LIVRE SIXIÈME. S
pas assez pour être savant philosophe d'avoir lu Platon, Aristote, Descartes, et de savoir par mémoire tous leurs sentiments sur les questions de philosophie. La connaissance de toutes les opinions et de tous les jugements des autres hommes, philosophes ou géomètres, n'est pas tant une science qu'une histoire, car la véritable science, qui seule peut rendre à l'esprit de l'homme la j)erfection dont il est maiulenent capable, consiste dans jine certaine capacité de juger solidement de toutes les choses qui lui sont porportionnées. Mais, pour ne point perdre de temps et ne préoccuper personne par des jugements précipités, commençons 'à traiter d'une matière si importante.
Il faut se ressouvenir d'abord de la règle que l'on a établie et prouvée dès le commencement du premier livre, parce qu'elle est le fondement et le premier principe de tout ce que nous dirons dans la suite. Je la répète: on ne doit jamais donner un consentement entier qu'aux propositions qui paraissent si évidemment vraies quon ne puisse le leur refuser sans sentir une peine intérieure et des reproches secrets de la raison, c'est-à-dire sans que l'on con^ naisse clairement que l'on ferait mauvais usage de sa liberté si l'on ne voulait pas consentir. Toutes les fois que l'on consent aux vraisemblances, on se met certainement en danger de se tromper et l'on se trompe en effet presque toujours; ou enfin si l'on ne se trompe pas, ce n'est que par hasard et par bonheur. Ainsi la vue confuse d'un grand nombre de vraisemblances sur différents sujets, ne rend point notre raison plus parfaite ; et il n'y a que la vue claire de la vérité qui lui puisse donner quelque perfection et quelque satisfaction solide.
Il est donc facile de conclure que n'y ayant que l'évidence qui, selon notre première règle, nous as&ure que nous ne; nous trompons point, nous devons surtout
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prendre garde à conserver cette évidence dans toutes nos perceptions, afin que nous puissions juger solidement de toutes les choses qui sont soumises à notre raison et découvrir touteç les vérités dont nous sommes capables*
Les choses qui peuvent produire et conserver cette évidence sont de deux sortes. Il y en a qui sont en nous ouqui dépendent en quelque manière de nous; d'autres qui n'en dépendent point. Car de même que pour voir distinctement les objets visibles il est nécessaire d'avoir la vue bonne et de l'arrêtet fixement sur ces objets, deux choses qui sont en nous ou qui dépendent de nous en quelque manière ; il faut aussi avoir l'esprit bon et l'appliquer fortement pour pénétrer le fond des vérités intelligibles, deux choses qui sont aussi en nous ou qui dépendent de nous en quelque manière.
Mais comme les yeux ont besoin de lumière pour voir, et que cette lumière dépend de causes étrangères,
^l'esprit aussi a besoin d'idées pour concevoir, et ces idées, comme l'on a prouvé ailleurs, ne dépendent point de nous, mais d'une cause étrangère qui nous les donne néanmoinsen conséquence de notre attention. S'il arrivait donc que les idées des choses ne fussent pas présentes à notre esprit toutes les fois que nous souhaitons de les avoir, et si celui qui éclaire le monde nous les voulait cacher, il nous serait impossible d'y remédier et de connaître aucune chose; de même qu'il ne nous est pas possible de voir lea objets visibles lorsque la lumière nous manque. Mais c'est ce qu'on n'a pas
.sujet de craindre, car la présence des idées à notre esprit étant naturelle et dépendante de la volonté générale de Dieu, qui est toujours constante et immuable, elle ne nous manque jamais pour découvrir les choses qui sont naturellement sujettes à la raison ; car le soleil qui éclaire les esprits n'est pas comme le soleil qui