‹ Œuvres de Malherbe (volume 2)Chapitre 200 sur 359 · ÉPÎTRE XXVI · texte numérisé non relu

ÉPÎTRE XXVI

ABGiTMEirT. — I. La TÎeillesse affoiblit le corps et fortifie Tâme , en la délirrant des yices. — U. La mort qui est causée par la vieillesse est douce. — IIL La mort est le juge véritable de notre vie. — rV. Qu*il faut continuellement apprendre à bien mourir.

I. Je VOUS disois, il n'y a guère, que je m*en allois arriver tout bellement à la vieillesse. Mais à cette heure, je me doute que la vieillesse ne soit demeurée bien loin derrière moi. Ma disposition et mes ans se doivent désormais nommer d'autre façon. Quand on parle de vieillesse, on n entend pas un âge rompu, mais seulement lassé. Ce que j'ai, c'est décrépitude : je suis au bout de la carrière. Toutefois je ne craindrai point de dire que je ne me sens incommodé que du corps, et que je n'eus jamais l'entendement ni plus sain, ni plus entier. Je n'ai rien de vieil en moi que les vices, et les parties destinées à leur usage : l'esprit est vigoureux, et se réjouit que le corps ne lui donne guère plus de traverses. A cette heure qu'il est déchargé d'une bonne partie de son faix, il ne demande que de l'exercice, et me veut démentir, quand je parle de ma vieillesse. U dit qu'il est en sa fleur. Je suis content de le croire et de le laisser faire ; mais si veux-je regarder ce que je dois de mon amendement à la philosophie, et ce que j'en dois à mon âge. Je veux mettre d'un côté ce que je puis faire et ne veux pas faire, et de l'autre ce que je veux bien faire et que je ne puis ; car si

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je veux quelque chose de plus que ce que je puis, je sois bien aise de mon impuissance.

II. Quelle occasion avons-nous de nous en plaindre, et quelle incommodité nous est-ce que ce qui devoit avoir fin soit achevé? Vous me répoudrez qu'il n'y a point de plus grand déplaisir que d'aller en diminuant, et se voir comme fondre de jour en jour : car nous ne tombons pas d'une secousse et ne sommes pas renversés d'un seul effort. Nous avons tous les jours quelque coup d'ongle, et d'une heure à l'autre perdons quelque chose de notre vigueur. Mais comme saurions-nous mieux partir du monde, que d'être par une dissolution naturelle insensiblement amenés à notre fin? Non qu'il y ait du mal à mourir tout d'un coup, et sortir inopinément de cette vie , mais pource que c'est une douce voie que d'en être retii^é tout bellement.

III. De moi, comme si j'étois sur le point d*en fiiiie l'expérience, et en ce dernier jour qui prononcera l'arrêt de mes années passées , je me considère et me tiens oe langage : « Tout ce que j'ai dit ou fait jusques à cette heure, n'est rien. Si j'ai donné quelques témoignages de mon courage, c'a été en choses de peu de mérite, et y a eu plus d'imposture que de vérité. Je n'ai rien fait que beaucoup d'espérances ne m'aient sollicité de faire. Si j'ai quelque chose de bon dans l'âme, la mort me le dira. C'est pourquoi, sans m' effrayer, je me prépare à cette journée, où le masque levé, je verrai si mon courage est aussi brave que ma langue, et si les rodomoirtades que j'ai faites contre la fortune n'étoient point autant d'artifices, pour me faire estimer ce que je n'étois pas. Ne prenez point garde à l'opinion des hommes : elle est ordinairement douteuse et peut pencher aussitôt d'un côté que d'autre. Mettez à part toute l'étude que vous avez jamais faite : la mort vous jugera. Ce ne sont ni les disputes, ni les discours profonds, ni les préceptes de philo-

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Sophie, qui font paroître la force de Tâme ; bien souvent ceux qui ont le courage plus bas, ont le langage le plus haut : c'est à rendre Tesprit qu'on voit ce qu un homme a dans le cœur. La condition me platt bien ; je n'ai point de peur de ma cause. » Voilà conmie je m'entretiens; mais faites compte que je ne parle pas moins à vous qa^à moi. Si vous êtes plus jeune, qu'importe? La mort ne compte pas les années. Elle vous attend peut-être ailleurs que vous ne pensez, et pom* ce attendez-la partout. Tétois prêt à clore ma lettre et prenois déjà le cachet ; mais il m'est souvenu qu'il lui falloit garnir sa bougette', et lui bailler de quoi faire son chemin. Je ne vous dis point où je fouille : vous le savez bien. Ayez tant soit peu de patience, je vous irai quer'u* chez moi de quoi payer.

IV. Cependant Épicure me prêtera cette sentence : « Avisez lequel sera le meilleur, que la mort vienne à nous, ou que nous allions à elle. » Il veut dire qu'il faut apprendre à bien mourir. Vous pensez peut-être que c'est folie d'apprendre avec tant de peine une chose que nous ne devons faire qu'une fois : et je trouve au contraire, que c'est ce qui nous y doit rendre plus diligents. Il ne faut jamais cesser d'apprendre une chose que nous ne pouvons jamais être assurés de bien savoir. Méditer la mort, c'est méditer la liberté. Qui sait mourir, ne sait point servir. Il est au-dessus de toute puissance; pour le moins il en est hors. Il se moque des prisons, des gardes et des cachots : il a la porte ouverte. Tout ce qui nous arrête, c'est l'amour de la vie. Il n'est pas bon de la quitter du tout, mais il en faut retrancher quelque chose, afin que si l'occasion s'en présente, nous n'ayons rien qui nous empêche de faire à l'heure même ce qu'il faudra faire quelque jour.

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