plupart de ceux qui pensent qu'elles en ont, sont, sans le savoir, du sentiment de ceux qui pensent qu'elles n'en ont pas.
L'on peut prendre l'âme pour quelque chose de corporel répandu par tout le corps qui lui donne le mouvement et la vie, ou bien pour quelque chose de spirituel! Ceux qui disent que les animaux n'ont point d'âme l'entendent dans le second sens; car jamais homme ne nia qu'il y eût dans les animaux quelque chose de corporel qui fût le principe de leur vie ou de leur mouvement, puisqu'on ne peut même le nier des montres. Ceux, au contraire, qui assurent que les animaux ont des âmes , l'entendent dans le premier sens; car il y ep a peu qui croient que les animaux aient une âme spirituelle et indivisible. De sorte que les péripatéticiens et
êsiens croient que les bètes ont une âme , c'est-à-dire un
corporel de leur mouvement; et les uns et les autres [qu'elles n'en ont point, c'est-à-dire qu'il n'y a rien en elles Luel et d'indivisible.
la différence qu'il y a entre les péripatétictens et ceux que elle cartésiens n'est pas en ce que les premiers croient que s ont des âmes et que les autres ne le croient pas; mais seum ce que les premiers croient que les animaux sont capables r de la douleur, du plaisir, de voir les couleurs, d'entendre , et d'avoir généralement toutes les sensations et toutes les ) que nous avons, et que les cartésiens croient le contraire, tésiens distinguent les mots de sentiment pour en ôter que. Car , par exemple , ils disent que lorsqu'on est trop du feu, les parties du bois viennent heurter contre la main ; en ébranlent les fibres, que cet ébranlement se communi- |u'au cerveau, qu'il détermine les esprits animaux qui y itenus à se répandre dans les parties extérieures du corps anière propre pour le faire retirer. Ils demeurent d'accord es ces choses ou de semblables se peuvept rencontrer dans aux, et qu'elles s'y rencontrent effectivement, parce qu'ellejg que des propriétés d^ corps. Et les péripatéticien^ en cont.
artésiens disent de plus que, dans les hommes, l'ébranles fibres du cerveau est accompagné du sentiment de chaleur e cours des esprits animaux vers le cœur et vers les vist suivi de la passion de haine ou d'aversion; mais ils nient
sentiments et ces passions de l'âme se rencontrent dans s. Les péripatéticiens assurent au contraire que les bètes aussi bien que nous cette chaleur; qu'elles ont cx)mme nous v Tsion pour tout ce qui les incommode ; et généralement sont capables de tous les sentiments et de toutes les pasle nous ressentons. Les cartésiens ne pensent pas que les întent de la douleur ou du plaisir , ni qu'elles aiment ou
haïssent aucune chose , parce qu'ils n'admettent rien que Tiel dans les bètes et qu'ils ne croient pas que les sentii les passions soient des propriétés de la matière telle qu'elle ;tre. Quelques péripatéticiens, au contraire, pensent que la
est capable de sentiment et de passion Iprsqu'elle est , s, subtilisée ; que les bètes peuvent sentir par le moyen des inimaux, c'est-à-dire par le moyen d'une matière extrê-
subtile et délicate , et que l'ânie même n'est capable de nt et de passion qu'à ctiuêe qu'elle est unie à cette matière.
