LIVRE CINQUIÈME
ont l'imagination vigoureuse, se considèrent par leur plus bel endroit, ils sont presque toujours très-satisfaits d'eux-mêmes; et leur satisfaction intérieure ne manque jamais de s'augmenter lorsqu'ils se comparent aux autres qui n'ont pas tant de mouvements qu'eux. D'ailleurs il y a tant de gens qui les admirent, et il y en a si peu qui leur résistent avec succès et avec applaudissement (car applaudit-on jamais à la raison en présence d'une imagination forte et vive?); enfin, il se forme sur le visage de ceux qui les écoutent un air si sensible de soumission et de respect, et des traits si vifs d'admiration à chaque mot nouveau qu'ils profèrent, qu'ils s'admirent aussi eux-mêmes, et que leur imagination, qui leur grossit tous leurs avantages, les rend extrêmement contents de leur personne. Car, si l'on ne peut voir un homme passionné sans recevoir l'impression de sa passion, et sans entrer, en quelque manière, dans sies sentiments; comment serait-il possible que ceux qui sont environnés d'un grand nombre d'admirateurs ne donnassent quelque entrée à une passion qui flatte si agréablement l'amour- propre?
Or, cette haute estime que les personnes d'une imagination forte et vive ont d'elles-mêmes et de leurs qualités leur enfle le courage et leur fait prendre l'air dominant et décisif : ils n'écoutent les autres qu'avec mépris; ils ne leur répondent qu'en raillant; ils ne pensent que par rapport à eux, et, regardant comme une espèce de servitude l'attention de l'esprit, si nécessaire pour découvrir la vérité, ils sont entièrement iudisciplinables. L'orgueil, l'ignorance et l'aveuglement vont toujours de compagnie. Les esprits forts, ou plutôt les esprits vains et superbes, ne veulent pas être disciples de la vérité; ils ne rentrent dans euxmêmes que pour se contempler et pour s'admirer.
20i RECUERCHE DE LA VÉRITÉ.
Ainsi celui qui résiste aux superbes luit au milieu de leurs ténèbres sans que leurs ténèbres soient dissipées.
Il y a, au contraire, une certaine disposition dans les esprits animaux et dans le sang, laquelle nous donne un sentiment trop bas de nous-mêmes : la disette, la lenteur et la délicatesse des esprits animaux, jointes avec la grossièreté des fibres du cerveau, nous rendent l'imagination faible et languissante; et la vue, ou plutôt le sentiment confus de cette faiblesse et de cette langueur de notre imagination, nous fait entrer dans une espèce d'humilité vicieuse qu'on peut appeler bassesse d'esprit.
Tous les hommes sont capables de la vérité, mais ils ne s'adressent point à celui qui seul est capable de l'enseigner. Les superbes se tournent vers eux-mêmes; ils n'écoutent qu'eux-mêmes, et les faux humbles se tournent vers les superbes et s'assujettissent à toutes leurs décisions : les uns et les autres n'écoutent que des hommes. L'esprit des superbes obéit à la fermentation de leur propre sang, c'est-à-dire à leur propre imagination; l'esprit des faux humbles se soumet à l'air dominant des superbes : ainsi les uns et les autres sont assujettis à la vanité et au mensonge. Le superbe est un homme riche et puissant, qui a un grand équipage, qui mesure sa grandeur par celle de son train, et sa force par celle des chevaux qui tirent son carrosse; le faux humble, ayant le môme esprit et les mêmes principes, est un misérable, pauvre, faible et languissant, et qui s'imagine qu'il n'est presque rien, parce qu'il ne possède rien. Cependant notre équipage n'est pas nous ; et tant s'en faut que l'abondance du sang et des «sprits, que la vigueur et l'impétuosité de l'imagination nous conduisent à la vérité, qu'au contraire il n'y arien qui nous en détourne davantage. Ce sont ces hébétés, s'il est permis
de les appeler ainsi, ces esprits froids et languissants, qui sont les plus capables de découvrir les vérité si es plus solides et les plus cachées ; ils peuvent écouter, dans un plus grand silence de leurs passions, la vérité qui les enseigne, dans le plus secret de leur raison : mais, malheureusement pour eux, ils ne pensent point à s'appliquer à ses parol.es ; elle parle sans éclat sensible et d'une voix basse, et ce n*est que le bruit qui les réveille. Il n'y a que le brillant, que le grand et le magnifique en apparence, et selon le jugement des sens, qui les convainque : ils se plaisent à se laisser éblouir; ils aiment mieux entendre ces philosophes qui ne racontent que leurs visions et leurs songes, et qui assurent, comme les faux prophètes, que la vérité leur a parlé, lorsque la vérité ne leur a point parlé, que d'entendre la vérité même. Il y a plus de quatre mille ans que l'orgueil humain leur débite des mensonges sans qu'ils s'y opposent; ils les respectent même et les conservent comme des traditions saintes et divines. Il semble que le Dieu de la vérité ne soit plus avec eux ; ils ne pensent plus à lui; ils ne le consultent plus; ils ne méditent plus, et ils couvrent leur paresse et leur nonchalance des apparences trompeuses d'une sainte humilité.
