LIVRE VI. CHAPITRE XXVII
secourir*. Premièrement, si je vous arrête à la moitié de votre vœu, vous êtes ingrat. Je n'ois pas encore le remède que vous y voulez apporter, mais j'ois bien ce (jae vous desirez qu'il souffre. Vous lui souhaitez du trouble d'esprit, du souci, de la peur, et quelque chose encore de pire, afin qu'il ait besoin d'être secouru; ces Boufaaits-là sont contre lui. Vous souhaitez qu'il ait besoin de votre aide ; cettui-ci est pour vous. Vous avez envie de le payer, et non pas de le secourir. Qui se précipite de cette iaçon, cherche d'être quitte, et non pas de s'acquitter. Ainsi toute l'honnêteté qui peut être en ce que vous souhaitez, est ingratitude et vilenie; car vous> ne desirez pas d'avoir moyen de lui rendre le plaisir qu'il vous a fait, mais qu'il ait besoin de vous en requérir. Vous prenez le haut du pavé, et, ce qui fait mal au cœur à dire, faites agenouiller à vos pieds un qui vous a fait plaisir.' Combien feriez-vous plus honnêtement de lui devoir avec une bonne affection, que de chercher un mauvais moyen de le payer ! Il y auroit moins de mal à lui nier la dette ; il n'y perdroit que ce qu'il y auroit mis. Mais vous le voulez voir par la ruine de ses affaires réduit à vous faire hommage, et si abattu par le changement de sa condition, qu'il ait le crève-cœiir de voir ses bienfaits au-dessus de* lui. Voulez-vous que je die que cela soit une bonne volonté? faites vos souhaits devant celui pour qui vous les faites. Appelez-vous vœu oe qui se peut diviser entre l'ami et l'ennemi, et qui, si vous n'eussiez dit ces dernières paroles, vous auroit acquis uti ennemi capital? 11 sW trouvé des ennemis cpii ont souhaité de prendre des nlles pour en empêcher le pillage, et de vaincre des en*
I. Cest le texte de i*édition de i63o. Dans les suivantes on lit : < D'tToir moyen de le secourir, > ce qui est plus conforme au latin : irf possim ferre ilU opem .
nemis pour leur donner la vie ; et cependant ce ne laissent pas d'être vœux d'ennemis, et tout ce qu'il y a de douceur ne vient (ju 'après la cruauté. Mais enfin quelle opinion peutron avoir d'un vœu de qui le succès n'est formidable à personne tant qu'à celui pour qui il est fait ? Vous lui faites courre grand'fortune , de lui bailler les Dieux pour assaillants, et vous pour défenseur. Les Dieux mêmes y sont injuriés, en ce que des deux côtés de la médaille vous prenez le plus beau pour vous. Afin que vous profitiez, vous voulez qu'ils nuisent. Si vous pratiquiez une accusation contre lui, et puis la fissiez cesser, si vous l'embrouilliez en quelque procès, et l'en débrouilliez tout aussitôt, qui douteroit que vous ne fussiez un méchant bomme? Quelle différence y a-t-il de tenter ces inconvénients par fraude, ou de les procurer par vœu, sinon que vous lui donnez plus forte partie? Ne demandez point quel tort vous lui faites. Votre vœu est superflu ou injurieux, et injurieux, même quand il ne réussiroit point. Ce que vous ne pouvez est une grâce de Dieu, ce que vous desirez est une injure. C'est assez. Il a de quoi vous savoir .même gré que si vous l'aviez faite.
XXVIIL Vous répliquez que si vos vœux eussent succédé^ à le mettre en peine, ils eussent aussi succédé à l'en tirer. Premièrement, vous lui desirez un danger certain, sous espoir d'une assistance qui ne l'est pas. Mais prenons le cas que l'un et l'autre soit certain, si est-ce que toujours ce qui le fâche marche devant. Et puis, voulez-vous connoître la condition de votre vœu ? Imaginez- vous que le mauvais temps vous a surpris en haute mer, et que vous ne savez en cpelle part vous devez chercher le port. Quelle gêne pensez- vous qu'ait soufferte celui qui a eu faute', encore qu'il ait trouvé du secours ! celui qui a eu peur,