‹ Œuvres de Malebranche (volume 3)Chapitre 76 sur 174 · Seconde partie de V Esprit pur y c · texte numérisé non relu

Seconde partie de V Esprit pur y c

rseake point, qui n'imagine point, et même qui ne veuille pomt ; de même qu'il n'est pas possible de concevoir une matière qui ne soit pas étendue, quoiqu'il soit assez facile d'en concevoir une qui ne soit ni terre ni métal, ni carrée ni ronde, et qui même ne soit point en mouvement. Il faut conclure de là que comme il se peut faire qu'il y ait de la matière qui ne soit ni terre ni métal , ni carrée ni ronde, ni même en mouvement, il se peut faire aussi qu'un esprit ne sente ni chaud ni froid , ni joie ni tristesse , n'imagine rien , et même ne veuille rien ; de sorte que toutes ces modifications ne lui sont point essentielles. La pensée toute seule est donc l'essence de res[frit, ainsi que l'étendue toute seule est l'essence de la matière.

Mais de même que si la matière ou l'étendue était sans mouvement, elle serait entièrement inutile et incapable de celte variété de formes pour laquelle elle est faite, et qu'il n'est pas possible de concevoir qu'un être intelligent l'ait voulu produire de la sorte ; ainsi , si un esprit ou la pensée était sans volonté , il est clair qu'elle serait tout à fait inutile , puisque cet esprit ne se porterait jamais vers les objets de ces perceptions, et qu'il n'aimerait point le bien, pour lequel il est (ait : de sorte qa\\ n'est pas possible de concevoir qu'un être intelligent l'ait voulu produire en cet état. Néanmoins, comme le mouvement n'est pas de l'essence de la matière , puisqu'il suppose de l'étendue ; ainsi vouloir n'est pas de l'essence de l'esprit, puisque vouloir suppose la perception.

La pensée toute seule est donc proprenient ce qui constitue l'essence de rèsprit, et les différentes manières de penser ; comme sentir et imaginer ne sont que les modifications dont il est capable, et dont il n'est pas toujours modifié : mais vouloir est une propriété qui l'accompagne toujours, soit qu'il soit uni à un corps ou qu'il en soit séparé; laquelle cependant ne lui est pas essentielle, puisqu'elle suppose la pensée , et qu'on peut concevoir un esprit sans volonté comme un corps sans mouvement.

Toutefois la puissance de vouloir est inséparable de l'esprit, quoiqu'elle ne lui soit pas essentielle; comme la capacité d'être mu est inséparable de la matière, quoiqu'elle ne lui soit pas essentielle. Car, de même qu'il n'est pas possible de concevoir une matière qu'on ne puisse mouvoir, aussi n'est-il pas possible dé concevoir un esprit qui ne puisse vouloir, ou qui ne soit capable de quelque inclination naturelle. Mais aussi > comme Ton conçoit que la matière peut exister sans aucun mouvement, on conçoit de même que l'esprit peut être sans aucune imprt'^on de l'auteur de la nature vers le bien , et par D>Bséquent sans voloolé ; om* la

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volonté n'est autre chose que Tiropression de l'auteui* de la nature qui nous porte vers le bien en général , ainsi que nous avons expliqué plus au long dans le premier chapitre du Traité des sens.

II. Ce que nous avons dit dans ce Traité des sens» et ce que nous venons de dire de la nature de Tesprit , ne suppose pas que nous connaissions toutes les modifications dont il est capable; nous ne faisons point de pareilles suppositions. Nous croyons, au contraire, qu'il y a dans Tésprit une capacité pour recevoir successivement une infinité de diverses modifications que le même esprit ne con*^ nait pas.

La moindre partie de la matière est capable de recevoir une figure de trois, de six, de dix, de mille côtés, enfin la figure circulaire et l'elliptique, que Ton peut considérer comme des figures d'un nombre infini d'angles et de côtés. H y a un nombre infini de différentes es* pèces de chacune de ces figures, un nombre infini de tsiangles de différentes espèces , encore plus de figures de quatre , de six , de dix, de dix mille côtés, et de polygones infinis ; car le cercle, l'ellipse, et généralement toute figure régulière ou irrégulière curviligne, se peut considérer comme un polygone infini ; Tellipse , par exemple , œrame un polygone infini , mais dont les angles que font les côtés sont inégaux , étant plus grands vers le petit diamètre que vers le ^rand, et ainsi des autres polygones infinis plus composés et plus irréguliers.

Un simple morceau de cire est donc capable d'un nombre infini y ou plutôt d'un nombre infiniment infini de différentes modifications, que nul esprit ne peut comprendre. Quelle raison donc de s'ima-* giner que l'ânne , qui est beaucoup plus noble que le corps , ne soit i^pable que des seules modifications qu'elle a déjà reçues ?

Si nous n'avions jamais senti ni plaisir ni douleur, si nous n'avions jamais vu ni couleur ni lumière, enfin si nous étions, à l'égard. de toutes choses , comme des aveugles et comme des sourds à l'égard des couleurs et des sons, aurions-nous raison de conclure que nous ne serions pas capables de toutes les sensations que nous avons des objets? Cependant ces sensations ne sont que des modilications de notre âme , comme nous avons prouvé dans le Traité des sens.

II faut donc demeurer d'accord que la capacité qu'a l'âme de recevoir différentes modifications est aussi grande que la capacité qu'elle a de concevoir ; je veux dire que comme l'esprit ne peut épuiser iji comprendre toutes les figures dont la matière est capable, il ne peut aussi comprendre toutes les différentes modifications que la pqissante main de Pieu peut produire dans l'âme, quand nième

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il fonnaitrait aussi dislinclement la rapacité de Tâme qu'il connaît celle de la matière ; ce qui n'est pas vrai, pour les raisons que je dirai dans le chapitre vu de la seconde partie de ce livre.

