‹ Œuvres de Malherbe (volume 2)Chapitre 136 sur 359 · LIVRE VII. CHAPITRE XVI. a · texte numérisé non relu

LIVRE VII. CHAPITRE XVI. a

et que Tautre réponde : « Je dois. » Le but de toutes nos questions doit toujours être le bien public. Il faut couper chemin aux excuses des ingrats, s'il est possible, et ne leur rien laisser sous quoi leur mauvaise volonté se puisse mettre à couvert. J'ai fait tout ce qui m'a été possible. Continuez. Avez-vous opinion que nos ancêtres n'eussent de jugement assez pour connoître qu'il n'est pas raisonnable de traiter également un bordelier ^ à qui les dés et les femmes auroient fait manger tout ce qu'il auroit pu trouver en la bourse de ses amis, et un homme de bien qui par inconvénient de feu , par violence, ou par quelque antre accident plus pitoyable, auroit perdu tout ce qu'il avoit, ou du sien ou de l'autiiii ? Le commerce de la foi leur a semblé chose si nécessaire qu'ils n^ont rien voulu recevoir qu'on pût alléguer à son préjudice , et ont pensé qu'il valoit mieux rejeter quelque petit nombre d'excuses légitimes, que, les recevant, faire one ouverture générale à tout le monde d'en inventer à son plaisir. Vous avez fait ce que vous avez pu pour vous revancher. C'est assez pour lui, et peu pour vous; car comme celui qui ne se tient pas satisfait de vous voir avec toutes soi-tes de sollicitudes et d'anxiétés rechercher les moyens de lui i*endre ce que vous en avez reçu, ne mérite point de reconnoissance, aussi êtes-vous ingrat si quand il se tient payé de la bonne volonté qu'il voit en vous, et ne vous demande autre chose, vous ne jugez que par vous tenir quitte il vous rend davantage son obligé. Ne lui dérobez point ce que vous lui devez, et ne l'importunez pas aussi de protestations; mais sans dire mot, voyez de trouver l'occasion de vous acquitter. Rendez à

1 . Nîcot , dans son Dictionnaire , traduit ce mot , que Malherbe a ajouté, par ganeo, scortator, c débauché, coureur de mauvais lieux. »

a34 TRAITÉ DES BIENFAITS DE SÉNÈQUE.

cettui-là, parce qu'il redemande, et à cettui-ci, parce qu'il ne redemande point ; à cettui-là , pource qu'il ne vaut rien, à cettui-ci, pource qu'il est homme d'honneur. Au demeurant, s'il étoit homme de bien quand il vous fit plaisir, et que depuis il soit devenu méchant, lie vous faites pas accroire que ce changement vous ait rendu quitte. Vous ne le seriez pas d'une chose déposée entre vos mains, ni d'argent qu'on vous auroit prêté ; pourquoi le seriez-vous plutôt d'un bienfait ? S'il a changé , voulez-vous changer aussi? Et quoi donc ? si un homme sain vous avoit baillé quelque chose, et qu'il devînt malade, vous penseriezvous dispensé de la lui rendre ? N'est-ce pas en l'infirmité que nous avons plus de sujet d'assister nos amis? Il est malade d'esprit, il est raisonnable de lui aider, et supporter de lui. Il faut, à mon avis, que ceci soit distingué, pour être entendu.

XVII. n y a deux sortes de bienfaits. L'un, qui est le vrai bienfait , ne peut être ni donné ni reçu que par un sage. L'autre descend parmi le peuple, et tombe au commerce de ceux qui ne sont pas tant suffisants. Quant à cettui-ci, c'est chose sans doute qu'à qui que ce soit que je doive, qu'il devienne meurtrier, larron, adultère, ou ce qu'il voudra, je n'y ai point d'intérêt, il faut que je paye. Les crimes ont leurs lois. Ils seront mieux châtiés par un juge que par un ingrat. Ne soyez point ce qu'il est. Jetez au méchant, rendez à l'honmie de bien : à cettui-ci, pource que vous lui devez ; à cettui-là, pour ne lui devoir rien.

XVni. Pour l'autre sorte de bienfait, il n'est pas si aisé de s'y conduire. Comme je ne puis recevoir si je ne suis sage, il semble aussi que je ne puis rendre à celui qui ne l'est point ; car posez le cas que je rende, il n'est pas capable de recevoir, il a perdu l'usage des choses. Voudriez-vous que je renvoyasse la pelote à un manchot?

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