Ainsi; pour résoudre la question si les bétes ont une âme , il faut rentrer en soi-même et considérer avec toute Tattention dont on est capable l'idée que Ion a de la matière. Et si l'on conçoit que la matière, figurée d'une telle manière, comme en carré, en rond, en ovale, soit de la douleur, du plaisir, de la chaleur, de la couleur, de l'odeur, du son, etc., on peut assurer que l'ârae des bêtes, quelque matérielle qu'elle soit, est capable de sentir. Si on ne le conçoit pas , il ne le faut pas dire , car il ne faut assurer que ce que Von conçoit. De même si Ton conçoit que de la matière agitée de bas en haut, de haut en bas, en ligne circulaire, spirale, parabolique, elliptique, etc., soit un amour, une haine, une joie, une tristesse, etc., on peut dire que les bêtes ont les mêmes passions que nous ; si on ne le voit pas, il ne le faut pas dire, à moins qu'on ne veuille parler sans savoir ce qu'on dit. Mais je pense pouvoir assurer qu'on ne croira jamais qu'aucun< mouvement de matière puisse être un amour ou une joie , poun'u que l'on y pense sérieusement. De sorte que pour résoudre celte question, si les bêles sentent, il ne faut qu'avoir soin d'en ôter l'équivoque, comme font ceux qu'on se plait d'appeler cartésiens; car on la réduira ainsi à une question si simple qu'une médiocre attention d'esprit suffira pour la résoudre. It II est vrai que saint Augustin, supposant selon le préjugé commun à tous les hommes que les bêtes ont une âme, au moins n'ai-je point lu qu'il l'ait jamais examiné sérieusement dans ses ouvrages, ni qu'il l'ait révoqué en doute ; et s'apercevant bien qu'il y a contradiction de dire qu'une âme ou une substance qui pense, qui sent, qui désire, etc., soit matérielle, il a cru que l'âme des bêtes était effectivement spirituelle et indivisible * . Il a prouvé par des raisons très-évidentes que toute âme, c'est-à-dire tout ce qui sent, qui s'imagine, qui craint, qui désire, etc., est nécessairement spirituel; mais je n'ai point remarqué qu'il ait eu quelque raison (J'assurer que les bêtes ont des âmes. Il ne se met pas même en peine de le prouver, parce qu'il y a bien de l'apparence que de son temps il n'y avait personne qui en doutât, *
Présentement qu'il y a des gens qui tâchent de se délivrer entièrement de leurs préjugés, et qui révoquent en doute toutes les opinions qui ne sont point appuyées sur des raisonnements clairs et démonstratifs , on commence à douter si les animaux ont uno âme capable des mêmes sentiments et des mêmes passions que les nôtres. Mais il se trouve toujours plusieurs défenseurs des préjugés, qui prétendent prouver que les bêtes sentent, veulent, pensent et
J. Liv. 4 De nnirnn ftp^un orifine^ c. 23, et îiv, Pr qymniitnii» nntfnér et ninoiir".
mt même comme nous, quoique d'une manière beaucoup parfaite.
fiiens, disent-ils, connaissent leurs maîtres^ ils les aiment, rent avec patience les coups qu'ils en reçoivent, parce qu'ils [u*il leur est avantageux de ne point les abandonner; mais 5 étrangers ils les haïssent de telle sorte qu'ils ne peuvent ouffrir d'en être caressés. Tous les animaux ont de l'amour irs petits; et ces oiseaux qui font leurs nids à lextrémité nches font assez connaître qu'ils appréhendent que certains s ne les dévorent : ils jugent que ces branches sont trop pour porter leur ennemis, et assez fortes pour soutenir leurs L leurs nids tout ensemble. Il n'y a pas jusqu'aux araignées Taux plus vils insectes qui ne donnent des marques qu'il y [ue intelligence qui les anime : car on ne peut s'empêcher er la conduite d'un animal qui, tout aveugle qu'il est, trouve d'en surprendre dans ses filets d'autres qui ont dès yeux et 'S, et qui sont assez hardis pour attaquer les plus gros aniue nous vovions.
: vrai que toutes les actions que font les bêles marquent a une intelligence, car tout ce qui est réglé le marque. Une même le marque : il est impossible que le hasard en com- '> roueii , et il faut que ce soit une intelligence qui en ait réglé jvements. On plante une graine à contre-sens, les racines taient hors de la terre s'y enfoncent d'elles-mêmes, et le qui était tourné vers la terre se détourne aussi pour en cela marque une intelligence. Cette plante se noue d'espace ice pour se fortifier; elle couvre sa graine d'une peau qui la e; elle l'environne de piquants pour la défendre : cela mare intelligence. Enfin tout ce que nous voyons que font les aussi bien que les animaux , marque certainement une ince. Tous les véritables cartésiens l'accordent. Mais tous les les cartésiens distinguent, car ils ôtent, autant qu'ils peu- 'équivoque des termes.
mouvements des bêtes et des plantes marquent une intellimais cette intelligence n'est point de la matière, elle est liée des bêtes, comme celle qui arrange les roues d'une : est distinguée de la montre. Car enfin cette intelligence pafiniment sage, infiniment puissante, et la même qui nous a dans le sein de nos mères, et qui nous donne l'accroissement nous ne pouvons , par tous les efforts de notre esprit et de olonté, ajouter une coudée. Ainsi, dans les animaux, il n'y iitelligence ni âme, comme on l'entend ordinairement. Ils
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mangent sans plaisir, ils crient sans douleur, ils croissent sans le savoir; ils ne désirent rien, ils ne craignent rien, ils ne connaissent rien; et s'ils agissent d'une manière qui marque intelligence, c'est que Dieu les ayant faits pour les conserver, il a formé leur corps de telle façon qu'ils évitent machinalement et sans crainte tout ce qui est capable de les détruire. Autrenient il faudrait dire qu'il y a plus d'intelligence dans le plus petit des animaux ou même dans une seule graine que dans le plus spirituel des hommes ; car il est constant qu'il y a plus de différentes parties, et qu'il s'y produit plus de mouvements réglés que nous ne sommes capables d'en connaître.
