‹ Œuvres de MalebrancheChapitre 218 sur 229 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

évident que le repos n'a point de force pour résister au mouvement^ et que le moindre mouvement contient plus de puissance et plus de force que le plus grand repos; et qu'ainsi on ne doit point comparer la force du mouvement et du repos, par la proportion qui se trouve entre la grandeur des corps qui sont en mouvement et en repos, comme a fait M. Descartes.

Il est vrai qu'il y a quelque raison de croire qu'un vaisseau est agité dès qu'il est dans l'eau, à cause du changement continuel qui arrive aux parties de Teau qui l'environnent, quoiqu'il . nous semble qu'il ne change point de place. Et c'est ce qui fait croire à M. Descartes et à quelques autres que ce^ n'est pas la force toute seule de celui qui le pousse, laquelle le fait avancer dans l'eau, mais qu'ayant déjà reçu beaucoup de mouvement des petites parties du corps liquide qui l'environnent et qui le poussent également de tous côtés, ce mouvement est seulement déterminé par un nouveau mouvement de celui qui le pousse, de sorte que ce qui agite un corps dans l'eau ne le pourrait par faire dans le vide. C'est ainsi que M. Descartes et ceux qui sont de son sentiment, défendent les règles du mouvement 'qu'il nous a données.

Supposons, par exemple, un morceau de bois de la grandeur d'un pied carré dans un corps liquide, toutes les petites parties du corps liquide agissent et se remuent contre lui; et parce qu'elles le poussent également de tous côtés, autant vers A que vers B, il ne peut avancer vers aucun côté. Que si je pousse donc un autre morceau de bois de demi-pied contre le pre» mier du côté A, je vois qu'il avance. Et de là je conclus qu'on le pourrait remuer dans le vide avec moins de force que celle dont ce morceau de, bois le

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pousse, pour les raisons que je viens de dire. Mais les personnes dont je parle le nient, et ils répondent que ce qui fait que le grand morceau de bois avance dès qu'il est poussé par le petit, c'est que le petit qui ne pourrait le remuer s'il était seul, étant joint avec les parties du corps liquide qui sont agitées, les détermine à le pousser et à lui communiquer une partie de leur mouvement. Mais il est visible que, suivant cette réponse, le morceau de bois étant une fois agité ne devrait point diminuer son mouvement, et qu'il devrait au contraire l'augmenter sans cesse. Car selon cette réponse le morceau de bois est plus poussé par l'eau du côté A que du côté B, donc il doit toujours s'avancer. Et parce que cette impulsion est continuelle, son mouvement doit toujours croître. Mais, comme j'ai déjà dit, tant s'en faut que l'eau facilite son mouvement qu'elle lui résiste sans cesse et que sa résistance le diminuant toujours, le rend enfin tout à fait insensible.

Il faut prouver à présent que le morceau de bois qui est également poussé par les petites parties de l'eau qui l'environne, n'a point du tout de mouvement ou de force qui soit capable de le mouvoir, quoiqu'il change conlinuellement de lieu immédiat, ou que la surface de l'eau qui l'environne ne soit jamais la môme en différents temps. Car s'il est ainsi, qu'un corps également poussé de tous côtés comme ce morceau de bois, n'ait point de mouvement, il sera indubitable que c'est seulement la force étrangère qui heurte contre lui qui lui en donne, puisque dans le temps que cette force étrangère le pousse, l'eau lui résiste et dissipe même peu à peu le mouvement qui lui est imprimé, car il cesse peu à peu de se mquvoir. Or cela paraît évident, car un corps également poussé de tous côtés peut être comprimé; mais certainement il ne

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peut être transporté, puisque plus et moins une égale force est égal à zéro.

Ceux à qui je parle soutiennent qull n'y a jamais dans la nature plus de mouvement en un temps qu'en un autre, et que les corps en repos ne sont mus que par la* rencontre de quelques corps agités qui leur communiquent de leur mouvement. De là je conclus qu'un corps que je suppose créé parfaitement en repos au milieu de Teau, ne recevra jamais aucun degré de mouvement ni aucun degré de force pour se mouvoir, des petites parties de l'eau qui l'entourent et qui viennent continuellement heurter contre lui, pourvu qu'elles le poussent également de tous côtés, parce que toutes ces petites parties qui viennent heurter contre lui égale-: ment de tous côtés, rejaillissant avec tout leur mouve-> ment, elles ne lui en communiquent point; et par conséquentce corps doittoujours être considéré comme en repos et sans aucune force mouvante, quoiqu'il change conXinuellement de surface,

Or, la preuve que j'ai que ces petites parties rejaillissent ainsi avec tout leur mouvement, c'est qu'outre qu'on ne peut pas concevoir la chose autrement, l'eau qui touche ce corps devrait se refroidir beaucoup ou même se glacer, et devenir à peu près aussi dure qu'est le bois en sa surface, puisque le mouvement des parties de l'eau devrait se répandre également dans les petites parties du corps qu'elles environnent.

Mais pour m'accommoder à ceux qui défendent le sentiment de M. Descartes, je veux bien accorder que l'on ne doit point considérer un bateau dans l'eau comme en repos. Je veux aussi que toutes les parties de l'eau qui l'environnent s'accordent toutes au mouvement nouveau que le batelier lui imprime, quoiqu'il ne soit que trop visible, par la diminution du mouvement du bateau, qu'elles lui résistent davantage du côté où il va

que de celui d'où il a été poussé. Gela toutefois supposé, je dis que, de toutes les parties d'eau qui sont dans la rivière, il n'y a, selon M. Descartes, que celles qui touchent immédiatement le bateau du côté d'où il a été poussé, qui puissent aider à son mouvement. Car, selon ce philosophe, Veau étant fluide, toutes ks parties dont elle est composée n agissent pas ensemble contre le corps que nous voulotis mouvoir. Il n'y a que celles qui, en le touchant, s'appuient conjointement sur lui *. Or, celles qui appuient conjointement sty* le bateau, et le batelier ensemble, sont ceni fois plus petits que tout le bateau. Il est donc visible^ par l'explication que M. Descartes donne dans cet article sur la difficulté que nous avons de rompre un clou entre nos mains, qu'un petit corps est capable d'en agiter un beaucoup plus grand que lui ^. Car enfin nos mains ne sont pas si fluides que de l'eau ; et lorsque nous voulons rompre un clou, il y a plus de parties jointes ensemble qui agissent conjointement dans nos mains que dans l'eau qui pousse un bateau.

Mais voici une expérience plus sensible. Si Ton prend un ais bien uni, ou quelque autre plan extrêmement dur, que l'on y enfonce un clou à moitié, et que l'on donne à ce plan quelque peu d'inclination. Je disque, si l'on met une barre de fer cent mille fois plus grosse que ce clou, un pouce ou deux au-dessus de lui, et qu'on la laisse glisser, ce clou ne se rompra point ^, Et il faut cependant remarquer que, selon M. Descartes, toutes les parties de la barre appuient et agissent conjointement sur ce clou, car cette barre est dure et solide *. Si donc il n'y avait point d'autre ciment que le

* Principes de Descartes , seconde partie, art. 63. « Art. 61.

» Art. 63.

♦ An. &0.

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