‹ Œuvres de Malherbe (volume 2)Chapitre 137 sur 359 · LIVRE VIL CHAPITRE XVIIL a · texte numérisé non relu

LIVRE VIL CHAPITRE XVIIL a

C^est folie de donner à quelqu'un ce qu'il ne peut recevoir. Je commencerai à répondre par la fin. Je ne lui donnerai point chose qu'il ne pourra recevoir; mais si je lui dois, je ne laisserai pas de lui rendre, sans regarder à son incapacité ; car je ne puis obliger sinon celui qui reçoit; si je rends, je ne fais que m'acquitter. Oui, mais il ne se pourra servir de ce que je lui aurai rendu. C'est à lui d'y penser. Il en sera coupable, et non pas moi.

XIX. Vous me direz que rendre est bailler à quelqu'un qui reçoive. Et quoi? si vous deviez du vin à quelqu'un, et qu'il vous l'eût fait verser dans un sein^ ou un crible, le lui penseriez-vous avoir rendu ? ou bien le lui voudriez-YOus rendre d'une façon qu'en le lui rendant il fût perdu pour vous et pour lui ? Rendre, c'est avec le gré de celui à qui vous devez lui rebailler ce qu'il vous a prêté. Je ne suis obligé à autre chose. De le faire jouir de ce qu'il aura reçu de moi, c'est un soin qui passe déjà plus avant. Je lui dois tenir parole , mais je ne suis pas son tuteur. Qu'il conserve, s'il veut, ce que je lui rends; je lui veux rendre ce que je lui dois. Je rendrai à mon créancie]^.l*argent qu'il m'aura prêté, sans m'informer s'il le viÉ^Slout aussitôt employer en pâtisserie. S'il veut que je le baille à quelque garce, je le veux bien aussi. S'il me dit que je le mette dans sa poche, encore qu'elle soit percée, je l'y mettrai, parce que je n'ai qu'à le rendre, et pon pas à le garder quand je l'aurai rendu. Je suis obligé de conserver UD plaisir que j'ai reçu ; si je l'ai rendu, mon obligation ne va point plus avant. C'est assez qu'il ne se perde point

I. Dans toutes les éditions postérieures à Tédition de i63i on a cbangé le mot sein en celui de sac^ qui ne rend pas aussi bien le mot latin reticu/um. On comprendrait plutôt que les éditeurs eussent remplacé lein par seine , seule forme que donne Nicot : ce mot est, comme on sait, le nom d*un filet de pèche.

a36 TRAITÉ DES BIENFAITS DE SÉNÈQUE.

Candis qu'il est chez moi. Mais au demeurant, si celui qui me Ta fait me le redemande, il faut que je le lui rende, quand il lui devroit tomber des mains en le recevant. Je le rendrai à Thomme de bien, quand il en sera temps; au méchant, quand il me le demandera. Oui, mais vous ne lui pouvez pas rendre la chose en Tétat que vous Tavei prise; car vous Tavez prise d'un sage, et vous la rendez à un fou. Non fais; je la lui rends telle qu'à cette heure il la peut recevoir. S'il y a du manquement, il en est accusable, et non pas moi. Je lui rendrai ce qu'il m'a baillé. S'il redevient sage, je le lui rendrai tel que je l'ai reçu; tandis qu'il est vicieux, je le lui rendrai tel qu'il est capable de le recevoir. Mais que sera-ce si le changement est si grand qu'il ne soit pas seulement devenu vicieux, mais inhumain et sauvage, conune un Apollodorus, ou comme un Phalaris? luirendrez-vous en tel état le plaisir que vous aurez reçu? C'est chose impossible en nature, qu'une altération si notable en un honnne sage; et si quelqu'un de très-homme de bien est devenu très-méchant, il n'est pas possible qu'en ce qu'il est à cette heure, il ne^.demeure quelque impression de ce qu'il (iit par le ffoSk. La vertu ne désempare jamais tellement une ftme, qu^elle n'y laisse des caractères que nulle mutation, tant soit-elle grande, n'ait jamais la force d'effacer. Quoiqu'une béte sauvage nourrie parmi nous regagne les bois, elle ne dépouille jamais toute la douceur qu'elle a prise en notre conversation , et demeure aussi différente des autres qui n'ont jamais senti la main de l'homme, comme de celles qui nous sont privées et domestiques naturellement. Il n'est pas possible que celui qui a eu quelque trait de prud'homie puisse devenir méchant en perfection. C*est une teinture qui ne prend jamais si bien une autre couleur, que toujours elle ne retienne quelque apparence de celle qu'elle avoit premièrement. Puis après je vous