Il est vrai que nous ne pouvons découvrir la vérité par nous-mêmes ; mais nous le pouvons toujours avec^x^ celui qui nous éclaire, et nous ne le pouvons jamais par le secours de tous les hommes joints ensemble. Ceux mômes qui la connaissent le mieux ne nous la sauraient faire voir, si nousn'interrogeons nous-mêmes celui qu'ils ont interrogé, et s'il ne répond à notre attention comme il a répondu à la leur. Il ne faut donc point croire les hommes parce que les hommes ont parlé, car tout homme est trompeur; mais parce que celui qui ne peut tromper nous a parlé, et nous
devons sans cesse interroger celui qui ne peut jamais tromper. Nous ne devons point croire ceux qui ne parlent qu'aux oreilles, qui n'instruisent que le corps, qui n'agissent au plus que sur l'imagination ; mais nous devons écouter attentivement et croire fidèlement celui qui parle à l'esprit, qui instruit la raison, et qui, pénétrant jusque dans le plus secret de l'homme intérieur, est capable de l'éclairer et de le fortifier contre l'homme extérieur et sensible, qui le séduit et qui le maltraite sans cesse. Je répète souvent ces choses, parce que je les crois très-dignes d'une sérieuse réflexion. C'est Dieu seul qu'il faut honorer : il n'y a que lui qui soit capable de répandre en nous la lumière, comme il n'y a que lui qui soit capable . de produire en nous les plaisirs.
Il se rencontre quelquefois dans les esprits animaux et dans le reste du corps une certaine disposition qui excite à la chasse, à la danse, à la course, et généralement à tous les exercices oh la force et l'adresse du corps paraissent le plus. Cette disposition est fort ordinaire aux jeunes gens, et principalement à ceux dont le corps n'est pas encore tout à fait formé. Les enfants ne peuvent demeurer en place, ils sont toujours en action lorsqu'ils suivent leur humeur. Comme leurs muscles ne sont pas encore fortifiés ni môme tout à fait achevés. Dieu, qui, comme auteur de la nature, règle les plaisirs de l'âme par rapport au bien du corps, leur fait trouver du plaisir dans l*exercice afin que leur corps se fortifie. Ainsi, dans le temps que les chairs et les fibres des nerfs sont encore molles, les chemins par lesquels il est nécessaire que les esprits animaux s'écoulent pour produire toutes sortes de mouvements se tracent et se conservent, et il ne s'amasse point d'humeurs qui les ferment ou qui, s'étant pourries, corrompent quelque partie.
UVR£ CINQUIÈME. fOS
Le sentiment confus que les jeunes gens ont àe hi disposition de leur corps fait qu'ils se plaisent dans la vue de sa force et de son adresse. Ils s'admirent lorsqu'ils en savent mesurer les mouvements ou lorsqu'ils sont capables d'en faire d'extraordinaires; ils souhaitent môme d'être en présence de gens qui les considèrent et qui les admirent. Ainsi ils se fortifient peu à peu dans la passion pour tous les exercices du corps, laquelle est une des principales causes de l'ignorance et de la brutalité des hommes. Car, outre le temps que l'on perd dans ces exercices, le peu d'usage que l'on fait de son esprit est cause que la partie principale du cerveau, dont la flexibilité fait la force et la vivacité de l'esprit, devient entièrement inflexible, et que les esprits animaux ne se répandent pas facilement dans le cerveau d'une manière propre pour penser à ce que l'on veut.
C'est ce qui rend la plupart des gens de guerre et de la noblesse incapables de s'appliquer à quoi que ce soit. Ils raisonnent de toutes choses à la cavalière, comme l'on dit ordinairement ; et si l'on prétend leur dire ce qu'ils ne veulent pas entendre, au lieu de penser à ce qui! faut répondre leurs esprits animaux se conduisent insensiblement dans les muscles qui font lever le bras. Ils répondent presque sans réflexion par quelque coup ou par quelque geste menaçant, à cause que, les esprits étant agités par les paroles qu'ils entendent, ils se portent vers les endroits les plus ouverts par l'habitude de i'exercice/Le sentiment qu'ils ont de la force de leur corps les confirme dans ces manières insolentes, et la vue de l'air respectueux de ceux qui les écoutent leur imprime une sotte confiance pour dire fièrement et brutalement des sottises. Ils croient môme avoir dit de belles et bonnes choses parce que la crainte et la prudence des autres leur a été favorable.