‹ Œuvres de MalebrancheChapitre 135 sur 229 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Dessein de ce livre, et les deux moyens généraux pour conserver l'évidence dans la recherche de la vérité, qui seront le sujet de ce livre.

On a vu, dans les livres précédents, que l'esprit de l'homme est extrêmement sujet à l'erreur ; que les illusions de ses sens*, les visions de son imagination^ et les abstractions de son esprit^ le trompent à chaque moment; que les inclinations de sa volonté* et les passions de son cœur' lui cachent presque toujours la vérité, et ne la lui laissent paraître que lorsqu'elle est teinte de ces fausses couleurs qui flattent la concupiscence. En un mot, l'on a reconnu en partie les erreurs de l'esprit et les causes de ces erreurs ; il est temps présentement de montrer les chemins qui conduisent à la connaissance de la vérité, et de donner à l'esprit toute la force et toute l'adresse que l'onpourra pour marcher dans ces chemins sans se fatiguer inutilement et sans s'égarer.

Mais afin que l'on ne se donne point une peine inu-

* Livre 1.

« Livre 2.

8 Livre 3.

* Livre k , 5 Livre 5.

tile à la lecture de ce dernier livre, je crois devoir avertir qu'il n*est fait que pour ceux qui veulent chercher sérieusementla vérité par eux-mêmes, et se servir ;>' I pour cela des propres forces de leur esprit. Je demande ! qu'ils méprisent pour un temps toutes les opinions vraisemblables ; qu'ils ne s'arrêtent point aux conjectures les plus fortes ; qu'ils négligent l'autorité de tous les philosophes ; qu'ils soient, autant qu'il leur sera possible, sans préoccupation, sans intérêt, sans passion; qu'ils se défient extrêmement de leurs sens et de leur imagination; en un mot, qu'ils se souviennent bien de la plupart des choses que l'on a dites dans les livres précédents.

Le dessein de ce dernier livre est d'essayer de rendre à l'esprit toute la perfection dont il est naturellement capable, en lui fournissant les secours nécessaires pour devenir plus attentif et plus étendu, et en lui prescrivant les règles qu'il faut observer, dans la recherche de lavérité, pour ne se tromper jamais, et pour apprendre avec le temps tout ce que l'on peut savoir.

Si Ton portait ce dessein jusqu'à sa dernière perfection, ce que Ton ne prétend pas, car ceci n'est qu'un essai, on pourrait dire qu'on aurait donné une science universelle, et que ceux qui en sauraient faire usage seraient vérilablemetit savants, puisqu'ils auraient le fondement de toutes les sciences particulières, et qu'ils les acquerraient à proportion de l'usage qu'ils feraient de cette science universelle. Car on tâche par ce traité de rendre les esprits capables de former des jugements véritables et certains sur toutes les questions qui leur seront proportionnées.

Gomme il ne suffit pas, pour être bon géomètre, de savoir par mémoire toutes les démonstrations d'Euclide, de Pappus, d'Archimède, d'Appollonius, et dt tous ceux qui ont écrit de la géométrie ; ainsi ce n'est

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