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demande si c^est une cruauté qui particulièrement demeure cachée dans Tàme, ou qui rompe toute clôture, et se manifeste en la ruine du général; car puisque vous m'avez allégué ApoUodorus et Phalaris, si le méchant intérieurement est de leur naturel, pourquoi ne lui rendraije le bien qu'il m'aura fait, afin qu'une fois pour toutes je m'en dégage, et que jamais plus je ne me rembarque a?ec lui? Mais si publiquement il se réjouit et se paît de sang humain, s'il ne distingue point les âges en l'exercice de ses cruautés insatiables, si nulle sorte de supplice ne le satisfait, si non la colère , mais une avidité naturelle, est cause de sa furie, si aux yeux des pères il met le glaive en la gorge des enfants, si non content d une mort simple, il y ajoute des gènes et des tortures extraordinaires, s'il ne brûle pas, mais rôtit, s'il ne fait autre métier que de tuer, et toujours dégoutte de quelque sang épandu nouvellement, quand je ne lui rendrai point un plaisir qu'il m'anra fait, ne le quitterai-je pas à un bon marché ? Tout ce qui me pouvoit convier à la revanche, c'est la considération de la société des hommes; mais puisque lui-même la découpe et la démembre de cette façon, quelle obligation me peut-il rester qui m'attache désormais avec lui ? Si quelqu'un (ait la guerre à mon pays, tout ce qu'il a fait pour moi n'a plus de mérite ; la reconnoissance devient crime de félonie. S'il laisse mon pays en repos, mais travaille le sien, si pour être éloigné de la province d'où je suis il ne la trouble point , mais fait toujours quelque tumulte et quelque remuement en la sienne , cette mauvaise inclination fera que me séparant de sa compagnie je me résoudrai, sinon de le haïr, pour le moins de lui vouloir du mal, et ne douterai point que l'affection générale de tout le genre humain ensemble ne me soit plus considérable , que ce que je dois à l'amitié particulière d'un hoHttne seul.

XX. Mais encore que cela soit, et que depuis le temps que par la licence qu'il prit de faire toutes choses défendues il ne demeura rien qui ne fôt permis en son éhdroit, et que je sois libre de vivre avec lui conune il me plaira, si est-ce que j'y apporterai cette observance, que si je loi suis bon à quelque chose qui ne donne appui ni mainforte à ses mauvaises intentions, mais qui se puisse £iire sans le préjudice du public, je ne craindrai point en cette occasion indifférente de lui rendre , si je puis, le plaisir que j^en ai reçu. S'il a quelque petit enfant qui coure fortune, je serai bien aise de lui pouvoir sauver la vie ; car en cela, quelle incommodité recevront les misérables qui journellement sont travaillés par sa cruauté ? Je ne lui baillerai point de quoi payer des gardes. S'il veut bâtir, je lai fournirai du marbre ; s'il aime les beaux habits, je lui en ferai venir, parce que ce sont des vanités qui ne peuvent faire mal à personne ; mais pour des soldats et pour des armes, c'est chose qu'il n'aura point de moi. S'il me demande des comédiens ou des femmes, je serai bien aise de lui bailler quelque chose qui l'apprivoise, et qui peutêtre soit un instrument de l'adoucir. S'il veut des gondoles, des vaisseaux à chambres, ou quelques auti*es telles fantaisies de grands, qui lassés des passe- temps de la terre veulent que l'eau leur en fournisse, je ne ferai point difficulté de lui en bailler; mais non pas des galères et des vaisseaux de guerre, qu'il puisse employer à l'établissement de son injuste domination. Si je le vois malade sans apparence de guérison, tout d'une main je merevancherai de ce que je lui dois, et m'obligerai tout le monde, pource qu'aux gens de son humeur, le remède est la fin de la vie , et n'est rien si bon que la mort à ceux que la continuation de mal faire a mis hors de toute espérance d'amendement. Mais il n'est guère de méchancetés si désespérées que celle de quoi nous parlons , et quand il

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