‹ Œuvres de Malherbe (volume 2)Chapitre 151 sur 359 · ÉPÎTRE I · texte numérisé non relu

ÉPÎTRE I

Abgumbitt. — I. Le temps est la seule chose que rhomme possède, et celle qu'il méprise le plus. — II. Le seul remède qu*on peut apporter à la fuite du temps, c'est de le bien employer en tout âge.

I. Voici, Lucilius, mon ami, comme il vous faut faire : désengagez- vous, et rendez-vous à vous-même ; et désormais le temps que par ci-devant on vous a fait perdre par force, ou qui vous est échappé d'autre façon, ramassez-le, et le conservez curieusement à l'avenir . Croyez que ce que je vous écris est véritable. Du temps que nous avons, une partie nous est ôtée, l'autre dérobée, et l'autre s^écoule sans s'en apercevoir; mais on ne le sauroit perdre plus honteusement, que n'en faisant point de compte. Une grande partie de la vie se perd à mal faire , une très-grande à ne rien faire, et toute à faire des choses à quoi nous ne pensons pas ; car où me trouverez-vous on seul homme qui mette prix au temps, qui taxe la valeur d'un jour, et qui reconnoisse que de moment en moment il s'approche du tombeau ? Nous nous trompons ordinairement en une chose : c'est que voulant considérer la mort, nous regardons devant nous , et la plus grande part en est déjà passée. Tout ce que nous avons consumé de notre âge est entre les mains de la mort. Faites donc, je vous prie, comme vous m'écrivez : ne laissez pas échapper une heure seulement ; et de cette façon employant le jour où vous êtes, au moins aurez-vous gagné ce point, que vous n'aurez pas tant affaire du lendemain. Nous perdons la vie cependant que nous la différons; et tout ce de quoi nous jouissons au monde n'est

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à nous que par emprunt. Le temps est la chose seule de quoi nous nous pouvons dire propriétaires , et tout le bien que la nature a Voulu que nous possédions; encore est-il si glissant et si fugitif, qu'il est en la puissance du premier venu de le nous ôter. Toutefois nous sonmies tellement aveuglés, que le plus petit bienfait que nous recevons, et duquel il est aisé de nous ac-

ritter, nous nous en estimons infiniment redevables ; et nous avons reçu du temps, nous ne faisons pas compte de rien devoir, combien que ce soit la seule faveur de laquelle rhomme du monde le plus officieux ne sauroit jamais se revancher.

IL Peut-être que vous me demanderez de quelle façon je m'y gouverne, moi qui donne ces avertissements? Je vous en parlerai franchement : je fais tout ainsi que fait un homme qui aime le luxe, et c[ui toutefois ne laisse pas de prendre garde à ses affaires. Je tiens le bureau de ma dépense, et ne puis pas dire que je ne perds rien ; mais au moins puis-je dire combien je perds, pourquoi je perds, et de quelle façon. Je saurai bien rendre compte de ma pauvreté. Ainsi m'advient-il comme à ceux qui sont tombés en nécessité par accident, et non par leur défaut. Tout le monde les plaint, mais personne ne leur aide. Et quoi donc? Je ne saurois estimer pauvre celui qui se contente du peu qui lui reste. Toutefois je vous conseille de garder ce qui est à vous, et de commencer de bonne heure à vous i*endre bon ménager ; car ainsi que nos pères ont estimé très-sagement, il est bien tard d'épargner le vin quand il est à la lie, pource que non-seulement ce qui reste est peu de chose, mais encore est-ce le pire du vaisseau.

RPlTRE IL *|p

ÉPÎTRJE U.

AiGUHKHT. — I. La lecture de divers livres nuit plus qu'elle ne profite. — n. Celui n*est pas pauvre qui a peu, mais bien celai qui désire davantage que ce qn*il a.

I. Ce que vous m'écrivez, et ce que journellement on me raconte de vous, m'en fait espérer beaucoup de bien. Vous n'aimez pas à courir, et ne rompez pas votre repos en changeant à toute heure de place; cette agitation ne peat être que d'un esprit où il y a de la maladie. Le premier argument qui nous fait juger que nous avons l'âme tranquille, c'est quand elle demeure ferme, et s'arrête avec soi. Toutefois prenez- vous garde que cette lecture que vous faites de beaucoup d'auteurs et de toute sorte de livres, n'ait quelque chose de changeant et de mal assuré. n se faut particulièrement attacher à certains esprits, et se nourrir avec eux, si vous en voulez tirer quelque chose qui vous demeure ferme en l'entendement. Être partout c^est n'être en nulle part. Ceux qui passent leur vie à voyager font beaucoup d'hôtes et point d'amis. Il en prend de même^ à ceux qui ne prennent conversation particulière avec pas un esprit, mais passent en poste par-dessus toutes choses. La viande qu'on rejette aussitôt qu'on l'a prise ne peut faire bien, d'autant qu'elle n'a pas le loisir de se joindre à la substance du corps. Il n'est chose au monde u contraire à la santé, que de changer trop souvent de remèdes; et n'est pas possible qu'une plaie se cicatrise, quand d'une heure à l'autre on y fait essai de divers médicaments. Jamais une plante souvent remuée ne se peut

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