Mais comme les hommes sont accoutumés à confondre toutes choses, et qu'ils s'imaginent que leur âme produit dans leur corps presque tous les mouvements et tous leà changements qui lui arrivent ; ils attachent faussement au mot d'âme l'idée de productrice et de conservatrice du corps. Ainsi pensant que leur âme produit en eux tout ce qui est absolument nécessaire à la conservation de leur vie, quoiqu'elle ne sache pas même comment 16 corps qu'elle anime est composé , ils jugent qu'il faut nécesairement qu'il y ait une âme dans les bêtes pour y produire tous les mouvements et tous les changements qui leur arrivent , à cause qu'ils sont assez semblables à ceux qui se font dans notre corps. Car les bêtes s'engendrent, se nourrissent, se fortifient comme notre corps; elles boivent , mangent , doripent comme nous , parce que nous sommes entièrement semblables aux bètes par le corps, et que toute la différence qu'il y a entre nous et elles , c'est que nous avons une âme et qu'elles n'en ont pas. Mais l'âme que nous avons ne forme point notre corps, elle ne digère point nos aliments, elle ne donne point le mouvement et la chaleur à notre sang. Elle sent, elle veut, elle raisonne; elle anime le cor[5s en ce sens qu'elle a des sentiments et des passions qui ont rapport à lui. Mais ce n'est point qu'elle se répande dans nos membres pour leur communiquer le sentiment et la vie, car notre corps ne peut rien recevoir de ce qui se rencontre dans notre esprit. Il est donc clair que la raison pour laquelle on ne saurait résoudre la plupart des questions , c'est qu'on ne distingue pas et qu'on ne pense pas môme à distinguer différentes choses qu'un même mot signifie.
Ce n'est pas que l'on ne s'avise quelquefois de distinguer, mais souvent on le fait si mal , qu'au lieu d'ôter l'équivoque des termes par les distinctions que l'on donne, on ne fait que les rendre plus obscurs. Par exemple , lorsqu'on demandé si le corps vit , comment il vit, et de quelle manière l'âme raisonnable l'anime, si les esprits animaux, le sang et les autres humeurs vivent; si les dents, les
K y les ongles sont animés , etc. ; on distingue les mots de t d'être animé, en vivre ou être animé d'une âme raisonou d'une ame sensitive ou d'une âme végétative. Mais cette ion ne fait que confondre l'état de la question , car ce^ mots :-mêmes besoin d'explication , et peut-être même que le^ îrniers, âme végémivBj âme sensitive sont inexplicables et rébensibles de la manière qu'on l'entend ordinairement. , si l'on veut attacher quelque idée claire et distincte au mot on peut dire que la vie de l'âme est la connaissance de la Il l'amour du bien , ou plutôt que sa pensée est sa vie , et vie du corps consiste dans la circulation du sang et dans le mpérament des humeurs , ou plutôt que la vie du corps est i'ement de ses parties propre pour sa conservation. Et alors s attachées au mot de vie étant claires, il sera assez évident : l'âme ne peut communiquer sa vie au corps , car elle ne faire penser ; 2^ qu'elle ne peut lui donner la vie par ^quelle urrit, il croît, etc., puisqu'elle ne sait pas même ce qu'il re pour digérer ce que l'on mange ; 3^ qu'elle ne peut le itir, puisque la matière est incapable de sentiment, etc. On fin résoudre sans peine toutes les autres questions que l'on re sur ce sujet, pourvu que les termes qui les énoncent rôdes idées claires; et il est impossible de les résoudre, si s des termes qui les expriment sont confuses et obscures, idant il n'est pas toujours absolument nécessaire d'avoir es qui représentent parfaitement les choses dont on veut [3r les rapports; il suffît souvent d'en avoir une connaisnparfaile ou commencée , parce que souvent l'on ne rechernt d'en connaître exactement les rapports. J'explique ceci, a des vérités ou des rapports de deux sortes : il y en a ement connus et d'autres qu'on ne connaît qu'imparfaite- )n connaît exactement le rapport entre un tel carré et un tel ; , mais on ne connaît qu'imparfaitement le rapport qui est aris et Orléans ; on sait que le carré est égal au triangle , ou est double, triple, etc., mais on sait seulement que Paris est and qu'Orléans sans savoir au juste de combien, us, entre les connaissances imparfaites, il y en a d'une iqfidegrés , et même tputes ces connaissances ne sont impar* ue par rapport aux connaissances plus parfaites. Par exem^ 1 sait parfaitement que Paris est plus grand que la place ; et cette connaissance n'est imps^rfaite que par rapport à maissance exacte , selon laquelle on saurait au juste de comiris est plus grand que cette place qu'il renferme.
