EPITRE XXV
Aboument. — L Les mauTaises habitudes, quelque enracinées qu*eUes soient, ne sont point incurables. — II. Ijc plus pauvre du monde est assez riche pour avoir ce qui est nécessaire. — III. Qu*il nous &ut représenter un témoin en toutes nos actions, il n'importe quel, pourvu que sa vie soit telle, que les plus perdus aient honte de faire paroître leurs vices devant lui. — IV. L*homme de bien doit vivre chez soi, et le méchant en compagnie.
I. Quant à ce qui touche nos deux amis, il n'y faut pas aller par un même chemin. Il y en a un duquel il suffit de
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redresser les imperfections; maïs de l'autre, il les faudra rompre tout à fiait. Je parlerai librement. Si je ne pique le premier, je ne suis point son ami. Et quoi ! voudriezvous mettre un homme de quarante ans en tutelle? Ce n'est point un âge capable d'instruction. Il faut qu'une âme soit tendre pour prendre le pli qu'on lui veut bailler. Je ne sais pas ce que j'avancerai ; mais puisque mon devoir me commande que je l'entreprenne, je courrai la fortune de l'événement. Il n'est point de mal incurable, quelque enraciné qu'il soit ; mais il se faut bander contre l'intempérance et réduire le patient à souffrir beaucoup de choses contre sa volonté. Quant à l'autre, je n'en suis guère plus assuré : tout ce que j'y vois de bon, c'est qu'il rougit quand il fait quelque faute. Tant qu'il aura cette honte, j'en aurai bonne opinion : il la lui faut entretenir. Pour le regard de cet endurci, je ne tiens pas qu'il le faille mener trop rudement, de peur de le désespérer. Il faut choisir le temps à propos pour y tenter quelque chose, et le prendre, s'il est possible, quand il est en bonne humeur et qu'il semble être en quelque disposition d'amendement : je ne me tromperai jamais en ses intervalles. Quand il sera sage, je m'attendrai de le revoir plus égaré que jamais, et quoiqu'il n'y paroisse pas de vice, je ne laisserai pas de croire qu'il y en ait.
n. Je donnerai quelques jours à cet exercice, et verrai ce qui s'y pourra faire. Quanta vous, faites-nous voir votre résolution et vous dépêchez de serrer bagage. Rien de ce que nous avons ne nous est nécessaire : si nous nous rangeons aux lois de nature, nous sommes riches. Ce qui nous fait besoin ne coûte rjen, ou s'il coûte quelque chose, c'est si peu que cela ne vaut pas d'en parler. Nature ne veut que du pain et de l'eau. Le plus pauvre du monde est assez riche pour en avoir, et qui s'en contente,
sa condition est aussi bonne que celle de Jupiter. Cest Fopinion d'Epicurc, de qui je vous vais dire un autre beau trait : « Faites, dit-il, toutes choses comme si quelqu'un vous regardoit. »
III. Il n'y a point de doute que vous ne fassiez beaucoup pour vous, de choisir quelqu'un sur qui vous ayez toujours les yeux, et que vous imaginiez toujours présent, quand vous ferez quelque dessein. Ce seroit bien plus de gloire de vous proposer quelque homme de bien ; toutefois prenez le premier venu : je me contenterai que vous pensiez toujours être en la présence de quelqu'un. La solitude ne nous persuade jamais que du mal : quand vous serez si suffisant que vous aurez honte de vous-même, vous pourrez alors donner congé à votre gouverneur. Jusques à ce que cela soit, mettez- vous en la conduite de quelque homme d'autorité, soit Caton, Scipion ou Lélius, c'est tout un qui\ pourvu que sa vie soit telle que les plus perdus aient quelque honte de faire paroître leurs vices devant lui.
rV. Quand vous en serez venu là, que de vous porter honneur à vous-même, je vous donnerai le même conseil que donne Epicure. Pensez que vous n'avez jamais plus de besoin de vous reth^er en vous-même, que quand vous êtes contraint d'être en compagnie. Gardez-vous de ressembler au grand nombre que vous voyez. Vous ne feriez pas bien alors de vous quitter. Regardez-les tous l'un après l'autre : il n'y en a pas un qui ne se trouve mieux en toute autre compagnie que la sienne. Ne vous retirez jamais plus en vous-même, que quand il faudra que vous soyez en compagnie , mais ne vous y retirez pas si vous n'êtes honmiede bien, et si vous n'avez l'àme sans tumulte
I. C'est tout un qui y n'importe lequel. A la place de ces mots, on lit : < U n'importe, » dans l'édition de 1659.
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et sans passion ; car alors vous feriez mieux de vous quitter et vous en aller avec la troupe. Vous ne sauriez être plus mal avec autre qu avec vous.