‹ Œuvres de Malherbe (volume 2)Chapitre 166 sur 359 · ÉPÎTRE IX · texte numérisé non relu

ÉPÎTRE IX

Argumeiit. — I. Le sage est invincible aux incommodités, mais non insensible. Il aime d'avoir un ami; mais n*en ayant point il s'en peut passer. — II. Il faut aimer pour être aimé. Le contentement de faire un ami est plus grand que de l'avoir. — III. Les vrais amis ne visent qu'au bien de ceux qu'ils aiment. Des amis de fortune. — rV. Le sage pour vivre beureusement se peut passer de tout le monde; mais pour viATe, non. — V. Le sage est content de sa condition, et le fol au contraire.

L Vous me demandez mon avis de la répréhension que fait Épicure en une épttre, de ceux qui disent que le sage est content de soi-même, et par conséquent qu'il n'a que faire d'amis : c'est une reproche que fait Épicure à Slilpon, et à ceux qui ont comme lui jugé que ce fût le souverain bien d'avoir une âme insusceptible de toute appréhension. Mais nous cquivoquerons, si pour exprimer V apathie *- nous voulons user du mot d'impatience, parce qu'il semblera quelquefois qu'il ait un sens tout contraire à celui que nous lui voudrons donner; car nous voudrons parler de celui de qui l'âme est si ferme et si vigoureuse',

I. Dans l'édition de 1689 on lit apathi (sans e), et dans l'édition de if>4^ apathé. C'est la transcription du mot grec dbrdOstov, employé par Sënèque.

a. Dans l'édition de if)39, il y a rigoureuse "^nr vigowrtMue,

ÉPlTRE IX. 289

qo*il ii*y a douleur cpielconque qui la puisse émouvoir ; et il semblera que nous Tentendions d'un homme flouet^ tendre, et à qui seulement une piqûi*e du doigt fasse perdre le jugement. Voyez donc si nous ferions point mieux ' de dire une âme invulnérable, ou une âme mise hors de toute souffrance. Voici la différence qu'il y a d*eax et de nous. Notre sage est invincible aux incommodités, mais non insensible; le leur y est insensible aussi. Nous avons cela de commun, que le sage est content de soi-même, mais qu'il ne laisse pas d'être bien aise d*avoir un ami, un voisin, un qui loge avec lui, combien qu'il ait en soi de quoi se passer de toutes choses. Voyez s'il n'est pas bien content de soi-même : que si par quelque maladie ou en un combat une main lui est coupée, cet accident qui lui diminue le corps , ne lui diminue point son contentement. Si par quelque inconvénient il perd un œil, il se contentera de celui qu'il aura de reste, et sera aussi aise mutilé de ses membres comme s'il étoit entier. Il ne désire point ce qui lui manque , mais il aimeroit mieux cpi'il ne lui mancpiât rien : aussi le contentement qu'il a de soi n'est pas tel qu'il ne veuille point ayoir d'ami, mais que n'en ayant point il a moyen de s'en passer. S'il le perd il ne se désespère point, parce que c'est une place vide qu'il peut remplir tout aussitôt qu'il lui piailla. Comme si Phidias perd une statue, il en peut incontinent faire une autre; lui tout de même, qui est grand maître en la science de faire des amitiés, aura bientôt recouvré ce qu'il aura perdu. Vous demandez comment il en aura sitôt fait un autre? Je le vous dirai, pourvu que nous demeurions d'accord que dès à cette heure je vous paye ce cpie je vous dois, et que pour le

Page 1