‹ Œuvres de MalebrancheChapitre 134 sur 229 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

passions, se fait en trois manières : par les sens, par l'imagination et par l'esprit. La perception du bien et du mai par les sens, ou le sentiment du bien et du mal , produit des passions très-promptes et trèssensibles. La perception du bien et du mal parla seule imagination en excite de bien plus faibles ; ef la Tue du bien et du mal par Tes prit seul n'en produit de véritables, que parce que cette vue du bien et du mal par l'esprit est toujours accompagnée de quelque mouveipent des esprits animaux*

Les passions ne nous sont données que pour le bien du corps, et que pour nous unir par le corps à tous les objets sensibles ; car encore que les choses sensibles ne puissent être ni bonnes ni mauvaises à Tégard de l'esprit, elles sont toutefois bonnes ou mauvaises par rapport au corps auquel l'esprit est uni. Ainsi les sens et l'imagination découvrant beaucoup mieux les rap- . ports que les objets sensibles ont avec le corps que l'esprit môme, ces facultés doivent exciter des passions beaucoup plus vives qu'une connaissance claire et évidente. Mais parce que nos connaissances sont toujours accompagnées de quelque mouvement d'esprit, une connaissance claire et évidente d'un grand bien et d'un grand mal que les sens ne découvrent pas excite toujours quelque passion secrète.

Cependant toutes nos connaissances claires et évidentes du bien et du mal ne sont pas suivies de quelque passion sensible et dont on s'aperçoive, de même que toutes nos passions ne sont point accompagnées de quelque connaissance de l'esprit. Car si l'on pense quelquefois à des biens et à des maux sans se sentir ému, on se sent souvent ému de quelque passion sans en connaître et môme quelquefois sans en sentir la cause. Un homme qui respire un bon air se sent ému de joie sans en savoir la cause, il ne connaît pas le bien qu'il

possède, qui produit cette joie ; et s*ily a quelque corps invisible qui se mêlant dans le sang en empêche la fermentation, il se trouvera triste, et pourra même attribuer la cause de sa tristesse à quelque chose de visible qui se présentera devant lui dans le temps de sapassioD. De toutes les passions, il n'y en a point qui soient plus sensibles ni plus promptes, et qui par conséquent soient le moins accompagnées de la connaissance de Tesprit, que l'horreur et l'antipathie, l'agrément et la sympathie. Un homme sommeillant à l'ombre se réveille quelquefois en sursaut si une mouche le pique ou si une feuille le chatouille, comme si un serpent le mordait. Le sentiment confu» de quelque chose aussi terrible que la mort même l'effraie, et, sans qu'il y pense, il se trouve agité d'une passion très-forte et très-violente qui est une aversion de désir. Un homme au contraire dans quelque besoin, découvre par hasard quelque petit bien dont la douceur le surprend, il s'attache à cette bagatelle comme au plus grand de tous les biens, sans y faire la moindre réflexion. Cela arrive aussi dans les mouvements de sympathie et d'antipathie. On voit dans une compagnie une personne dont l'air et les manières ont de secrètes alliances avec la disposition présente de notre corps, sa vue nous touche et nous pénètre, nous sommes portés sans réflexion à l'aimer et à lui vouloir du bien. C'est le je ne sais quoi qui nous agite, car laraison n'y a point de part. Il arrive le contraire à l'égard de ceux dont l'air et les manières répandent, pour ainsi dire, le dégoût et l'horreur. Ils ont je ne sais quoi de fade qui repousse et qui nous effraie; mais l'esprit n'y connaît rien, car il n'y a que les sens qui jugent bien de la beauté et de la laideur sensible, lesquelles sont l'objet de ces sortes de passions.

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