PREMIERE PARTIE
I. La pensée seule est essentielle à l'esprit. Sentir et -imaginer ne sont que des modifications. — II. Nous ne connaissons pas toutes les modifications dont notre âme est capable. — III. Elles sont différentes de notre connaissance et de notre amour, et mêhie elles n'en sont pas toujours des suites.
Le sujet de ce troisième traité est un peu sec et stérile. On y examine l'esprit considéré en lui-même et sans aucun rapport au corps , afin de reconnaître les faiblesses qui lui sont propres et les erreurs qu'il ne tient que de lui-même. Les sens et l'imagination sont des sources fécondes et inépuisables d'égarements et d'illusions; mais l'esprit, agissant par lui-même, n'est pas si sujet à l'erretir. On avait de la peine à Gnir les deux traités précédents : on a eu de la peine à commencer celui-ci. Ce n'est pas qu'on ne puisse dire assez de choses sur les propriétés de l'esprit, mais c'est qu'on ne cherche pas tant ici ses propriétés que ses faiblesses. Il ne faut donc pas s'étonner si ce traité n'est pas si ample , et s'il ne découvre pas tant d'erreurs que ceux qui l'ont précédé. Il ne faut pas aussi se plaindre s'il est un peu sec, abstrait et appliquant. On ne peut pas toujours, en parlant, remuer les sens et l'imagination des autres, et même on ne le doit pas toujours faire. Quand un sujet est abstrait, on ne peut guère le rendre sensible sans l'obscurcir; il suffît de le rendre intelligible. Il n'y a rien de si injuste que tes plaintes ordinaires de ceux qui veulent tout savoir et qui ne veulent s'appliquer à rien. Ils se fâchent lorsqu'on les prie de se rendre attentifs; ils veulent qu'on les touche toujours, et qiion flatte incessamment leurs sens et leurs passions. Mais quoi ? nous reconnaissons notre impuissance à les satisfaire. Ceux qui font des romans et des comédies sont obligés de plaire et de rendre attcn-
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tirs; pour nous, c'est assez si nous pouvons instruire ceux même qui font effort pour se rendre attentifs.
Les erreurs des sens et de l'imagination viennent de la nature et de la constitution du corps, et se découvrent en considérant la dé~ |)endance où Tâme est de lui ; mais les erreurs de Tentendement pur ne se peuvent découvrir qu'en considérant la nature de l'esprit même et des idées qui lui sont nécessaires pour connaître les objets. Ainsi, pour pénétrer les causes des erreurs d'un entendement pur, il sera nécessaire de nous arrêter dans ce livre à la considération de la nature de l'esprit et des idées intellectuelles.
Nous parlerons premièrement de Tesprit, selon ce qu'il est en lui-même et sans aucun rapport au corps auquel il est uni ; de sorte que ce que nous en dirons se pourrait dire des pures intelligences , et à plus*forte raison de ce que nous appelons ici entendement pur: car, par ce mot, entendement pur, nous ne prétendons désigner que la faculté qu'a l'esprit dé connaître les objets de dehors, sans en former d'images corporelles dans le cerveau, pour se les représenter. Nous traiterons ensuite des idées intellectuelles par le moyen desquelles l'entendement pur aperçoit les objets de dehors.
1. Je ne crois pas qu'après y avoir pensé sérieusement, on puisse douter que * l'essence de l'esprit ne consiste que dans la pensée, de même que l'essence de la matière ne consiste que dans l'étendue , et que, selon les différentes modifications de la pensée, l'esprit tantôt veut et tantôt imagine , ou enfin qu'il a plusieurs autres formes particulières ; de même que, selon les différentes modifications de l'étendue, la matière est tantôt de l'eau, tantôt du bois, tantôt du feu , ou qu'elle a une infinité d'autres formes particulières.
J'avertis seulement que par ce mot, pensée, je n'entends point ici les modifications particulières de l'âme , c'est-à-dire telle ou telle pensée, mais la pensée capable de toutes sortes de modifications ou de pensées ; de même que par l'étendue l'on n'entend pas une telle ou telle étendue, comme la ronde ou la carrée, mais l'étendue capable de toutes sortes de modifications ou de figures. £t cette comparaison ne peut faire de peine que parce que Ton n'a pas une idée claire de la pensée, comme l'on en a de l'étendue ; car on ne connaît la pensée que par sentiment intérieur ou par conscience , ainsi que je l'expliquerai- plus bas ^.
I Je ne crois pas aussi qu'il soit possible de concevoir un esprit qui I ne pense point , quoiqu'il soit fort facile d'en concevoir un qui ne
1. Par l'essence d'une chose j'entends ce que Ton conçoit de premier dans cette chose, duquel dépendent toutes les modificutions que l'on y reinaniue.