Si notre âme ici-bas ne reçoit que très-peu de modifications, c'est qu'elle est unie à un corps et qu'elle en dépend. Toutes ses sensations se rapportent à son corps ; et comme elle ne jouit point de Dieu, elle n'a aucune des modifications que cette jouissance doit produire. La matière dont notre corps est composé n'est capable que de très-peu de modifications dans le temps de notre vie. Cette matière ne peut se résoudre en terre et en vapeur qu'après notre mort. Maintenant elle ne peut devenir air, feu, diamant, métal ; elle ne 'peut détenir ronde, carrée, triangulaire : il faut qu'elle soit chair, et qu'elle ait la figure d'un homme afin que l'âme y soit unie. Il en est de même de notre âme ; il est nécessaire qu'elle ait les sensations- de chaleur, de froideur, de couleur, de lumière, des sons, des odeurs, des saveurs, et plusieurs autres modifications, afin qu'elle demeure unie à son corps. Toutes ces sensations l'appliquent à la conservation de sa machine. Elles l'agitent et l'effraient dès que le moindre ressort se débande et se rompt, et ainsi il faut que l'âme y soit sujette tant que son corps sera sujet à la corruption; mais lorsqu'il sera revêtu de l'immortalité et que nous ne craindrons plus la dissolution de ses parties , il est raisonnable de croire qu'elle ne sera plus touchée de ces sensations incommodes que nous sentons malgré nous, mais d'une infinité d'autres toutes différentes dont nous n'avons maintenant aucune idée, lesquelles passeront tout sentiment et sei'ont dignes de la grandeur et de la bonté du Dieu que nous posséderons.

C'est donc sans raison que l'on s'imagine pénétrer de telle sorte la nature de l'âme que Ton ait droit d'assurer qu'elle n'est capable que de connaissance et que d'amour ; cela pourrait être soutenu- par ceux qui attribuent leurs sensations aux objets du dehors ou à leur propre corps, et qui prétendent que leurs passions sont dans leur corps : car, en effet, si on retranche de l'âme toutes ses passions et ses sensations, tout ce qu'on y reconnaît du reste n'est plus qu'une suite de la connaissance et de l'amour. Mais je ne conçois pas comment ceux qui sont revenus de ces illusions de nos sens se peuvent persuader que toutes nos sensations et toutes nos passions ne sont que Connaissance et qu'amour, je veux dire des espèces de jugements confus que l'âme porte des objets par rapport au corps qu'elle anime. Je ne comprends pas comment on peut dire que la lumière, les couleurs, les odeurs, etc., soient des jugements de l'âme, car il me semble au contraire que j'aperçois distinctement

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que la lumière, les couleurs, les odeurs et les autres sensations sont des modifications tout à fait différentes des jugements.

Mais choisissons des sensations plus vives et qui appliquent davantage l'esprit. Examinons ce que ces personnes disent de la douleur ou du plaisir. ]ls*veulent, après plusieurs auteurs trèsconsidérables * , que ces sentiments ne soient que des suites de la faculté que nous avons de connaître et de vouloir, et que la douleur, par exemple, ne soit que le chagrin, Topposition et Téloignement qu'a la volonté pour les choses qu'elle connaît être nuisibles au corps qu'elle anime. Mais il me paraît évident que c'est confondre la douleur avec la tristesse, et que tant s'en faut que la douleur soit un^ suite de la connaissance de l'esprit et de l'action de la volonté, qu'au c$)ntraire elle précède l'une et l'autre.

Par exemple, si l'on mettait un charbon ardent dans la main d'un homme qui dort ou qui se chauffe les mains derrière le dos , je ne crois pas qu'on puisse dire avec quelque vraisemblance que cet homme connaîtrait d'abord qu'il se passerait dans .sa main quelques mouvements contraires à la bonne constitution de son corps ; qu'ensuite sa volonté s'y opposerait, et que sa douleur serait une suite de cette connaissance de son esprit et de cette opposition de sa volonté. Il me semble au contraire qu'il est indubitable que la première chose que cet homme apercevrait lorsque le charbon lui toucherait la main, serait la douleur, et que cette connaissance de l'esprit et cette opposition de la volonté ne sont que des suites de la douleui', quoiqu'elles soient véritablement la cause de la tristesse qui suivrait de la douleur.

Hais il y a bien de la différence entre cette douleur et la tristesse qu'elle produit. La douleur est la première chose que l'âme sente ; elle n'est précédée d'aucune connaissance, et elle ne peut jamais être agréable par elle-même. Au contraire, la tristesse est la dernière chose que l'âme sente ; elle est toujours précédée de quelque connaissanc^e, et elle est toujours très -agréable par elle-même. Cela paraît assez par le plaisir qui accompagne la tristesse dont on est touché aux funestes représentations des théâtres, car ce plaisir augmente avec la tristesse ; mais le plaisir n'augmente jamais avec la douleur. Les comédiens, qui étudient l'art de plaire, savent bien qu'il ne faut point ensanglanter le théâtre , parce que la vue d'un meurtre, quoique feint, serait trop terrible pour être agréable. Mais ils n'appréhendent jamais de toucher les assistants d'une trop grande tristesse, parce qu'en effet la tristesse est toujours agréable lorsqu'il y a sujet d'en être touché. Il y a donc une différence essen-

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