Ainsi il y a des questions de plusieurs sortes :
4" Il y en a dans lesquelles on recherche une connaissance parfaite de tous les4'apports exacts que deux ou plusieurs choses ont entre elles ;
S"" Il y en a dans lesquelles on recherche la connaissance parfaite de quelque rapport exact qui est entre deux ou plusieurs choses ;
3^ Il y en a dans lesquelles on recherche une connaissanoe parfaite de quelque rapport assez approchant du rapport exact qui est entre deux ou plusieurs choses;
4» Il y en a dans lesquelles on recherche seulement de reconnaître un rapport assez vague et indéterminé.
Il est évident, 1**que pour résoudre des questions du premier genre et pour connaître parfaitement tous les rapports exacts de grandeur et de qualité qui sont entre deux ou plusieurs choses, il en faut avoir des idées distinctes qui les représentent parfaitement, et comparer ces choses selon toutes les manières possibles. On peut, par exemple, résoudre toutes les questions qui tendent à découvrir les rapports exacts qui sont entre 2 et 8, parce que 2 et 8 étant exactement connus, on peut les comparer ensemble en toutes les manières nécessaires pour en reconnaître les rapports exacts de grandeur ou de qualité. On peut savoir que 8 est quadruple de 2, que 8 et 2 sont des nombres pairs , que 8 et 2 ne sont point des nombres carrés.
Il est clair , en second lieu , que pour résoudre des questions du second genre, et pour connaître exactement quelque rapport de grandeur ou de qualité qui est entre deux ou plusieurs choses, il est nécessaire et il suffit d'en connaître très-distinctement les faces selon lesquelles on doit les comparer pour en découvrir le rapport tque Ton cherche. Par exemple, pour résoudre quelques-unes des questions qui tendent à découvrir quelques rapports exacts entre i et 1 6 , comme 4 et 1 6 sont des nombres pairs et des nombres carré.s, il suffit de savoir exactement que 4 et 16 se peuvent diviser sans fraction par la moitié, et que l'un et l'autre est le produit d'un nombre multiplié par lui-même, et il est inutile d'examiner quelle est leur véritable grandeur. Car il est évident que pour reconnaître les rapports exacts de qualité qui sont entre les choses, il suffit d'avoir une idée très-distincte de leur qualité sans penser à leur grandeur; et que pour connaître leurs rapports exacts de grandeur, il suffit de connaître exactement leur grandeur sans rechercher leur véritable qualité.
Il est clair, en troisième lieu , que pour résoudre des questions du troisième genre et pour connaître quelque rapport assez approchant du rapport exact qui est entre deux ou plusieurs choses, ilsu0ît d'en coimaitre à i)ou près les faces ou les cOtés selon lesquels on
les comparer pour découvrir le rapport approchant que l'on :he soit de grandeur, soit de qualité. Par exemple, je puis r évidemment que Y 8 est plus grand que 2 , parce que je puis r à peu près la véritable grandeur de K 8 , mais je ne puis litre de combien Y 8 est plus grand que 2 , parce que je ne [îonnaître exactement la véritable grandeur de F 8. fin il est évident que, pour résoudre dé& questions du quatrième I, et pour découvrir des rapports vagues et indéterminés, il de connaître les choses d'une manière proportionnée au be- |uc Ton a de les comparer pour découvrir les rapports que J'en he. De sorte qu'il n*est pas toujours nécessaire , pour résoudre \ sortes de questions , d'avoir des idées très-distinctes de leurs s, c'est-à-dire de connaître parfaitement les choses que leurs s signifient. Mais il est nécessaire de les connaître d'autant exactement, que les rapports qu'on tâche de découvrir sont exacts et en plus grand nombre. Car comme nous venons de il suffit , dans les questions imparfaites, d'avoir des idées imtes des choses que l'on considère , afin de résoudre ces quesparfaitement , c est-à-dire selon ce qu'elles contiennent. Et eut même résoudre fort bien des questions quoique l'on n'ait e idée distincte des termes qui les expriment. Car lorsqu'on ide si le feu est capable de fondre du sel, de durcir de la boue, ro évaporer du plomb et mille autres choses semblables, on i parfaitement ces questions, et l'on peut fort bien les résoudre i'on n'ait aucune idée distincte du feu , du sel, de la boue, etc. que ceux qui font ces demandes veulent seulement savoir si quelque expérience sensible que le feu ait produit ces effets; lourquoi, selon les connaissances que Ton a tirées de ses sens, r répond d'une manière capable de les contenter.